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La bouteille en mer contient bien une lettre de Hart

14 septembre 2008, 20:00

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Après des années d?expertise, notre comité local des musées est en mesure, enfin, de donner son verdict : la lettre, trouvée dans une bouteille, jetée en mer, et retrouvée, des années après, par des enfants sur la plage du Gris-Gris est, non de la main du poète Robert Edward Hart, mais bien de sa... machine à écrire.

Explications : des enfants, jouant sur la plage du Gris-Gris, découvrent, un beau jour, une bouteille hermétiquement fermée et contenant une feuille de papier dûment enroulée. Visiblement, elle nous vient de la mer. Ils la portent à M. Robert Antoine, le président du comité des Musées, mais qui possède surtout un bungalow, situé non loin de la Maison de Corail de ce poète, demeure plus connue des Mauriciens sous son nom de La Nef.

Robert Antoine se résout à décacheter la mystérieuse bouteille, afin de prendre connaissance de son non moins énigmatique message. La surprise est de taille. Il s?agit d?un texte éminemment littéraire et il a tout lieu de croire rédigé et dactylographié par son illustrissime mais bien regretté voisin.

Intime conviction n?est pas preuve. Robert Antoine est, à la science, ce que Robert Edward Hart est à notre poésie : son grand prêtre. Et la science n?a que faire d?une intime conviction, littéraire de surcroît. D?où la soumission du document dactylographié à des expertises inconnues car la presse de 1983 ne souffle mot à propos de leur identité. Leur rapport possède apparemment des certitudes acceptables à des scientifiques. Le document présente les mêmes défectuosités typographiques que tout document, dactylographié à l?aide de la machine à écrire, se trouvant à La Nef, au moment du décès de Robert Edward Hart, en novembre 1954. Tout porte donc à croire qu?il s?agit bien d?un texte que ce poète confie à la Mer des Indes. Missive destinée à quel inconnu ? Apollon ou Phaon ? Nul ne saura jamais. La bouteille, au lieu de se diriger tout droit vers le Pôle Sud (situé juste en face de La Nef, avait coutume de rappeler Hart) choisit de rebrousser chemin pour atterrir, des années après (combien ? la presse de 1983, décidément fort incomplète, ne le précise pas) le décès du poète.

Ajoutez à ce périple marin, aventureux et hasardeux pour le moins, les années d?expertise, forcément longues car nous sommes à Maurice. Soyons bons princes car tout est bien qui finit bien. Décision est prise d?exposer cet ultime message de Hart au Musée d?Etat de La Nef, à Souillac, pour ceux qui feignent de l?ignorer. A ceux, qui peuvent fréquenter assidûment la Maison de Corail, de nous dire si le v?u de Robert Antoine est dûment respecté.

L?expertise dactylographique confirme donc qu?un document où il est question du Destin de Sapho est l??uvre de Robert Edward Hart. Une analyse littéraire aurait peut-être pris moins de temps. L?exégèse textuelle est, après tout, une science comme un autre. Et pour être un éminent scientifique Robert Antione ne connaît pas moins les moindres mots de l??uvre hartienne (700 vers en trois actes précédés d?un dialogue), consacrée au Destin de Sapho et publié en 1923.

...Toi qui chantes les Dieux, Sapho, leur s?ur humaine,

Salut... Je viens vers toi comme un grand frère.

Tu souffres et je puis te guérir...

Je lis au fond de tes prunelles.

La douloureuse erreur de tes ardeurs charnelles.

...Que ne t?inclines-tu, Sapho de Mytilène,

Devant la Nature et sa loi ?

...Heureux le couple humain qu?enchante le plaisir !...

D?innombrables amants nouent l?étreinte vivace

L?étreinte qui demain continuera la race...

Il suffisait pourtant de lire ce texte éminemment hartien : -

«Nous nous sommes connus quand vous m?aviez adressé votre questionnaire, demandant, aux poètes du monde entier, s?ils croyaient en la réincarnation, s?ils se remémoraient leurs vies antérieures, s?ils tenaient des témoignages pouvant faire partie du livre Existence and Reincarnation (Oxford University Press). C?est ma tragédie Le Destin de Sapho, parvenue je ne sais comment dans votre Lithuanie, qui m?avait signalé à votre attention ? beau miracle de la bouteille à la mer ? et vous aviez écrit, en marge de votre questionnaire, un message de sympathie personnelle, une offre d?amitié, acceptée avec la vénération que je devais à votre génie, à votre exemplaire humanité, à votre âge patriarcal, grâce à quoi vous m?écriviez comme un père à son fils. Pure parenté des esprits, tellement supérieure aux liens de la chair ! Amitié définitive qui unit le savant au musicien, le philologue au poète, au sculpteur le philosophe. Vous me demandiez, de Wilna, un plan détaillé de ma maison et de son site afin que, venant à mourir, vous puissiez m?apparaître chez moi, en cette île «carrefour de races et de civilisations», que vous désirez tant connaître par la présence réelle, pour mieux l?étudier avec moi. Vous m?écriviez que mon Destin de Sapho révèle des aspects inconnus de l?âme humaine. Qu?un philosophe de votre envergure, qui est celle de Bergson et de Mohamed Iqbal, juge ainsi une de mes ?uvres, voilà qui justifie cette coutume que j?ai de toujours écrire sans être candidat à quoi que ce soit, d?écrire pour ma délivrance, ma joie, mon sens aigu de la dérision, de la gabegie des foires».

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