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Exclusif – Interview de Franz Beckenbauer: Souvenirs d’un Empereur
13 octobre 2014, 15:06
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Exclusif – Interview de Franz Beckenbauer: Souvenirs d’un Empereur
C’était mardi dernier, dans un salon rococo de Lancaster House, au cœur du quartier londonien de St James. Plafonds hauts comme ceux d’un temple, tableaux de maîtres tapissant les murs, corniches passées à la feuille d’or - le décor était digne de recevoir un empereur. Ça tombe bien: nous en avions un parmi nous. Légitime, celui-là, couronné par le peuple du football. Il s’agissait de Franz Beckenbauer, le Kaiser, paraissant bien plus jeune que ses soixante-neuf ans, le seul homme – avec le Brésilien Mario Zagallo - à avoir remporté la Coupe du Monde comme joueur (1974) et comme entraîneur (1990), le capitaine du Bayern triple champion d’Europe (1974, 1975, 1976) et de la Nationalmannschaft à une époque où elle ne laissait que des miettes aux autres. Mais Beckenbauer, c’est évidemment beaucoup plus qu’un palmarès. C’est l’un des premiers noms que n’importe quel fan de football possédant un minimum de culture du ballon installera d’emblée dans la défense centrale de son meilleur onze de tous les temps. Tellement efficace, tellement élégant, surtout. Un rêve de joueur, une légende, un mythe vivant, qui nous a raconté son histoire.
Vous êtes né en 1945, dans une Allemagne en ruines. Quels souvenirs avez-vous gardé de cette enfance passée dans un pays se relevant tout juste de la plus terrible de toutes les guerres?
Je suis né à Munich…c’était il y a près de cent ans! (il éclate de rire) Il n’y avait plus rien. Il n’y avait plus d’espace où nous puissions faire quoi que ce soit. Pour jouer au football, il fallait descendre dans les rues. Je jouais pieds nus, avec une balle de tennis…ou quoi que ce soit que nous puissions dénicher. Voilà ce qu’ont été mes premiers pas dans le football. Et puis, dans les années 1950, les choses ont commencé à s’améliorer. On n’oublie jamais son enfance, bien sûr – et peut-être que ça m’a aidé plus tard. Ca m’a certainement aidé à garder les pieds sur terre lorsque les gens se sont montrés critiques ou élogieux à mon égard. C’était difficile, oui, mais il n’y avait pas de jalousie. Personne ne voulait vous prendre quoi que ce soit, car personne n’avait rien. Aujourd’hui, il y a des fossés dans les sociétés. Il n’y en avait pas alors. C’était une époque de pauvreté, mais c’était une belle époque aussi.
Le sport avait-il une importance accrue à cause de cette pauvreté dont vous parlez?
On ne peut pas généraliser. Vous ne pouvez pas dire qu’il s’agissait d’une génération qui voulait se sentir libre grâce au sport, au football. Certains de mes amis sont allés à l’Université, et je ne les ai jamais revus depuis. Mais, en ce qui me concerne, j’avais besoin d’exercices physiques. C’est pour cela que j’ai développé une affinité avec le sport. J’ai rejoint mon premier club à l’âge de huit ans, alors qu’il fallait en avoir dix au minimum pour avoir une licence. Mais je voulais tellement le faire qu’on m’a donné un passe-droit. J’étais bon en athlétisme aussi, vous savez, qui était un sport très populaire à l’époque, mais c’est le football qui signifiait le plus pour moi. Peut-être parce que j’avais davantage de talent naturel pour courir balle au pied que pour faire un 100m en 10”30! Je n’aurais jamais imaginé alors que le football deviendrait ce qu’il est aujourd’hui. Je jouais dans les rues, pas dans des stades. Ca a donc été un long cheminement pour moi. J’ai eu la chance de vivre ce développement, du footballeur de rue au professionnel que je suis devenu en 1964. Un an plus tard, j’étais en équipe nationale. En 1966, j’étais à la Coupe du Monde en Angleterre – le moment où tout a changé pour moi. Après cela, j’ai occupé toutes les positions qu’on peut occuper en football. Entraîneur, ce que je ne voulais pas faire jusqu’à la fin de ma vie, puis administrateur chargé de convaincre la FIFA que l’Allemagne méritait qu’on lui donne le Mondial en 2006, puis membre du Comité Exécutif de la FIFA. Je suis très reconnaissant au football de m’avoir offert toutes ces opportunités.
Avez-vous toujours voulu être un leader, un capitaine?
C’est quelque chose que j’ai toujours eu en moi, quelque chose que je ne suis pas certain qu’on puisse apprendre. Les gens me disaient, ‘tu es le meilleur, tu dois prendre tes responsabilités’. Ca a toujours été comme ça. Même dans les équipes de jeunes, on me répétait: ‘responsabilité, responsabilité, responsabilité!’. Et quand vous vous retrouvez dans cette position, vous y prenez goût. Vos coéquipiers vous sont reconnaissants d’endosser cette responsabilité qui n’est plus la leur. Et il y a eu aussi beaucoup de coïncidences. Je n’ai jamais voulu devenir entraîneur, par exemple. Mais en 1984, après l’élimination de l’Allemagne de l’Ouest au premier tour de l’Euro, Jupp Derwall a été démis de ses fonctions, très soudainement. On avait besoin de quelqu’un, on m’a fait appel! Moi, je n’avais pas désir particulier de devenir sélectionneur de la RFA, mais on a insisté, et j’ai dit ‘OK’! Même quand j’étais gosse, on me poussait vers des positions de responsabilité…et j’avoue que j’aime ça.
Aviez-vous conscience, quand vous étiez joueur, du fait que vous voyiez davantage du jeu que des analystes placés devant un écran, alors que vous étiez impliqué sur la pelouse? Ca a toujours été une de vos caractéristiques comme footballeur, quelque chose qu’on disait tout le temps de vous: ‘Beckenbauer comprend tout ce qui se passe sur le terrain’…
Eh bien, c’est quelque chose qui fait partie du talent, peut-être? Quand je suis passé pro, mon jeu était passé à la loupe, parce qu’il était différent du jeu d’autres footballeurs. On m’en faisait le reproche, d’ailleurs! Par exemple, quand je voyais que le ballon allait sortir en touche, je ne courais pas pour le récupérer, alors que ça aurait été le réflexe de la plupart des joueurs. Je me disais: pourquoi faire un effort et gaspiller de l’énergie pour rien? Et on a critiqué l’arrogance de mon comportement…jusqu’à ce qu’on comprenne les raisons de mon choix. Un autre exemple: Sepp Herberger, l’un des plus grands coachs des années 1950 [vainqueur de la Coupe du Monde de 1954], insistait sur la nécessité de passer le ballon avec l’intérieur du pied; ce qui signifie que lorsque ce ballon venait d’un certain angle, vous deviez réorienter votre corps pour pouvoir utiliser l’intérieur du pied. Moi, je me disais, ‘pourquoi donc? Je peux aussi bien me servir de l’extérieur, ça fait gagner du temps, et c’est beaucoup plus efficace et plus facile’. Les médias ont beaucoup critiqué mon ‘arrogance’ dans les années 1960, avant de comprendre que ce que je faisais, c’était par nature, parce que je ne pouvais pas m’empêcher. Et, après m’avoir critiqué, beaucoup ont commencé à m’imiter. C’était une époque à laquelle les choses étaient très uniformes. On jouait de cette façon-là et pas d’une autre, d’une façon très structurée – mais il y avait d’autres possibilités pour réussir.
L’une des images les plus frappantes que les gens conservent de votre carrière doit être celle de la demi-finale de la Coupe du Monde de 1970, contre l’Italie, quand vous vous êtes blessé à l’épaule, et que vous avez dû finir le match avec le bras en écharpe, parce que la RFA avait déjà utilisé ses deux remplaçants. Et vous avez été aussi bon avec un bras en écharpe qu’avant!
Ça me fait toujours mal…quand j’y repense! Peut-être était-ce aussi ma faute. L’Italie menait 1-0, nous attaquions, attaquions, et j’ai cru pouvoir dribbler un de leurs défenseurs, tout près de leur surface de réparation. Je voulais un pénalty, et j’ai pris mon envol, comme un ange, en oubliant qu’il faudrait que j’atterrisse! Et j’ai atterri sur mon épaule, dans la surface…L’arbitre n’a pas vu les choses comme moi. Il a fallu que je continue, malgré ma blessure. Je ne pouvais plus bouger mon épaule. Je souffrais beaucoup, mais je n’avais pas le choix – il fallait continuer. Et quand je vais au Mexique, maintenant, tout le monde me demande comment va cette épaule! Si vous voulez qu’on se souvienne de vous, ne marquez pas un but – blessez-vous à l’épaule…
Vous êtes parti aux USA à la fin de votre carrière…
J’y ai passé cinq ans, en effet.
Avez-vous pris plaisir à cette expérience?
C’était à la fin de ma carrière. J’avais trente-deux ans quand je suis arrivé au New York Cosmos. C’était un club de vieux gentlemen! Mais Pelé était là, Carlos Alberto, le capitaine des champions du monde de 1970, Johan Neeskens…Techniquement, c’était une équipe fantastique; mais, évidemment, la vitesse n’était plus là: nous avions tous plus de trente ans. Nous étions obligés d’aligner trois Américains dans l’équipe. Tous les autres étaient des étrangers. L’un de ces Américains était le milieu de terrain Rick Davis, le capitaine de l’équipe nationale américaine. Il n’arrêtait pas de courir, et l’un d’entre nous lui a crié: ‘Ricky! Penses avant de courir!’ Et moi, j’ai répondu: ‘mais laisses-le courir, il est le seul qui peut le faire!’ Mais ça a été un moment formidable. New York dans les années 1970, le Studio 54…où nous n’étions pas tous les jours, mais assez fréquemment.
Vous auriez pu avoir une grande carrière d’entraîneur, mais avez décidé de ne pas la poursuivre. Pourquoi?
Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas une carrière qui m’attirait. Je l’ai fait pendant six ans. Je me souviens, avant même d’avoir gagné le Mondial de 1990, j’avais dit au président de la fédération: ‘cette Coupe du Monde sera la dernière pour moi’. En fait, je lui avais dit ça un an avant la compétition, pour qu’ils puissent préparer ma succession. J’avais remarqué qu’au début de ma carrière de coach, j’étais très dynamique, je me bagarrais avec tout le monde pour faire accepter mon point de vue. Au bout de cinq ans, je me suis rendu compte que je n’avais plus le même enthousiasme. Je n’avais reçu aucune formation spécifique, j’étais passé directement du rôle de joueur à celui de manager. J’ai ensuite donné un coup de main au Bayern, mais ce n’était pas un rôle dans lequel je me sentais épanoui…Ces entraînements du matin en survêtement, puis l’après-midi…quand vous avez fait ça vingt ans, il y a un moment où vous n’aimez plus ce survêtement. Ce n’est pas quelque chose qui me donnait beaucoup de plaisir, même si j’ai vécu six belles années avec la sélection. Je n’étais pas un entraîneur-né.
De tous les moments que vous avez vécus dans le football, quel est celui qui vous a donné la plus grande satisfaction?
Le football a toujours été et est toujours le centre de ma vie. Gagner la Coupe du Monde comme joueur et comme entraîneur n’est pas donné à tout le monde. Mais c’est quelque chose qui est possible tous les quatre ans. Obtenir la Coupe du Monde pour l’Allemagne, comme ça a été le cas pour celle de 2006, est une opportunité qui ne se présente qu’une seule fois dans votre vie. Pour moi, ça a été le plus grand moment de ma carrière sportive.
Quand vous observez le football d’aujourd’hui, quel regard portez-vous sur lui?
En termes de jeu, si je compare avec le football que l’on jouait quand je suis devenu professionnel, ça va beaucoup plus vite, c’est beaucoup plus intense, plus athlétique, plus varié. La télévision a beaucoup contribué à rendre le football plus attractif: les écrans sont plus grands, beaucoup plus grands, et la perception de ce qui se passe sur le terrain a évolué. Vous avez l’impression que les joueurs font sprint sur sprint, alors qu’ils ne font que courir normalement. On sous-estime le rôle que la télévision a joué dans la plus grande attractivité du football pour les spectateurs. Ralentis, super-ralentis, tout est fait pour que le football soit un show. En 1966, il y avait une seule caméra, placée sur la ligne médiane – et pas de ralentis. Si je regarde ça d’une perspective allemande, le football n’a jamais été meilleur que maintenant. L’infrastructure est superbe. Nous avons une moyenne de 45 000 spectateurs par match de Bundesliga, alors que le stade de Paderborn ne peut accueillir que 18 000 personnes. On joue à guichets fermés au Borussia Dortmund – 80 000 personnes! Pareil à l’Allianz Arena du Bayern. C’est incroyable comme le football, qui a toujours été le sport numéro un en Allemagne, s’y est développé récemment, surtout depuis la Coupe du Monde de 2006. Je me ferais presque du souci pour les autres sports, dont on ne découvre l’existence que tous les quatre ans, à l’occasion des Jeux Olympiques. C’est football, football, football. C’est fantastique!
Pour conclure, quel est le joueur actuel que vous prenez le plus de plaisir à regarder?
Messi. Ronaldo est un athlète. Ibrahimovic est un athlète. Messi est un danseur.
Propos recueillis par Philippe Auclair, à Londres
(Article paru dans l’Express Dimanche du 12 octobre 2014)
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