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La presse mauricienne perd Hervé de Sornay

12 août 2008, 20:00

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A la mi-1983, la presse mauricienne perd un de ses journalistes les plus profonds mais aussi les plus méconnus et les plus calomniés. Hervé de Sornay porte irrémédiablement sur son dos, comme d?autres une croix, l?étiquette politiquement incorrecte d?avoir été, pendant près d?un demi-siècle, soit comme rédacteur en chef, soit comme directeur, à la tête du journal local le plus honni. Il n?est certes pas un de nos meilleurs journalistes car il demeure l?anti-paparazzi par excellence. Du mauvais journalisme, il abhorre la vile curiosité, ce flair inné pour le scandaleux, le sensationnalisme sous tous ses spectres, l?avidité malsaine pour les révélations les plus outrancières, les plus dérangeantes, les plus irrespectueuses de la liberté d?autrui, de la dignité d?autrui. Il ne peut être ce fouineur qu?exige un lectorat voyeuriste mais lucratif car il voit en tout homme, jamais une cible, mais toujours un semblable, un frère.

Il ne cache pas être entré dans le journalisme par nécessité : le besoin d?assurer un gagne-pain, non pas pour lui, mais pour les siens. Pour cela, il accepte même la cohabitation avec son contraire, Noël Marrier d?Unienville, ce N.M.U. qui édifie, bien malgré lui, le mythe indélébile de l?indispensable Docteur Ramgoolam, à force de le vilipender et vouloir absolument faire de lui l?épouvantail d?une hégémonie hindoue, appelée pourtant à s?évanouir à jamais dans la dure nécessité du gouvernement de coalition PTr-PMSD de 1969-70. On ne construit rien de durable sur la peur, surtout préjugée, infondée.

De Sornay, mauvais(?) journaliste ou chroniqueur exagérément discret, n?est pas de ceux à se ruer sur leur plume, sous le futile prétexte que tel ou tel politicard a éructé de travers. Il est davantage philosophe que dissecteur de poubelle ou détective de bas étage. Il sait se murer dans une sphère surélevée, faite de surnaturel, de bel canto, de musique classique, de quête littéraire, de passion pour l?art du bien-écrire, de spirituel. Mais les rares fois où il prend la plume, quel régal incomparable ! C?est le plus souvent pour dire tout le bien qu?il pense d?artistes amateurs locaux assez fous pour partager leurs rêves, leurs talents, leur bonne volonté, avec un public connaisseur, autant des exigences que des difficultés de toute mise en scène, pour dire tout le bien qu?il pense d?un homme de lettres, nous offrant une ?uvre classique, que nous sommes pourtant si peu à vouloir lire et relire.

Mais là où De Sornay dépasse de la tête et des épaules ses confrères et consoeurs les plus talentueux, c?est quand il lui faut pleurer la disparition d?un être cher, d?un Mauricien émérite, d?un monument vivant de notre panthéon local. De Sornay ne fait jamais dans la longueur (J?en connais qui aurait intérêt à suivre son exemple) mais toujours dans la profondeur. D?autres s?acharnent, paragraphe après paragraphe, colonne après colonne, à narrer des faits et gestes, des anecdotes, des événements marquants, à décrire l?apparence extérieure de telle ou telle personnalité. C?est confondre l?écorce et la sève. De Sornay se contente de mettre en exergue l?âme du défunt, son moi profond, le ressort intérieur qui anime à tout moment, un patricien, un être supérieur, un modèle. Ah ! si seulement un de nos éditeurs pouvait être assez intelligent pour rassembler, dans un recueil, ses obituaires, le plus souvent simplement initialés (H. de S.)...

Hervé de Sornay nous quitte le dimanche 24 juillet 1983. Il décède dans sa chère ville de Curepipe, à l?âge de 75 ans. En tant que directeur du Cernéen, pendant 45 ans, il se révèle surtout comme l?un des meilleurs défenseurs de la langue française. Son journal collectionne d?ailleurs les trophées, établissant que des examinateurs les plus sévères n?y ont trouvé la moindre faute de syntaxe ou d?orthographe. Il devient aussi un des meilleurs chroniqueurs radiophoniques de la MBC-Radio. Sa passion pour les phénomènes surnaturels et l?étrange lui vaut un auditoire sélect que seule peut lui contester l?inusable Marguerite Labat. Il pousse d?ailleurs la bonté jusqu?à faire paraître et à nous léguer un recueil de ses meilleures chroniques, sous le titre poétique de Feuilles au vent.

Il naît le 6 janvier 1908 à Moka et nous avons seulement oublié de célébrer le centenaire de sa naissance. Il demeure l?âme de ce que Le Cernéen a de mieux. Dans le numéro spécial (mais hélas dernier) des 150 ans de ce doyen honoraire de la presse locale, bêtement disparu, il raconte (en février 1982 donc) que, depuis une quinzaine d?années, il est physiquement détaché de ce journal mais que «mentalement et sentimentalement il ne parvient pas à s?en détacher»... Les liens qui l?unissent à lui sont faits d?instants de félicités et d?infortune partagés... «Ils sont de chair et de sang...» On ne peut mieux définir Hervé de Sornay, pour qui l?âme transcende toujours le corps, comme l?esprit l?emporte sur la matière et la vie sur la mort. Demain, nos réminiscences se feront l?écho d?une lettre d?André Masson à son frère, Hervé de Sornay.

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