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Lettre d?André Masson à son frère Hervé de Sornay
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Lettre d?André Masson à son frère Hervé de Sornay
La disparition d?Hervé de Sornay, à la mi-1983, incite un autre journaliste, fait, comme lui, de profondeur et d?élévation de l?âme, à prendre la plume pour raconter, de l?intérieur, quel Mauricien exceptionnel tire ainsi sa révérence, au moment où l?île Maurice bleu-blanc-rouge anti-Bérenger s?oppose violemment à l?île Maurice mauve pro-Bérenger.
André Masson, car c?est de lui qu?il s?agit, envie Hervé de Sornay d?être, enfin, entré librement dans la Joie sans fin, dans l?allégresse infinie que procure la lumière incréée. Il l?envie d?être passé de la condition humaine à la jubilation suprême. Il le devine tout sourire mais d?un éternel sourire. Il l?envie certes mais pas au point d?aller jusqu?à se défaire de ses derniers devoirs terrestres. Nul ne doit, en effet, anticiper le moment de remettre, à qui de droit, l?esprit reçu au moment, non pas de sa naissance, mais bien de sa conception. Nul n?est autorisé à choisir l?heure d?entrer dans l?Eternité. De Sornay d?ailleurs demeure le devoir personnifié. Masson veut seulement lui ressembler.
En 1948, il l?a comme rédacteur en chef. Il lui en sait gré de n?avoir pas d?auto et de se contenter, humblement, de l?autobus de tout le monde. Son chef hiérarchique affiche pourtant un conservatisme bourgeois que Masson n?épouse guère. Le propre des grandes âmes est de pouvoir communier au-delà des divergences, pouvant, non pas les opposer, mais les différencier et même les enrichir mutuellement. De Sornay sait rester fidèle à ce qu?il croit. En cela, il fait partie des purs dont se dépeuple notre monde, estime Masson.
Il lui demande, un jour, comment supporte-t-il N.M.U. (Noël Marrier d?Unieville). De Sornay lui tend ses poignets comme s?ils étaient menottés et lui répond : «Que voulez-vous ? Je dois faire vivre les miens. Quel autre emploi trouver ?» Masson conclut : Si NMU est alors l?homme du jour au Cernéen, De Sornay y demeure l?homme de toujours. Un jour, pourtant, une goutte fera déborder le vase d?amertume et De Sornay confie à Masson : «Voyez, Le Cernéen n?est plus un journal. Il devient une revue». NMU n?est d?ailleurs pas la seule avanie que les propriétaires imposent à De Sornay. Plus tard, ils lui infligeront un autre rédacteur en chef politiquement correct. Père, pardonne leur. Ils ne savent pas ce qu?ils font.
Masson salue comme il se doit le départ De Sornay de ce journal où il a mis toute son âme, ce journal où il a été bassement exploité, allègue-t-il. Il conclut : La politique n?a pas de c?ur. Elle n?a que des exigences, que des bourreaux. On sacrifie donc De Sornay sur l?autel du politiquement correct. Il imagine seulement sa souffrance, la déchirure ressentie, à ne plus devoir prendre ce premier autobus dans le froid curepipien pour rejoindre le vieux Cernéen. Une peine, qu?il ne peut même pas partager avec les siens. Un calice, dont il doit boire seul la lie. Sed fiat voluntas tuas !
Ses confrères l?accusent d?être trop... bon. Ils ne comprennent pas qu?il est simplement ce que nous devons être, que nous devons posséder notre propre noblesse. D?avoir été trop bon sur terre, de De Sornay obtient à présent la récompense méritée : accéder à la sérénité suprême où les vils coups n?ont plus de portée. Le voilà, enfin, à l?abri des bassesses qui n?ont pas manqué de parsemer sa route terrestre. Masson comprend alors pourquoi a-t-il tant aimé la musique classique. N?est-elle pas, comme lui, harmonie ? Il est un des rares à avoir conservé la sienne, celle que, par discrétion et par humilité, on n?inflige jamais aux autres, sinon à quelques alter ego. Pour conclure, Masson remercie De Sornay d?avoir existé à Maurice, du 6 janvier 1908 au 24 juillet 1983. Il est de ceux qui illuminent notre XXe siècle.
Jean Georges Prosper conserve un souvenir ému d?un article, paru dans Le Cernéen du 14 août 1980, signé modestement Philémon et mettant en exergue son Histoire de la littérature mauricienne, venant de paraître. Tout en étant magistral, l?article fait preuve de la plus grande magnité. Prosper attribue bien vite «cette écriture savante, ce style, cette élégance, une telle maîtrise, au doyen des Lettres mauriciennes, à l?écrivain de métier et d?expérience» qu?est Hervé de Sornay. Il se console de sa disparition en espérant pouvoir se ranger, même en retrait, parmi ceux aspirant devenir ses héritiers spirituels. Il conserve, comme un précieux viatique, l?accusé de réception de Sornay à l?expression écrite de sa gratitude confraternelle.
Beaucoup chantent aujourd?hui encore l?ardent défenseur de la langue française que demeure Hervé de Sornay. Veloo Rungun, ancien planton au Cernéen, partage cet avis : «Son français est impeccable. Son bon à tirer est toujours synonyme d?absence totale de toute coquille, de toute faute grammaticale ou syntaxique. Son amour pour la noble profession journalistique est sans bornes». Tout planton qu?il est, il accède pourtant à une évidence, échappant, toutefois, à de grands maîtres à penser autoproclamés, bourrés cependant de complexes et de préjugés idéologiques.
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