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Un départ, quatre vérités
Cette affaire Cunningham est en définitive bien plus alambiquée qu?elle n?en avait l?air au début. Elle présente plusieurs dimensions et révèle aussi bien des vices connus que des pratiques occultes de la société mauricienne. Il faut en débattre ouvertement et pas seulement par des chuchotements feutrés dans les officines ministérielles.
Dans un premier temps, les déboires de l?ancien receveur des douanes ont semblé faciles à expliquer : il serait la victime d?une coalition de douaniers corrompus ? la majorité d?entre eux le sont, affirme Bert Cunningham depuis des années. Ensuite, les gesticulations médiatisées de l?ICAC ont commencé à semer le trouble dans les esprits. Ce Cunningham serait-il lui-même un fraudeur à la petite semaine ?
Maintenant, c?est son employeur qui monte au créneau. Non, le problème Cunningham est ailleurs, il s?agit surtout d?un problème de gestion, une histoire d?insubordination de l?employé face à son patron de la « Mauritius Revenue Authority », Sudhamo Lal. Sans doute ! Mais pas seulement. Je vois, pour ma part, au moins quatre explications à ce monumental gâchis.
La première est incontestable ; elle s?est manifestée publiquement à plusieurs reprises, et avait déjà poussé le receveur des douanes à avouer son impuissance et à tirer l?échelle. C?est le très haut degré de corruption de la douane et l?insuffisance du soutien apporté à la lutte contre cette corruption. En démissionnant une première fois en 2005, le receveur avait dit son « dégoût », et son incompréhension de la faiblesse des dirigeants politiques lorsqu?il fallait agir contre certains fonctionnaires soupçonnés de malversations. Ils n?ont pas été éliminés, comme le souhaitait Cunningham. Ils sont toujours bien en selle, soutenus même par un syndicat qui n?a jamais caché son objectif : faire partir l?empêcheur de tourner en rond, le pourfendeur des fraudeurs et des corrompus. Monsieur Benydin peut s?en flatter. Il avait dit un jour à Cunningham : « I will get you out of this country ! » C?est fait ; qui en profite ?
Cette première explication se greffe sur la seconde et la transforme. Il est bien naturel que les commerçants malhonnêtes et les douaniers corrompus se liguent contre leur accusateur. Mais s?ils ont fini par avoir sa peau, c?est parce que certains d?entre eux bénéficient d?un réseau de protecteurs haut placés au sein de l?appareil d?Etat.
Il n?y a aucune raison de soupçonner ces potentats et ces mandarins de complicité mafieuse avec les douaniers indélicats. Mais diverses formes de solidarité clanique ou de proximité leur ont offert des murs de protection, des boucliers de défense. Le Canadien solitaire ne pouvait espérer les ébranler. C?est à ce niveau que Cunningham a perdu la bataille, pas sur le plan politique, comme il semble le penser. Les politiques, au contraire, ont été assez solidaires. L?actuel Premier ministre s?est heurté au syndicat des douaniers quand il a renouvelé le contrat du receveur des douanes ; le ministre des Finances l?a beaucoup soutenu ; l?ancien gouvernement était admiratif devant son dévouement et sa rigueur ; mais les politiciens eux-mêmes sont souvent instrumentalisés par la pieuvre bureaucratique. Dans cette affaire, de puissants leviers ont été actionnés dans l?ombre. Ce qui m?amène à la troisième explication.
Pour ne pas remuer trop de boue, je dis seulement que Cunningham est aussi victime de nos pesanteurs sociologiques. Dans le conflit qui l?opposait à la direction de la « Mauritius Revenue Authority », dans le bras de fer qu?il avait engagé avec son patron Sudhamo Lal, il n?avait aucune chance de l?emporter. Il a mis les décideurs dans l?obligation de choisir, ils ont choisi, sur les plans administratif et politique, le moindre mal pour eux. Ils l?ont fait d?autant plus aisément que Cunningham n?est pas un personnage facile à gérer. C?est la quatrième explication.
Le receveur des douanes a aussi ses travers. C?est un expert de classe internationale en douanes. Il a apporté son expertise aux plus grandes organisations internationales, y compris la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Cet homme a offert ses conseils à une vingtaine de pays. Son expérience n?a d?égale que sa rigueur. Mais il ne se maîtrise pas toujours, il ne sait pas mâcher ses mots, il n?a pas appris à pactiser avec qui que ce soit. De la douane mauricienne, il a dit : « On nage en pleine pourriture. Le patient est atteint de cancer et la chimiothérapie ne peut rien faire pour le sauver. La chirurgie est la seule solution? »
Depuis, Cunningham n?a pas cessé de vouloir manier le scalpel. Mais sans grand succès. Les dossiers à charge qu?il transmet à ses supérieurs hiérarchiques n?avancent pas. On lui explique qu?il manque des preuves, lui estime qu?il y en a suffisamment. Il finit par soupçonner tout le monde autour de lui. Quelques dossiers parviennent quand même au Directeur des poursuites publiques, qui ne voit pas toujours matière à poursuite. Le receveur des douanes ne comprend pas, car à ses yeux, les preuves semblent irréfutables. Pas aux yeux de la loi. Je dois dire que nous non plus, nous ne comprenons pas toujours. Plus je réfléchis à la question, plus je suis convaincu que nous devrions savoir ce qui motive parfois le Directeur des poursuites publiques. Ce n?est pas s?attaquer à son indépendance, ni douter de son intégrité, que vouloir comprendre ce qu?il fait en notre nom.
L?affaire est maintenant close, les turpitudes des uns et des autres exposées ; le choix du successeur de Cunningham nous dira si la victoire des malfrats est complète.
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