Publicité

Interview de...

Zoë Rozar «Beaucoup de Mauriciens font mal l’amour, hommes et femmes confondus»

10 mars 2025, 16:15

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Zoë Rozar «Beaucoup de Mauriciens font mal l’amour, hommes et femmes confondus»

Zoë Rozar, sexologue.

Seule sexologue clinique certifiée et licenciée à Maurice, Zoë Rozar, née à Maurice d’un père mauricien et d’une mère galloise, nous parle de son métier. Longtemps méconnue ou mal perçue, la sexologie gagne progressivement en reconnaissance pour son rôle dans l’épanouissement personnel et la santé. Pourquoi consulter un sexologue ? Quels sont les enjeux liés à la sexualité dans la société mauricienne ? Dans cet entretien, Zoë Rozar évoque son approche professionnelle et l’importance d’une éducation sexuelle adaptée.

Le rôle du sexologue reste encore peu connu du grand public. En quoi se distingue-t-il d’autres professionnels de la santé ?

Je suis formée en tant que sexologue clinicienne. Mon rôle n’est pas de vous expliquer le pourquoi du problème, mais plutôt de vous accompagner pour trouver comment avancer. J’ai été formée pour travailler avec le système nerveux d’un individu afin de comprendre comment il a été conditionné et, ainsi, le reconditionner en fonction de ses préférences.

Un psychologue peut aider, car certaines problématiques sexuelles sont liées à des problèmes psychologiques. Cependant, certaines personnes ne veulent pas passer du temps à analyser leur passé ; elles veulent simplement avancer à partir de là où elles en sont. Mon approche est centrée sur l’épanouissement et la fonction sexuelle. Ni le psychologue ni le gynécologue ne sont formés pour ce travail.

Si le problème est d’ordre mécanique, je réfère à un gynécologue, un urologue ou un autre spécialiste médical. Si c’est un problème plus profond, lié à un traumatisme, je dirige vers un psychiatre ou un psychologue. Mon rôle concerne le plaisir et le désir jusqu’à l’orgasme ! Mon travail porte sur la relation qu’une personne entretient avec ses organes génitaux, son identité sexuelle et son rapport au plaisir.

La problématique des attouchements sexuels et des abus chez les jeunes enfants est-elle sous-estimée à Maurice ? Avoir subi cela influe forcément sur la vie sexuelle d’une personne plus tard...

Elle est moins sous-estimée aujourd’hui. De plus en plus de femmes en parlent, tout comme de la pédophilie et de l’inceste. C’est une épidémie ! Heureusement, grâce à des organisations telles que PedoStop, PILS ou encore Chrysalide, on a de moins en moins peur d’évoquer ces réalités.

Beaucoup de mes clients ont vécu ces traumatismes et je dois alors travailler avec un psychologue, car c’est vraiment troublant. Certains patients, très résilients, estiment ne pas avoir besoin d’un psychologue pour affronter leur passé, mais d’autres en ont absolument besoin. Il faut comprendre une chose : le corps est fait pour nous protéger. On peut avoir été violé et ne pas s’en souvenir.

Le jour où l’on est assez fort et où le corps estime qu’il est prêt à relâcher cette information, le cerveau débloque le souvenir. Cela arrive souvent avec un proche ou un membre de la famille. Ce rappel peut survenir à l’improviste, lorsqu’on est moins stressé, après les études, lorsqu’on a trouvé un certain équilibre. Et puis, boum ! Un flashback peut apparaître en lavant la vaisselle.

Que conseillez-vous à ces personnes ?

C’est un cheminement. La première étape est de demander de l’aide à un groupe de soutien afin de rencontrer d’autres personnes qui ont connu cet éveil et qui ont désormais une sexualité épanouie. J’ai eu la chance de travailler avec Valentine Lenoir, qui a publié un livre avec Alain Gordon-Gentil.

Ensuite, il s’agit de commencer un travail sur soi et de reprogrammer son système nerveux. Il faut aussi écarter de sa vie les personnes nuisibles, celles qui ne croient pas à votre histoire ou qui vous rabaissent, même s’il s’agit de membres de votre famille. Il ne faut pas se laisser écraser. La rééducation passe par la reconnexion avec son corps et la compréhension de la manière dont il revit ce passé. Il faut ralentir les choses et cheminer jusqu’à retrouver la confiance.

En 2021, vous avez déclaré être la seule sexologue à exercer à Maurice. Est-ce toujours le cas en 2025 ? Pourquoi y a-t-il si peu d’intérêt pour une profession qui peut transformer la vie des couples et des individus ?

Je suis toujours la seule sexologue clinicienne certifiée et licenciée à Maurice. Il y a des love coachs, des personnes qui ont suivi des formations en coaching émotionnel, d’autres qui pratiquent l’hypnose et qui s’intéressent à la sexualité, mais moi, j’ai reçu une formation spécifique. Ce manque d’engouement est sans doute lié aux préjugés. Je me souviens encore d’une personne qui s’est moquée d’un membre de ma famille en disant : «To fami inn al aprann pou explik dimounn kouma fer!» (Rires).

Peut-être était-il intéressé à se renseigner...

Justement, celui-ci lui a rétorqué : «Ben va la voir !» (Rires) Heureusement, ma famille m’a soutenue dans ce choix. J’ai réalisé, en exerçant ce métier, que nous avons tous des complexes et des blocages. Personne n’est totalement détendu face à sa sexualité ou à ses émotions, donc, cela valait la peine de suivre cette voie. Des gynécologues et des psychologues sont intéressés par mon travail. J’aimerais réunir une communauté de professionnels à Maurice.

Les jeunes sont aujourd’hui plus actifs sexuellement. Pensez-vous qu’un sexologue en milieu scolaire serait utile ? Comprenez-vous, néanmoins, les réticences de certains parents et éducateurs à l’idée qu’il soit perçu comme un promoteur du plaisir sexuel avant tout ?

Le gouvernement mauricien a mis en place un programme scolaire sur la sexualité. La Mauritius Institute of Education a formé environ 400 enseignants à ce programme. Pourtant, il arrive que ces cours soient annulés, faute de temps, lorsqu’une journée pluvieuse perturbe l’emploi du temps ou lorsqu’une leçon de mathématiques doit être rattrapée. Je comprends le contexte mauricien, mais la sexualité doit être perçue comme une expérience naturelle et épanouissante, et non uniquement sous un angle utilitaire.

La sexologie ne se résume pas à parler de sexualité : c’est avant tout une discipline qui aide l’individu à être en harmonie avec son corps. Il s’agit de la capacité à donner et à recevoir du plaisir. Le rôle du sexologue à l’école est d’expliquer aux enfants que leur corps leur appartient et que personne ne doit y toucher sans leur consentement.

Dès la vie in utero, le fœtus touche son sexe pour s’apaiser ou jouer. À partir de trois ou quatre ans, un enfant commence naturellement à explorer son corps. Face à cela, certains parents réagissent en lui tapant la main, alors que l’objectif ne devrait pas être de punir, mais d’accompagner l’enfant en lui expliquant, au moment opportun : «Chéri(e), cela se fait en privé, dans ta chambre.»

La société impose des normes strictes, nous apprenant dès le plus jeune âge qu’il faut être en couple ou marié pour avoir des relations sexuelles. Mais est-il vraiment mauvais d’avoir des relations intimes sans attachement, par désir et sans engagement ?

Il a été prouvé que le sexe est souvent meilleur avec un partenaire de longue date. La connexion et la familiarité jouent un rôle clé : on assiste à l’évolution du corps de l’autre au fil des années. Un partenaire de vie ne se définit pas uniquement selon des critères sociétaux, mais comme un véritable complice, avec qui l’on partage tout, dans une relation exclusive ou non. Faire l’amour avec cette personne devient plus plaisant, car il y a moins de tabous et plus de liberté d’exploration.

Je connais des couples qui se sont rencontrés à 19 ans et qui, à 79 ans, sont encore passionnément amoureux. Ils sont tombés amoureux du cœur et non du corps. L’exclusivité existe pour certains, mais ce n’est pas une norme universelle. Il n’y a rien de mal à ne pas être exclusif. On ne peut pas décréter que seuls les couples monogames ont le droit d’exister. La sexualité n’est pas un statut : on ne choisit pas de naître avec l’envie d’aimer une seule personne ou plusieurs. C’est dans notre nature, tout comme certains naissent sans désir sexuel. La société juge trop. Laissez les gens vivre!

Les critères de beauté imposés par la société, notamment à travers la publicité et le cinéma, valorisent des corps sculptés, souvent obtenus grâce aux stéroïdes ou à des régimes drastiques, au détriment de la santé. Comment vivre sereinement son intimité si l’on ne s’aime pas soi-même ?

On ne peut pas partager ou offrir son corps si l’on se rejette soi-même. Comment dépasser ce blocage ? Par la désensibilisation. Il faut analyser les magazines et publicités qui cultivent la honte du corps. Le travail sur soi consiste à se reconnecter avec ses sensations, sans jugement. Cela prend du temps.

Prenons l’exemple d’une femme enceinte : son corps avant et après la grossesse change de manière irréversible. C’est aussi au partenaire, s’il souhaite rester dans cette relation, de s’adapter et d’apprendre. Si l’on considère tout comme jetable, on finira tous misérables. L’amour va bien au-delà du physique. Ce qui est attirant, c’est le charme, la conversation, non ?

La pornographie est parmi les contenus les plus consultés au monde et Maurice ne fait pas exception. Quel impact a-t-elle sur la sexualité des individus ?

Il est essentiel de protéger les enfants des écrans. Être exposé visuellement à des actes sexuels, parfois extrêmes, comme des trios ou pire encore, peut affecter leur perception de la sexualité à long terme. L’éducation joue un rôle fondamental : il faut rappeler que la pornographie n’est pas la réalité. Une scène de quelques minutes dans un film pour adultes peut nécessiter jusqu’à six heures de tournage. Tout est mis en scène : il faut soigner les angles, s’assurer que les acteurs soient lubrifiés et en érection, et parfois même, utiliser de la fécule de maïs pour simuler une plus grande quantité de sperme.

Certains ne veulent pas passer du temps à analyser leur passé ; ils veulent simplement avancer à partir de là où ils en sont. mon approche est centrée sur l’épanouissement et la fonction sexuelle.»

La pornographie renforce également des stéréotypes : elle met souvent en avant la puissance masculine et la soumission féminine. Des figures comme Erika Lust et Cindy Gallop proposent une approche plus réaliste et saine de la sexualité. Cindy Gallop a même créé le site MakeLoveNotPorn, dont le nom parle de lui-même : le porno n’est pas la réalité ! Il fausse les attentes et peut fragiliser des relations. Si tant d’hommes et de femmes y sont attirés, c’est parce qu’il nourrit l’imaginaire et met en scène des situations souvent irréalisables dans la vraie vie. C’est, en quelque sorte, comme aller au cinéma.

Beaucoup d’hommes pensent que leur performance suffit à satisfaire leur partenaire, tandis que certaines femmes n’osent pas exprimer leurs attentes. À votre avis, les Mauriciens fontils mal l’amour ?

Oui (Rires). Beaucoup de Mauriciens font mal l’amour, hommes et femmes confondus. Depuis des décennies, il y a des attentes non comblées de part et d’autre. On attend, on espère, mais rien ne change. Comment demander à quelqu’un qui n’a jamais appris à lire de lire ? La sexualité, ça s’apprend. Mais qui nous l’enseigne ?

Mon souhait serait de co-créer un lieu dédié à cet apprentissage : un espace où l’on apprend à se connaître, à prendre soin de soi. En attendant que la loi me le permette à Maurice ! En attendant, l’amour que je porte pour mon métier me permet d’aider les individus, seuls ou en couple. Si je ne sais pas me donner du plaisir, comment puis-je guider quelqu’un d’autre pour qu’il me comprenne mieux ? Comment faire l’amour avec passion, tendresse et connexion ? Les discussions sur les préférences sexuelles devraient se faire naturellement, au détour d’une promenade ou d’un petitdéjeuner, et non en pleine action, au risque de «casser» le moment.

Publicité