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Singapour - Maurice : parcours transposable ?
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Singapour - Maurice : parcours transposable ?
Les autorités ont souvent émis le souhait de devenir le «Singapour de l?océan Indien». La cité-Etat s?impose comme un modèle de prospérité, mettant à la proue de son développement l?ouverture sur le monde.
La logique économique ultralibérale, parfaitement intégrée aux flux d?échanges mondialisés, fait rêver Maurice.
Toutefois, à l?heure où se posent de nouveaux défis, où il faut trouver un nouveau souffle économique sur le long terme, ce n?est peut-être pas du côté du modèle économique singapourien qu?il faut chercher une inspiration.
L?idée a été émise en fin de semaine dernière par Jean Claude de l?Estrac, directeur exécutif de La Sentinelle. La tradition politique de Singapour, portée par la figure charismatique de Lee Kwan Yew, est à l?origine du succès de ce pays.
Alors, peut-on emprunter à Singapour des aspects de son modèle politique ? La question a été abordée avec quelques observateurs de la scène locale.
Kee Chong
Li Kwong Wing, économiste
«Méritocratie et lutte anti-corruption»
«Il y a 40 ans, quand j?étais étudiant à Londres, des académiciens nous comparaissaient, un étudiant singapourien et moi, et à travers nous, les perspectives de développement de nos pays. A cette époque, on se disait que Singapour avait bien moins de chances de se développer que Maurice. Pour cause, Singapour dépend du voisin malaisien pour l?eau et la nourriture, et ce petit territoire n?a pas de ressources à part une situation géostratégique que d?autres villes de la région ont. Bref, il n?y avait rien pour que le pays soit self sustainable. En plus, l?environnement géopolitique était hostile.
A l?inverse, Maurice est une île qui a une base agricole avancée où la population est mieux éduquée, bilingue et culturellement ouverte, dans un environnement géographique non hostile et aux perspectives de capitalisation intéressantes.
Pourtant, aujourd?hui Singapour a largement dépassé Maurice. Ce n?est ni simplement grâce à l?autoritarisme de Lee Kwan Yew, ni à la soit-disant homogénéité de la population, et encore moins grâce au dirigisme et au paternalisme étatique. La recette tient à deux choses, la méritocratie et l?absence de corruption.
Certes, la personnalité de Lee Kwan Yew y est pour quelque chose. C?est pourquoi, il ne faut pas tant s?inspirer du modèle politique singapourien que chercher à mener une lutte réelle contre la corruption et promouvoir une méritocratie effective. Mais ici, nous sommes encore enfermés dans des carcans clientélistes et complaisants. C?est à un nivellement par le bas qu?on s?est habitué. Le modèle singapourien tient à une volonté de mettre ces deux points à l?honneur dans la manière de diriger le pays.»
Jocelyn Chan Low, universitaire, historien
«Une culture politique trop différente»
«Singapour connaît une toute autre réalité culturelle. On parle d?un Etat où la majorité de la population est d?origine chinoise. La conception politique chinoise, c?est-à-dire confucéenne, met l?empereur et la figure de l?empereur à son sommet. Il n?y a pas de conception de parti politique. Tous les mandarins ? fonctionnaires de l?empire chinois- vont dans le sens du consensus. Il n?y a pas de place pour le discours contradictoire. A Singapour, la bureaucratie d?Etat et le pouvoir économique sont intimement liés.
Nous avons ici une démocratie à l?occidentale. Ce système met en avant le débat, la confrontation d?idées. Par ailleurs, compte tenu de notre histoire, nous n?avons pas les mêmes rivalités ici.
S?il y a un gouvernement d?unité nationale, qui paiera les frais d?une crise avec une telle restructuration? On pourra dire que la presse sera là pour jouer un rôle de contre-pouvoir, mais légalement le pouvoir n?est pas comptable envers la presse. Et les syndicats, pourront-ils vraiment défendre les intérêts des travailleurs? L?opposition a un rôle fondamental car elle évite l?opacité. La démocratie parlementaire est bien enracinée à Maurice. C?est une tradition dont on ne pourra se défaire simplement pour répondre à des défis économiques.
La crise actuelle doit amener à nous poser des questions sur les fondamentaux, c?est-à-dire notre stratégie économique basée sur l?ultralibéralisme.
Un gouvernement de coalition engendrerait plus de contestations. Parce que l?opposition parlementaire volerait en éclats. Qui dirigera ce gouvernement d?unité nationale? On a déjà des problèmes dans l?opposition pour identifier un Premier minitsre en cas d?alliance. Le jeu démocratique ne laisse pas de place à un gouvernement d?unité nationale. L?opposition viendra alors de la rue. Elle sera plus virulente.
Singapour a une autre culture, et elle transparaît dans le fait politique. La relation entre culture et politique ne doit pas être minimisée. Alors, je suis d?accord sur le fait que Singapour est un modèle de développement attrayant. Mais les réalités géographiques et sociétales sont différentes.»
Raj Mathur, professeur de science politique
«Nourrir le débat politique»
«L?idée d?une refonte du système démocratique est valable et mérite d?être considérée dans le débat politique. On est arrivé à un moment où il n?y pas plus d?idéologie. Tous les partis sont au centre.
Je partage le point de vue de Jean Claude de l?Estrac lorsqu?il dit que les partis politiques n?ont pas de réelles divergences de fond. Dans ce cas, pourquoi ne pas considérer l?idée d?un gouvernement d?unité nationale fort des meilleures compétences de chacun des grands partis?
Le problème tient à l?exemple qu?on utilise. Le modèle politique singapourien n?est pas adapté aux réalités mauriciennes. Je suis en faveur de la discipline dans la perspective du modèle économique mais à Singapour cela handicape gravement le jeu démocratique. Or, démocratie veut dire débat. Un gouvernement d?unité nationale reviendrait à dire qu?il n?y a pas d?opposition, qu?on plongerait dans le monopartisme. A Maurice, nous avons vécu cela avec la grande coalition Seewoosagur Ramgoolam-Gaëtan Duval en 1968. Le vide a permis au Mouvement militant mauricien d?émerger.
L?existence d?une opposition parlementaire est fondamentale. Maintenant, dans l?hypothèse qu?on forme un gouvernement d?unité nationale, qui va décider des nominations ? Les partis traditionnels, forcément, ne seront pas d?accord parce qu?on ne peut pas occulter le jeu communautaire dans le jeu politique. Chaque parti voudra défendre son meilleur prétendant aux finances par exemple, chacun se targuant d?avoir dans ses rangs le «meilleur ministre des Finances que Maurice ait connu».
En termes réels, je ne crois pas que l?idée d?un gouvernement d?unité nationale soit réaliste ou applicable. Le clientélisme, les calculs communautaires sont trop forts dans la politique et chaque parti tient fermement à ses bassins électoraux. On ne pourra empêcher les guerres intestines. La presse et les syndicats ne sauraient être des sentinelles suffisantes. Il faut une opposition parlementaire, qui anime le débat. La tendance à l?autoritarisme est, à mon sens, le corollaire à un gouvernement de salut public. De toute façon, cela n?est pas dans notre culture politique et cette dimension doit être sérieusement prise en compte.
Notre démocratie est déjà implantée. Les premières élections générales se sont tenues en 1886.
L?idée est bonne, cela dit. Elle a le mérite de faire avancer le débat même si le modèle singapourien n?est pas celui dont on devrait s?inspirer. Bref, il faut continuer d?en discuter pour nourrir le débat. C?est essentiel et c?est cela qui fait vivre la démocratie.»
Ashok Subron, Rezistans ek Alternativ
«Pas la meilleure option»
«On peut réfléchir à de nouvelles options tant politiques qu?économiques. Je crois qu?elles sont de trois sortes. D?abord, une tendance au repli, ce qui est un terreau favorable à la montée des idéologies extrémistes, fascisantes. Heureusement, ça ne semble pas être le cas ici. La deuxième option vise à l?autoritarisme. Cela pose des cadenas à la démocratie, on risque de toucher aux libertés fondamentales. Le troisième courant prône encore plus de démocratie. Cette option-là non plus n?est pas forcément la meilleure.
A Maurice, je crois que les considérations économiques, capitalistes, hypothèquent la démocratie. C?est pourquoi il faut effectivement repenser le modèle politique. Mais ça doit se faire avec plus de contrôle sur les institutions et les leviers économiques. Plus de transparence.
Mettre en place un gouvernement d?unité nationale ou de salut public ne serait pas forcément la meilleure des alternatives. Surtout si on s?inspire de Lee Kwan Yew. C?est un régime qui est dur, autoritaire. Les gardes-fous de la presse ou des syndicats ne sauraient, à eux seuls, remplacer une vraie opposition politique.
A la fin des années 1960, le pays était dirigé par une grande coalition Parti travailliste - Parti mauricien social démocrate. Cette coalition avait largement restreint les libertés fondamentales, d?association. L?opposition était presque muette. J?ai des réserves quant à l?inspiration singapourienne.»
L?ambivalence du dragon singapourien
Vitrine d?un développement soutenu pour les pays en voie de développement, Singapour affiche avec insolence un PNB par habitant supérieur à USD 30 000, alors que celui de Maurice, pourtant bien placé en Afrique, se situe autour de USD 7 000. Durant les années 1980, la cité-Etat (699 km2) est devenue, avec la Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong, l?un des quatre dragons d?Asie. On appelle ainsi les quatre pays qui ont réussi, à travers une économie extravertie et la formation de sa population, à devenir de nouvelles puissances industrielles. Singapour est certainement l?un des exemples les plus aboutis en la matière. Jouissant d?un hinterland (arrière-pays) vaste et riche en matières premières, d?une situation propice au développement des activités portuaires (le dynamique détroit de Malacca qu?elle verrouille) et surtout d?une population disciplinée, Singapour a pu devenir un port de premier ordre, un centre de commerce, d?innovations technologiques et enfin une place financière et bancaire internationale.
Ce parcours de développement particulier a été possible grâce à une volonté politique affirmée et affichée. Dès 1965, Lee Kwan Yew, leader du Parti d?action populaire et premier chef du gouvernement, a opté pour une orientation politique forte. Le parti n?a pas été délogé depuis l?indépendance de la cité-Etat, conservant parfois même la totalité des sièges à l?unique chambre des représentants (1968 à 1980, puis au moins 95 % des sièges jusqu?en 1997).
La méthode Lee Kwan Yew est celle de l?ordre et de la discipline, au risque parfois d?entamer sérieusement les libertés fondamentales, d?empiéter sur les libertés individuelles ou de limiter au possible la presse libre ou les mouvements contestataires.
En décembre 2005, l?ancien Premier ministre Lee Kwan Yew, père de l?actuel Premier ministre, affirmait au magazine «Time» : «Nous (...) avons une culture différente, une façon différente de faire les choses. L?individu n?est pas la pierre d?assise de notre société. C?est la famille, la famille élargie, le clan et l?État.» En ce sens, on comprend aisément le fossé qui sépare la réalité occidentale de celle de Singapour, pour un niveau de développement similaire.
La complexité et l?ambivalence de Singapour tiennent à cela. Une vitrine moderniste, un modèle d?ouverture sur le monde, d?intégration aux flux mondialisés, une locomotive du développement dans la sous-région. Mais aussi, un exemple d?autoritarisme et de dirigisme politique, où l?opposition est sinon muselée, au moins tenue à l?écart.
Quoi qu?il en soit, les autorités mauriciennes peuvent très bien s?extasier devant une telle réussite économique. Reste que l?inspiration qu?on peut en tirer doit tenir compte de l?ensemble de l?histoire singapourienne.
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