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Chercheurs d’aube
Ils avançaient, composant naturellement avec le terrain accidenté et les déclivités successives qui rendaient leur progression plus difficile. Ils respiraient le vent qui faisait chanter la colline. Ils avaient l’impression d’être tantôt ces arbres centenaires, tantôt cette terre noire où les feuilles sèches semblaient dessiner un tableau surréaliste. Ils avançaient, le souffle court, reproduisant machinalement ces gestes archi répétés, soulignés parfois par des réflexes conditionnés.
Que faisaient-ils là alors que le jour se levait à peine et que la ville dormait encore quelques kilomètres plus loin ? Ils n’avaient pu se soustraire à l’appel irrésistible du vivant. Il leur fallait ce contact intime avec la nature où tout est mouvement. Perceptible et imperceptible. Où tout est expansion et contraction. Où tout est cycle, microcycle, mégacycle comme dans l’entraînement sous-jacent menant à la performance. Où tout est rythme périodique. Rythme des heures, des jours, des saisons ; rythme des vagues et de la mer. Rythme du balancier des branches bercées par le vent. Et ce corps en mouvement dans le mouvement universel imperceptible. Aucun repère n’est immobile dans l’espace. Ainsi qu’il est enseigné dans la relativité galiléenne, le mouvement mesuré dépend de celui de l’observateur. Ils avançaient, machinalement, presque inconscients de leur propre mouvement. Ils étaient lancés et même la fatigue ne pouvait les arrêter.
Se mouvoir. Pourquoi ? Comment ? Marcher, courir fait intervenir le squelette, les muscles et le système nerveux qui composent l’appareil locomoteur. Les ordres provenant du système nerveux provoquent la contraction musculaire. A son tour, elle produira la force nécessaire pour que les articulations nées de la rencontre des os dans la charpente du corps se mettent en mouvement. Le cervelet envoie en permanence des messages au lobe frontal. Il le renseigne sur la position du corps, la direction à prendre, la force nécessaire à utiliser, les obstacles à éviter. Le lobe frontal va planifier, lui, les mouvements. Il va envoyer un message au cortex moteur et le groupe de muscles à contracter sera sélectionné. Les ordres de contraction seront transmis par l’intermédiaire de la moelle épinière. Celle-ci enverra à son tour des messages aux muscles fessiers, aux jambes et aux pieds à travers le système nerveux. Ils avançaient comme ces montres automatiques dont on ne soupçonne même pas l’existence d’un mécanisme frôlant la perfection.
Ils étaient cette forêt qui les accueille de toutes ses couleurs, de toute sa splendeur, de tous ses souffles enivrants. Des arbres humains en mouvement. Ils pouvaient dire à cet instant avec Rumi dans un même élan mystique : « D’abord, tu fus minéral, puis tu devins plante, ensuite tu devins animal, comment l’ignorais-tu ? Puis tu fus homme, doué de connaissance, de raison et de foi. Quand tu auras transcendé la condition d’homme, tu deviendras sans doute un ange. Alors tu en auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel. Dépasse même la condition angélique, pénètre dans cet océan afin que ta goutte d’eau devienne l’océan ! »
Ils pouvaient presque s’entendre dire : «Je suis ce camphrier que vous n’avez pas vu grandir, cet araucaria que vous n’avez pas entendu croître. Je retiens pour vous dans ma chevelure verte le chant du vent et du voyage. Il se pose sur votre cœur comme il se pose sur le mien. Il vient de l’éternité où habitent hier, aujourd’hui et demain, où se rencontre ce qui fut, a été, est et sera.»
Ils avançaient, les chaussures crottées, le corps en sueur, le cœur joyeux. L’aube leur appartenait.
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