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Une histoire conceptuelle du politique ?

15 septembre 2008, 00:00

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Pour une histoire conceptuelle du politique , Pierre Rosanvallon, Editions du Seuil.

  1. Penser la démocratie en reprenant le fil de son histoire.

Titulaire de la Chaire d?histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France, Pierre Rosanvallon est surtout connu pour son best-seller des années 1970, «L?Age de l?autogestion». Dans un de ses derniers ouvrages, «Pour une histoire conceptuelle du politique», il écrit que le politique correspond à la fois à ?un champ? ? mais pas nécessairement au sens où l?entend Pierre Bourdieu ? et à ?un travail?. «Comme champ, il désigne le lieu où se nouent les multiples fils de la vie des hommes et des femmes, celui qui donne son cadre d?ensemble à leurs discours et à leurs actions. En tant que travail, le politique qualifie le processus par lequel un groupement humain, qui ne compose en lui-même qu?une simple ?population?, prend progressivement le visage d?une vraie communauté.» Il s?agit en fait du processus toujours conflictuel d?élaboration des règles explicites ou implicites de la participation et du partage qui modèlent la vie de la cité.

PR fait donc une importante distinction entre ?le? politique et ?la? politique : «En parlant substantivement ?du? politique, je qualifie ainsi tant une modalité d?existence de la vie commune qu?une forme de l?action collective qui se distingue implicitement de l?exercice de ?la? politique. Se référer au politique et non à la politique, c?est parler du pouvoir et de la loi, de l?Etat et de la nation, de l?égalité et de la justice, de l?identité et de la différence, de la citoyenneté et de la civilité, bref de tout ce qui constitue une cité au-delà du champ immédiat de la compétition partisane pour l?exercice du pouvoir, de l?action gouvernementale au jour le jour et de la vie ordinaire des institutions.» PR s?empresse d?ajouter que cette question prend toute son importance dans les sociétés démocratiques, où les conditions du vivre ensemble ne sont pas définies a priori par une tradition ou imposées par une autorité.

L?objectif de PR est de penser la démocratie en reprenant le fil de son histoire. «Mais il est tout de suite nécessaire de préciser qu?il ne s?agit pas seulement de dire que la démocratie ?a? une histoire. Il faut considérer plus radicalement que la démocratie ?est? une histoire. L?objet de l?histoire conceptuelle du politique est de suivre le fil des expériences et des tâtonnements, des conflits et des controverses, à travers lesquels la cité a cherché à prendre force légitime.»

La méthode adoptée par PR pour approfondir les analyses du politique consiste à partir d?une question contemporaine, à en retracer la généalogie et à y revenir au terme de l?enquête, à la lumière des enseignements du passé. Cependant, pour ne pas se limiter à des considérations abstraites de méthode, PR choisit quelques exemples pour montrer en quoi entre cette approche dans l?éclairage de nos sociétés diffère de celle proposée par l?histoire sociale, la sociologie, la théorie politique ou l?histoire des idées.

Selon PR, l?histoire sociale, qui privilégie l?interprétation des conflits de pouvoir et des oppositions d?intérêt, ne rend pas compte de toute la réalité. En ce qui concerne la conquête du suffrage universel, par exemple, une histoire sociale retracera le conflit entre les ?impatiences? du peuple et les ?peurs? des élites, et décrira les stratégies des forces en présence. Mais l?histoire dans ce cas, écrit PR, n?est pas seulement traversée par un conflit entre le haut et le bas de la société, elle est également structurée par une tension entre le suffrage comme symbole de l?inclusion sociale, sacre de l?égalité citoyenne et le suffrage comme expression du pouvoir social, forme du gouvernement de la société. C?est cette histoire ?interne? qu?il faudrait également retracer.

La sociologie vise de son côté à ?désenchanter? la politique, à mettre au jour les mécanismes sociaux réels qui structurent son champ. Mais cette approche semble lacunaire aux yeux de PR. Ainsi l?analyse du fonctionnement réel du gouvernement représentatif, au coeur de la plupart des travaux de sociologie, n?aborde pas le problème central de la représentation moderne, c?est-à-dire la difficulté de figuration de la démocratie. «Il y a une contradiction qui s?installe entre le principe politique de la démocratie et son principe sociologique : le principe politique consacre la puissance d?un sujet collectif dont le principe sociologique tend à dissoudre la consistance et à réduire la visibilité.»

L?histoire moderne et contemporaine du politique diffère également de la théorie politique telle qu?elle est souvent comprise. Pour PR, les oeuvres de John Rawls et de Jürgen Habermas sont essentiellement normatives et disent ce qu?il faudrait entendre par souveraineté du peuple ou ce que pourraient être les critères universellement admissibles de la justice. Mais elles font l?impasse sur l?essence aporétique du politique. A son avis, il faudrait partir des antinomies constitutives du politique qui ne se révèlent que dans le déploiement historique. «Si l?on prend l?exemple de la justice sociale, il s?agira de montrer à travers une histoire de l?Etat-providence comment ont pratiquement évolué les perceptions d?une redistribution considérée comme légitime et quels ont été les déterminants de ces perceptions. Il faudra ainsi partir de la contradiction qui forme la matrice du problème : d?un côté, le principe de citoyenneté impose la reconnaissance d?une dette sociale ?objective? ; tandis que, de l?autre, les principes d?autonomie et de responsabilité personnelles conduisent à apprécier des comportements individuels, ?subjectifs?.»

Finalement, souligne Pierre Rosanvallon, l?histoire du politique se distingue de l?histoire des idées, car elle n?appréhende pas les ?uvres marquantes en elles-mêmes, comme de simples ?théories? autonomes, mais comme des éléments d?un imaginaire social plus global, comme des représentations qui constituent des ?infrastructures? bien réelles déterminant la vie des sociétés.

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