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Entre espoir et désespoir
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Entre espoir et désespoir
«Je crains les Grecs, même lorsqu’ils font des cadeaux.» Cette phrase, tirée de «l’Énéide» et écrite par le poète Virgile il y’a plus de deux mille ans, me revient à l’esprit samedi soir, à l’annonce de l’arrêt de la grève de la faim entamée presque deux semaines de cela par quelques détenteurs des plans Super Cash Back Gold (SCBG) et Bramer Asset Management (BAM). Des personnes qui avaient fait confiance à la British American Investment (BAI) de Dawood Rawat. Pourquoi ces vers de Virgile, me diriez-vous ? Tout simplement parce que je me demande s’il nous faut nous méfier des Indiens, surtout quand ils nous font des fleurs ?
Je m’explique. L’Inde est un pays ami. La Grande péninsule est même inscrite dans les gènes d’une grande partie de notre population. C’est dire les liens solides, inébranlables, qui unissent nos deux peuples. Mais les Mauriciens ne sont pas des Indiens et vice versa. Cela, quand bien même nos compatriotes adorent ce grand pays. L’Inde apporte son aide à beaucoup de peuples. Un soutien souvent désintéressé. Mais même le plus sincère et le plus altruiste de nos amis peut s’attendre, des fois, que nous lui renvoyons l’ascenseur. C’est légitime. Alors, devons-nous nous attendre à un «gentil» appel de pied de la part de nos «grands frères» Indiens ? Et ils nous demanderaient quoi, en retour ? En me posant ces questions, je pense aux milliards de roupies gracieusement offertes par les Indiens au gouvernement mauricien.
Le 14 novembre dernier, Pravind Jugnauth, alors «Prime Minister in waiting», signait un protocole d’accord entre Maurice et l’Inde portant sur une subvention de Rs 12,7 milliards généreusement accordée par le gouvernement de Narendra Modi au peuple mauricien. Rs 12,7 milliards pour la réalisation de cinq gros projets, dont le Metro Express pour près de Rs 10 milliards. Pravind Jugnauth avait ce jour-là parlé d’autres projets avec l’Inde, qui seraient dans le «pipeline». Avant de préciser que nous envisagions une coopération tripartite avec la Grande péninsule et l’Afrique. Tout cela est très bien. Si grâce au coup de main des Indiens nous pouvons tant soit peu profiter de la manne économique qui se dirige vers le continent africain, pourquoi s’en priver ?
Mais je pense tout à coup à la renégociation avec l’Inde due Double Taxation Avoidance Agreement. Une renégociation qui laisse encore comme un arrière-goût de mauvaise surprise dans le milieu de l’offshore mauricien. Certaines personnes se posent toujours la question de savoir si nous avons obtenu le meilleur «deal» à ce sujet. Maintenant, le Premier ministre, samedi, a parlé de solliciter l’aide de l’Inde pour trouver les fonds nécessaires qui permettraient de payer l’intégralité de ce que les détenteurs du SCBG et de BAM demandent. Il part dans quelques jours en mission, à l’invitation du gouvernement indien. Et c’est là qu’il plaiderait en faveur d’une aide financière, aide qui servirait à rembourser les détenteurs des fonds de placement de l’ex-BAI.
Les grévistes ont bien voulu accorder le bénéfice du doute à Pravind Jugnauth. Afin d’éviter des pertes en vies humaines si la situation s’éternisait. Le bras de fer avec le gouvernement sur le remboursement de leurs investissements était engagé depuis treize jours déjà, mais point de lumière au bout du tunnel. Leurs organismes étaient fatigués et leur santé fragilisée. Samedi 20 mai, le Premier ministre leur a demandé un délai d’un mois pour trouver l’argent. Salim Muthy et ses amis seront de toute façon fixés sur leur sort au retour de Pravind Jugnauth au pays.
Est-on à ce point sûr que les Indiens nous donneraient les milliards de roupies nécessaires au remboursement des détenteurs du SCBG et de BAM ? Pourquoi le feraient-ils ? Et si la réponse indienne à la demande jugnauthienne est un «non» irrévocable ? Que ferait le Premier ministre ? Que feraient les anciens grévistes ? Si c’est un «oui», quelles seront les conditions attachées à ce «cadeau» ? Sur combien d’années l’État mauricien fera-t-il porter la dette publique de plus en plus lourde sur nos épaules (et accessoirement, sur les épaules de nos enfants… et même de nos petits-enfants) ?
La dette publique mauricienne s’élevait à plus de Rs 240 milliards en décembre 2016. En augmentation de 5,3 %, comparée à la même période en 2015. Ce qui nous fait une dette de plus de Rs 190 000 par tête d’habitant. Si l’Inde conçoit à un nouveau don, pour rembourser les clients de l’ex-BAI, cela passe encore. Mais si l’argent indien est sous forme de prêt ? Quels seraient les termes du remboursement ? Avec le Metro Express qui coûteraient, selon certains au gouvernement, entre Rs 17 et 24 milliards (et beaucoup plus selon d’autres estimations), ne courons-nous pas directement le risque de devenir un peuple endetté ? Endetté sur plusieurs générations, en plus ?
Et si l’Inde nous fait don de cet argent, les bruits de coulisses qui courent sur une présence militaire de ce pays sur Agalega seront-ils mis sous l’éteignoir ? Un prêté pour un rendu ? Nous n’en sommes pas (encore ?) là. Et la raison dit que nous n’arriverons pas à cette étape. Mais la vigilance reste de mise. La rue a grondé ces jours-ci. Même si c’était plutôt de timides miaulements que de sonores rugissements. Mais c’est assez pour faire comprendre au gouvernement qu’il fallait revenir à de meilleurs sentiments et se mettre à l’écoute des doléances des grévistes, par exemple.
Cependant, prendre un gouvernement en otage, à travers une pression psycho-social comme la grève de la faim, n’est certes pas souhaitable. Un pays ne peut avancer à coups de pressions civiles constantes. Mais, des dirigeants politiques expérimentés doivent savoir faire la différence entre des actions irréfléchies et celles qui sont désespérées. Et vraies. Il faut savoir faire preuve d’empathie. La grève de la faim est malheureusement une des seules armes qui reste au peuple pour provoquer une réaction gouvernementale quand tous les recours possibles ont été épuisés. Espérons que ceux qui viennent de faire treize jours de grève ne soient pas obligés de s’y remettre dans quelque temps…
Que le groupe BAI était dans le rouge, ou pas, cela est secondaire. Ce que ces détenteurs de fonds de placement savent, c’est qu’ils n’avaient jamais eu le moindre souci financier avec la BAI. Jusqu’à ce que le gouvernement issu des urnes de décembre 2014 vienne leur dire que Dawood Rawat est un «méchant» et que ce «bon» gouvernement allait redresser les «torts» que les Rawat avaient commis contre eux…
Mais le gouvernement, qui comptait aussi des députés et des ministres qui ont entre-temps rejoint le camp de l’opposition, donne de plus en plus l’impression d’avoir mal calculé son coup. Et que le démantèlement de la BAI passe de plus en plus pour n’être qu’une vulgaire vendetta politique. Du moins, à tort ou à raison, c’est le sentiment qui se dégage d’une partie de la population. Les Jugnauth et consorts semblent avoir créé un monstre qui est devenu incontrôlable.
Que dire aussi de l’attitude des anciens partenaires de ce gouvernement, qui «oublient» trop facilement la solidarité gouvernementale pour venir aujourd’hui critiquer des actions dont ils ont eux-mêmes approuvé les tenants et les aboutissants ? Chacun y va de son «pa mwa sa, li sa !» Tout cela laisse présager rien de bon pour notre pays. Les défis qui nous guettent en ce moment, et à l’avenir, doivent être affrontés par un peuple motivé et debout. Pas par un peuple qui ne sait de plus en plus sur quel pied danser et qui se retrouve à aller demander de l’aide à des pays, même amis. Un changement de paradigme devient de plus en plus pressant pour notre société civile...
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