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Bienvenue dans les coulisses
Mercredi, 19 h 55. A l?entrée du cinéma Kings, à Goodlands, trois jeunes hommes bavardent avec nonchalance. Ils attendent sûrement la séance de 20 h 15. Mais ces trois jeunes sont en fait les membres du staff du cinéma, soit le projectionniste et les deux garçons qui s?occupent de la salle. Et à l?horizon, pas l?ombre d?un cinéphile jusqu?à l?heure. Il n?y en aura pas non plus jusqu?à 20 h 30, l?heure à laquelle le gérant du staff décide de fermer si aucun spectateur ne débarque.
Ce scénario n?est pas un cas isolé. Car les salles de cinéma, en grande majorité, sont en mal de public. Même le week-end, elles ne se remplissent pas comme avant. Précisément depuis le début de l?année, selon cinq exploitants de cinéma qui regroupent dix salles de cinéma. Au banc des accusés, on trouve les DVD piratés.
« Nous ne pouvons pas couvrir nos frais. Si on ne met pas un frein aux DVD piratés, le cinéma court à sa fin. Nous avons un permis pour exploiter les films, nous payons une location et un personnel, mais d?autres agissent dans l?illégalité et la police ne fait rien », s?insurge Kishore Ramkalawon de Ciné Classic. Et les DVD de films piratés sont sur le marché en un temps record.
En effet, un ou deux jours après la sortie du film, celui-ci sort déjà en DVD !
Autre problème auquel les salles sont confrontées : le coût de la vie qui augmente. Et face à ces conditions difficiles, soit la salle baisse son prix, comme le cinéma Kings, et court le risque de mettre la clé sous la porte. Ou comme les cinémas Star, elle augmente le coût du ticket de Rs 25 pour pouvoir fonctionner correctement.
Un autre souci s?ajoute à la liste : certaines salles ne disposent pas de panneaux publicitaires pour coller leurs affiches. Ce qui est ennuyeux, car c?est un élément vital pour attirer le public dans les salles.
Et pourtant, le cinéma nous ouvre les portes d?un autre monde. Dès que les lumières s?éteignent et que les images défilent sur l?écran, on est embarqué, comme transporté dans un autre univers. « C?est une activité distrayante, qui permet également de rencontrer d?autres personnes, explique l?historien, Benjamin Moutou. Et aussi de partager un moment en famille ou entre amis.
« Le cinéma a été un catalyseur pour la société mauricienne vers le monde extérieur par le passé. Hormis les journaux, la grande majorité des foyers ne disposaient pas de télé, donc les salles diffusaient des actualités pendant la guerre et aussi des films. Le cinéma était une fenêtre sur le monde », ajoute Benjamin Moutou. Une activité que l?on pourrait peut-être voir disparaître?
CE QUI DETERMINE LE CHOIX DU FILM
En fait, c?est la tendance qui fait le choix du film. Les directeurs ou exploitants des salles de cinéma sont déjà au courant des films qui vont bientôt sortir à l?étranger, que ce soit en Europe, aux Etats-Unis, ou en Inde. Certains sont déjà en communication directe avec les distributeurs. Par exemple, Eric K?nig, directeur des cinémas Star, est en contact avec les bureaux français des maisons de production comme Paramount, Fox, et Warner pour les films européens et américains. Et Rajesh Kallichurn, directeur de Novelty, est quant à lui, en contact avec les distributeurs des films en Inde ou avec les intermédiaires de ces derniers. Quant aux plus petites salles comme Popular, à St-Pierre, et Canon Cinéma, à Bel-Air-Rivière-Sèche, elles attendent que les importateurs de films locaux leur proposent des longs-métrages.
Comment les directeurs sélectionnent les films qu?ils vont projeter dans leurs salles ? Ce choix se fait aussi en fonction des goûts du public. En général, les Mauriciens sont friands de blockbusters, souligne Eric K?nig. Mais il y en a qui préfèrent les documentaires comme Une vérité qui dérange, poursuit-il. Même son de cloche du côté de Ciné Klassic, à Port-Louis. Mais Kishore Ramkalawon, le gérant de ce cinéma où sont projetés exclusivement des films bollywoodiens, ajoute que les « comédies et films familiaux » sont largement préférés aux autres genres.
Aucun long-métrage ne peut être projeté en salles sans le visa préalable accordé par le bureau de la censure. Et ce, en accord avec l?amendement apporté au Cinematograph Act en 1981. Cet amendement stipule que tout importateur doit détenir un permis d?importation pour chaque film. Avant même que l?importateur le fasse venir, son contenu est analysé pour savoir s?il peut être importé. Ensuite, l?importateur ou le directeur des cinémas commandent le film. Quand le choix du film a été arrêté, un formulaire de demande pour son visionnage est envoyé au Board of Censors qui doit classifier le film. Ce qui signifie qu?il doit apposer sur ce dernier les visas mauriciens ? U, PG, 15, 18, 18R.
Le jour où le film arrive à l?aéroport, un officier du Board of Censors est sur place en présence d?un représentant de l?importateur ou de l?exploitant des salles de cinéma pour récupérer l??uvre.
Cet officier est ensuite chargé de la rapporter au bureau de censure où elle ne sortira pas avant qu?un visa lui soit attribué. Pourquoi tant de précautions ? Simplement, parce que des petits malins s?amusaient à importer des films à caractère pornographique, à couper les scènes les plus osées, avant de les envoyer au Board of Censors. Ce dernier, qui n?y voyait rien de répréhensible, autorisait donc la projection du film. Mais avant de le mettre à l?affiche, les importateurs de ces films, remettaient les scènes qu?ils avaient coupées au départ?
Comment fonctionne le Board of Censors ? En fait, il est composé de 300 membres sélectionnés par le gouvernement. Dans ce groupe de censeurs, on trouve des gens de professions diverses qui représentent la société mauricienne : médecin, sociologue, coiffeur, tailleur, office attendant? Cela permet d?avoir différents regards et sensibilités sur les films. « Pour permettre aux adultes de regarder ce qu?ils veulent et en même temps protéger les enfants », explique Seeneevassen Ramasamy (photo), responsable du Board of Censors sous la tutelle du ministère de l?Education, de la Culture et des Ressources humaines.
Des 300 membres, 75 sont des deputy chairmen qui président le visionnage et 225 sont des censeurs. Pour chaque visionnage, les censeurs qui vont voir le film sont choisis par le board. Et leur sélection dépend du genre du film et de la langue utilisée, etc. Au minimum, un deputy chairman et deux autres censeurs sont présents pour le visionnage. Après visionnage, ils discutent et délibèrent pour classifier le long-métrage. Puis, l?importateur ou l?exploitant de cinéma peut récupérer le film. A noter qu?il doit payer le service de classification qui est de Rs 1 500 si le film est visionné durant les heures de bureau, ou de Rs 2 000, après les heures de bureau. C?est généralement le cas pour les urgences. En général, cela prend une semaine entre l?arrivée du film et sa projection en salles.
Les papiers sont en règle et le film peut être projeté. Tous ceux qui importent les films ont des copies originales. Les longs-métrages arrivent en reels ? des rouleaux de pellicules de 35 mm ? et dans une ou deux boîtes en carton. Chaque boîte contient quatre à huit rouleaux de pellicules, dépendant de la longueur du film, et ces rouleaux représentent environ 26 minutes du film. Lors du montage ces rouleaux sont assemblés sur un appareil spécial, pour obtenir deux gros rouleaux. Ces derniers sont ensuite enroulés sur le projecteur et sont prêts pour être diffusés en salle.
Comment fonctionne un projecteur ? En fait, le viseur du projecteur est placé devant une lucarne vitrée dans l?angle du grand écran. Les « roues » sur le projecteur déroulent le rouleau de pellicules, pendant que la loupe agrandit les petites images se trouvant sur le rouleau et que la lumière intégrée dans le projecteur transfère celles-ci sur le grand écran au fond de la salle de cinéma. 24 images sont projetées par seconde. Et c?est comme cela qu?un film naît sous vos yeux? Avec, bien sûr, les appareils de son de haute qualité qui accompagnent les images en synchronisation.
COMBIEN ÇA COUTE ?
L?importation
Pour pouvoir importer un film,les directeurs de salles de cinéma déboursent entre 1 000 et 1 500 euros. Mais le prix dépend aussi de la longueur du film. Plus il est long, plus il coûtera cher. Rajesh Kallichurn, le directeur de Novelty, laisse savoir qu?il peut payer autour de Rs 100 000 à Rs 200 000 pour l?importation d?un film.
Mais, poursuit-il, certains longs-métrages s?obtiennent sur distribution, c?est-à-dire, qu?aucune somme n?est exigée pour importer le film, mais que 50 % des recettes reviennent au distributeur.
Après la projection
En ce qui concerne les recettes du film, 15 % vont à la Mauritius Revenue Authority, et le reste est divisé en deux entre le distributeur du film et le directeur de la salle de cinéma.
C?est à la fin de la projection du film, qui peut durer une semaine à un mois, que le pourcentage des recettes du film est expédié au distributeur. Aucune triche n?est possible. Selon Eric Koenig, sa billetterie informatisée est reliée à un modem auquel les distributeurs des bureaux en France de Paramount, Fox etc. ont accès. Du côté du cinéma Novelty, la billetterie est manuelle et un registre quotidien des entrées est fait et envoyé au distributeur tous les jours jusqu?à ce que le film cesse d?être diffusé. Novelty travaille en circuit avec les cinémas Ciné Klassic, Kings, par exemple. Il importe les films pour ces salles et agit comme intermédiaire entre elles et le distributeur. Et au fil de la projection des films, chaque salle fait ses comptes pour remettre les recettes à l?importateur.
A noter que les films n?appartiennent pas aux salles de cinéma. Après l?arrêt de la projection, la copie des longs-métrages doit être renvoyée chez le distributeur. Le directeur des cinémas Star explique que dans les quatre mois qui suivent l?arrêt de la projection, le film est expédié à la Réunion où un huissier va le brûler.
Autres frais
Hormis le coût de la projection du film, il y a l?entretien des salles de cinéma, l?électricité, les salaires du personnel, la location, etc.
TEMOIGNAGES
Sweta, 27 ans
« Je ne me souviens pas du dernier film que j?ai vu. Cela doit remonter à deux ou trois mois de cela. Je me rends au cinéma que cinq à six fois par an faute de temps. Et c?est pour voir des comédies ou des films romantiques. Le cinéma est une distraction que la télé ne peut remplacer. Le son et les images de bonne qualité projetés sur grand écran lui donnent un cachet inégalable. Et au cinéma, même un mauvais film peut paraître intéressant. »
Akbar, 28 ans
« Je vais au cinéma uniquement pour faire plaisir à ma femme et pour qu?elle ne s?y rende pas toute seule. En fait, chez moi, je dispose d?une télé à grand écran. Sinon, quand j?accompagne mon épouse, c?est pour voir des films indiens et des comédies.
Sarita, 32 ans
« Cela fait deux ans que je n?ai pas mis les pieds dans une salle de cinéma. J?ai une petite fille de deux ans et je ne peux pas l?emmener avec moi pour voir un film, car elle ne tient pas en place. Alors qu?à la maison, je peux apprécier un film tranquille tout en n?ayant pas à être derrière elle tout le temps. Quand les enfants seront plus grands,j?y retournerais certainement.
Car le cinéma pour moi, c?est l?occasion de se divertir et de sortir en famille. »
Nigel, 24 ans
« Tout dernièrement, j?ai été voir Batman. En général, pour me rendre au cinéma, le film doit vraiment en valoir la peine. Car aujourd?hui, on peut soit en voir à la télé ou sur DVD, ce qui coûte moins cher. Et je peux revoir le film à plusieurs reprises sans devoir mettre la main à la poche à chaque fois. »
EN CHIFFRES
26 salles de cinémas sont en opération à Maurice selon l?estimation du Board of Censors datant du 31 décembre 2007. Mais ces 26 salles sont regroupées dans 14 « cinema houses ». Par exemple, l?ABC de Rose-Hill compte deux salles de cinéma, le cinéma Star, à Port-Louis, trois, le Ciné Kings, à Goodlands, deux, alors que le cinéma Popular, à St-Pierre, n?en compte qu?une seule. Dans le Sud, on peut trouver la salle de cinéma Olympia, à Rivière-des-Anguilles, et Rialto, à Chemin-Grenier. Et dans l?Est, Canon, à Bel-Air-Rivière-Sèche, ou Vogue à Flacq.
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