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Pékin, ville transformée
Ils étaient très sérieux. « Nouveau Pékin », avaient-ils clamé. Le projet de la capitale, vendu au Comité international olympique (CIO), ferait dans la « nouveauté » ! Pari tenu, le choc est là, dès la descente de l?avion. Un terminal d?aéroport flambant neuf ? le plus grand au monde ? une vaste autoroute encadrée d?un rideau de verdure, les bretelles de périphériques qui vrillent à l?orée de la cité, l?éclosion de gerbes de gratte-ciel au verre miroitant, le déroulé de boulevards infinis. C?est massif, long, haut, beau parfois, insolite souvent. Étourdissant, à coup sûr.
En un temps record, la myriade de cratères besogneux a enfanté une mégapole globale. Par la grâce d?une soif de prestige, d?un appétit de reconnaissance sans équivalent parmi les autres villes olympiques. Les JO ne sont en fait qu?un prétexte. Cela faisait des années que Pékin rongeait son frein.
<B>Une radicalité inédite</B>
Et les Jeux olympiques, c?est une double géopolitique. Une externe : la Chine bluffe le monde. Une interne : Pékin domestique l?empire. On comprend que l?énergie libérée a été puissante. Le bouleversement dont la capitale a été le théâtre en dix ans ? avec l?effet accélérateur de la décision du CIO de la couronner en 2001 ville des Jeux de 2008 ? est d?une radicalité inédite dans l?histoire moderne. À froid, on a démoli brique par brique les quartiers historiques, ces damiers de hutong (ruelles) encadrant des pâtés de siheyuan (maisons à cour carrée), communautés de vie qui chuchotaient d?antiques histoires.
Ce nouveau Pékin est fasciné par le grand-monde. Il s?enivre de formes globales. Les meilleurs architectes internationaux y ont été chaudement conviés à féconder une ?uvre, ce qui ne manque pas de piquant de la part d?un pouvoir réputé nationaliste.
Aux côtés du style impérial de la Cité interdite et du gréco-stalinisme du Palais du peuple ont fleuri des projets jurant d?audace, sans que ce syncrétisme fâche au-delà d?un cercle d?esprits grincheux.
<B>Le regard de l?étranger</B>
De l?aéroport de Pékin coiffé de sa voûte céleste (Norman Foster) au stade olympique tressé en nid d?oiseau (Herzog et de Meuron), en passant par le siège de la télévision à la silhouette désaxée (Rem Kool-haas), l?opéra en forme d?ellipsoïde posée à fleur d?eau de bassin (Paul Andreu) ou la gare de Xizhimen hérissée de trois tours fuselées en tête de poisson (Jean-Marie Duthilleul), les réalisations abondent qui témoignent d?une tentation cosmopolite.
C?est que Pékin n?est plus insensible à la manière dont le monde extérieur la voit, la juge. Au plus fort du concassage, alors qu?on s?était résigné au triomphe des spéculateurs, le regard dépité et critique de l?étranger, relayé par des bureaucrates pragmatiques, a miraculeusement enrayé quelques bulldozers. Des oasis ont ainsi été épargnées. La niche artistique de Dashanzi, par exemple. Complexe d?usines désaffectées colonisé par des créateurs d?avant-garde, la friche était initialement vouée au pilon.
Mais si l?on veut goûter aux parfums de la cité d?antan, une seule solution : suivre les vieux Pékinois. Car ils sont toujours là, eux. Et leur patrie, ce sont les parcs.
À l?aube comme au crépuscule, les retraités y affluent. Ils dansent la valse, chantent des airs d?opéra ou des refrains révolutionnaires ? ceux de leur jeunesse ?, déroulent le lent moulinet des gestes taiqi (tai-chi), calligraphient les dalles de ciment à l?aide de pinceaux gorgés d?eau, ou accrochent leur cage à oiseau à une branche d?arbre. Ils ont la légèreté feutrée et suspendue d?une culture qui n?est pas morte. Jeux olympiques ou pas.
<B>@ 2 008 Le Monde ? Frédéric BOBIN ? (Distribué par The New York Times Syndicate) </B>
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