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Interview de Nicolas Ritter
«Nous avons reculé et sommes dans une épidémie généralisée»
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Interview de Nicolas Ritter
«Nous avons reculé et sommes dans une épidémie généralisée»
Nicolas Ritter, Fondateur de prévention information et lutte contre le sida
Depuis la fondation de Prévention Information et Lutte contre le Sida (P.I.L.S) en 1996, Maurice continue de payer le prix des décisions malavisées, prises sous le gouvernement de sir Anerood Jugnauth en 2014. Selon Nicolas Ritter, fondateur de P.I.L.S et membre du secrétariat de Coalition PLUS, ces erreurs ont conduit à une épidémie généralisée, touchant non seulement les populations clés mais l’ensemble du pays.
Cette année, P.I.L.S fête ses 28 ans d’existence et vous, vos 30 ans de vie avec le VIH. Quels adjectifs utiliseriez-vous pour qualifier ces années ?
Ces années ont été épiques, une véritable aventure. Lors de la Journée portes ouvertes de P.I.L.S, mercredi, j’ai sorti 200 t-shirts accumulés depuis mon entrée dans la vie associative, à Maurice et à l’étranger. Ils ont été suspendus sur une corde à linge, une belle occasion de revisiter l’histoire de P.I.L.S et de la lutte contre le VIH. C’était une initiative qui m’a permis de prendre du recul sur tout ce que j’ai accompli.
Dès le début, c’était une course contre la montre pour atteindre les objectifs fixés avec les premiers volontaires, soit briser le silence, casser les tabous et permettre au VIH d’être reconnu dans les médias et par les décideurs politiques. Il fallait et, c’est toujours nécessaire, un accès rapide aux soins. En 1996, les premiers traitements efficaces arrivaient en Occident, mais dans notre société puritaine – je ne dis pas cela de manière péjorative – parler de VIH impliquait de parler aussi de sexualité, de plaisir, et des droits des populations les plus stigmatisées : les LGBTQ+, les consommateurs de produits psychoactifs et les travailleurs du sexe. Ces questions étaient centrales, même si le nombre de cas était limité à l’époque. Mais je disais toujours : «Cela deviendra une priorité.»
J’utilise le mot «épique» car il a fallu provoquer des réactions, forcer le débat et la réflexion dans un contexte difficile. Et faire réfléchir nécessitait de révéler mon propre statut sérologique. J’ai annoncé ma séropositivité à l’occasion des cinq ans de P.I.L.S pour montrer qu’il était possible de bien vivre avec le VIH. Je n’aurais rien pu accomplir sans des forces positives autour de moi : la Dr Catherine Gaud, le Dr Joy Backory, et les premiers volontaires qui se sont engagés avec une énergie incroyable. Nous avons dû changer les perceptions, les lois, et surtout les regards. Ce fut une aventure insensée, ponctuée de victoires, mais aussi de pertes, car de nombreux combattants sont tombés en chemin.
Ces actions ont-elles porté leurs fruits ?
Oui, progressivement. À Maurice, nous avons fait des avancées, en parallèle de l’évolution des réponses scientifiques et médicales internationales. En 2012, avec l’arrivée de traitements efficaces, qui empêchaient la transmission du VIH chez une personne bien suivie, et les programmes de réduction des risques, nous avions atteint une situation où l’épidémie devenait gérable. Nous étions sur la bonne voie.
Mais en 2014, tout a basculé avec l’arrivée du gouvernement de sir Anerood Jugnauth et son ministre de la Santé, Anil Gayan. Ses décisions en matière de santé publique ont été désastreuses. Il a, par exemple, imposé la distribution de la méthadone dans les cours postes de police et a démantelé la National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers. Ces choix, contraires aux bonnes pratiques internationales, ont provoqué la colère de la société civile et sont à l’origine de la situation actuelle.
Nous sommes en 2024, la situation ne s’est-elle pas améliorée ?
Pas du tout. Nous payons encore aujourd’hui les conséquences de ces mauvaises décisions. Chaque année, nous enregistrons 400 nouvelles contaminations, ce qui est énorme pour un petit pays comme Maurice. À l’échelle mondiale, les progrès sont notables, mais chez nous, en 2023, il y avait environ 14 000 personnes vivant avec le VIH. Parmi elles, seules 1 700 à 2 000 avaient une charge virale indétectable, signe qu’elles suivent bien leur traitement. Les autres sont introuvables ou vivant avec des souches résistantes ; bref, elles peuvent toujours transmettre le virus.
Les infections sexuellement transmissibles augmentent également. Par exemple, 4 % des femmes enceintes sont testées positives à la syphilis dans les centres de santé du gouvernement. Aujourd’hui, seuls 30 % des nouvelles contaminations concernent les usagers de drogue, le reste étant majoritairement des transmissions hétérosexuelles, avec une surreprésentation des jeunes femmes. Chaque semaine, nous perdons une ou deux personnes à cause du SIDA ou de maladies opportunistes non traitées. À P.I.L.S, nous perdons environ 50 usagers par an en raison de comorbidités et de fortes dépendances. Cette situation est honteuse et scandaleuse. Cela m’attriste et affecte ma santé mentale.
Les personnes sous méthadone se sont souvent plaintes de la qualité du produit. Y avait-il un réel problème ?
Oui, les usagers de drogue à Maurice étaient sous-dosés en méthadone. Cela les maintenait en état de manque et ils continuaient à s’injecter. Cela a contribué à la criminalité. Entre 2010 et 2014, la criminalité avait baissé, tout comme les contaminations au VIH. Mais ensuite, tout s’est effondré. Maurice, autrefois un modèle en matière de lutte contre le VIH, est aujourd’hui un contre-exemple.
Il devrait y avoir une enquête pour que certaines personnes soient tenues responsables de ces décisions aberrantes. Aucun parti politique ne prend réellement la mesure de la situation actuelle, se contentant de discours rhétoriques. Pourtant, les solutions existent. Heureusement, les choses s’améliorent de façon conséquente depuis quelques mois.
Voyez-vous des signes de changement au niveau des autorités ?
Depuis l’épidémie de Covid-19, il y a eu quelques mouvements du côté du ministère de la Santé. La Dr Gaud a commencé à s’intéresser à la qualité de la méthadone et le Dr Jagutpal est conscient de la dégradation de la situation du VIH. Par exemple, depuis des années, P.I.L.S réclamait la création d’un centre de santé sexuelle communautaire. En décembre 2022, cela a été acté avec l’ouverture du centre Banyan, rue St-Georges, offrant, entre autres, des soins contre l’hépatite C. Cependant, il faudra du temps avant de voir une réelle inversion de la tendance concernant le VIH.
Quelles actions menez-vous avec P.I.L.S à titre de chargé de mission à Coalition PLUS ?
Je coordonne la Semaine internationale du dépistage du 18 au 23 novembre, qui se déroulera également à Maurice et dans la région. P.I.L.S m’a aussi sollicité pour une nouvelle campagne de Street Marketing qui commencera la semaine prochaine. Nous formerons dix ambassadeurs, qui sillonneront le terrain pour lever des fonds sur une quarantaine de jours. Il est crucial que chaque Mauricien comprenne que nous avons besoin d’eux, car les bailleurs de fonds traditionnels quittent Maurice, en raison de notre «succès économique».
Je travaille également sur la troisième édition de l’étude sur la stigmatisation à Maurice, le Stigma Index. Il reste énormément à faire, notamment en termes de suivi des personnes vivant avec le VIH.
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