Publicité

Propriétaires et mandataires

3 août 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Les terres de l?État ne sont pas la propriété personnelle de monsieur Dulull, le ministre en conviendra. Pas plus que l?espace maritime n?est le patrimoine de monsieur Boolell. L?un et l?autre sont les mandataires des citoyens-propriétaires que nous sommes ; ils nous doivent des comptes. Nous avons le devoir de les leur réclamer. Et je ne vais pas m?en priver.

Je ne connais aucune démocratie, aucun État de droit qui autorise un ministre à disposer des biens publics avec autant de désinvolture, de célérité et d?opacité. Sans doute les lois de la République accordent-elles aux ministres une grande latitude de gestion, mais l?esprit de la loi ne fait aucun doute : il est exigé des gestionnaires qu?ils recherchent en toute circonstance l?intérêt public et respectent le principe d?équité. Dans l?affaire des terres de l?État offertes à la Compagnie mauricienne de textile (CMT), je n?ai pas le sentiment que le ministre Dulull et le gouvernement aient agi selon les règles de la justice et l?esprit de la loi.

Quelles sont ces règles ? Elles sont définies par une loi, le « State Lands Act », qui stipule dans quelles conditions et par quels moyens le ministre des Terres peut louer ou vendre des terrains appartenant à l?État. Quand une portion de terre appartenant à l?État est requise pour un projet de développement, le ministre est habilité à l?offrir (« grant ») ou à la louer aux demandeurs à des conditions qu?il fixe. La loi prévoit que « all leases of State land shall be by public auction? or by private contract? »

On voit bien que le moyen préféré du législateur est la « public auction », la mise aux enchères publique.

Le ministre doit mieux expliquer pourquoi, en dépit de ce que la loi autorise, il a choisi l?option opaque du contrat privé, d?autant plus qu?il s?est trouvé devant un scénario rêvé pour une « public auction ». Au moins deux promoteurs se disputent les mêmes terres de l?État, manifestement de grande valeur commerciale à leurs yeux. Les raisons publiques avancées par le ministre pour justifier son choix accéléré et arbitraire en faveur de l?un sont troublantes. Il déclare avoir privilégié le projet de la CMT au détriment de celui de Paddy Rountree de « Bel-Air Sugar Estate » parce que celui de la CMT implique un investissement supérieur. Mais ce n?est pas son problème. Il est censé rechercher le meilleur deal pour l?État, c?est tout. Un bail « by public auction » aurait effectivement permis au gouvernement d?obtenir un loyer plus élevé, et épargné au ministre les insinuations que le procédé privé choisi ne cesse d?alimenter.

Le recours à une mise aux enchères publique aurait été d?autant plus de mise que je ne vois pas non plus les raisons pour lesquelles le projet de « Bel-Air Sugar Estate » aurait dû avoir été retenu, même si personne ne comprend pourquoi il a été rejeté. Le précédent bail accordé à la propriété sucrière ayant expiré en 1999, au bout de 30 ans, l?État est parfaitement autorisé à le récupérer et à accorder le terrain à d?autres usagers. S?il est évident que Bel-Air S.E n?avait plus aucun droit sur les terres convoitées, nous restons néanmoins perplexes face à ces « circonstances hors de contrôle » qui ont empêché le ministère d?étudier le projet hôtelier de Bel-Air pendant sept ans et d?approuver celui de la CMT en moins de sept semaines, ce qui, je crois, doit être un record de promptitude ministérielle. Il y a des ministres bien plus lents et des promoteurs bien moins chanceux?

Monsieur Boolell, non plus, ne peut pas disposer de notre espace maritime à sa guise. Il ne le fait certes pas, mais le manque de débats sur les ambitions aquacoles du pays a laissé le champ libre à un flot de critiques infondées et approximatives. À en croire les bonnes consciences, l?aquaculture ? qui est une pratique vieille de plus de 3 500 ans visant une exploitation et une commercialisation des espèces aquatiques sans danger pour l?équilibre des océans et des rivières ? serait une grave menace, un monstre à plusieurs têtes qui nous prépare des catastrophes à la fois écologique, environnementale, économique et sociale.

Comme je n?ai pas la science de nos néo-écologistes, et qu?ils m?ont fait peur, je suis allé aux sources. Je viens de lire un rapport d?experts de 150 pages, « The State of World Fisheries and Aquaculture ». Il a été publié à Rome, l?année dernière, par la « Food and Agriculture Organization of the United Nations, Fisheries and Aquaculture Department ». J?en déduis que Maurice est très en retard en matière de développement aquacole, qu?en vérité notre région pourrait exploiter ses conditions environnementales idéales pour le développement d?une aquaculture tropicale à grande échelle, considérée comme incontournable. Des risques existent. Toute activité humaine, on le sait, a un impact sur l?environnement. La question est comment en minimiser le coût. Le vrai débat est là, et non pas sur le bien-fondé même de la vieille pratique de l?aquaculture et de l?octroi des concessions en mer, procédé très courant sous toutes les latitudes.

Alors débattons de ce qui importe. Rendons-nous à l?évidence : la pêche marine au plan mondial a atteint un plafond, alors que la production aquacole doublera à l?avenir, en particulier l?élevage en cage, que pratique la ferme marine de Pointe-aux-Feuilles. Ces estimations sont tributaires cependant de la production de « fishmeal », de la nourriture pour les poissons d?élevage composée principalement de certains types de poisson non utilisé pour la consommation humaine.

Les faux problèmes éliminés, débattons des meilleurs moyens de promouvoir une industrie aquacole respectueuse de la protection de l?environnement, se fixant des règles strictes de qualité pour préserver les écosystèmes aquatiques et prévenir les risques toujours possibles de pollution. Il s?agit de contrôler les espèces introduites, la densité d?élevage de l?aquaculture en cage, du choix des produits de l?alimentation, de l?utilisation des médicaments. Ce sont sur ces questions que le gouvernement doit rassurer les Mauriciens. Le ministre de l?Agro-industrie ne l?a pas encore fait.

Mais je préfère encore la lenteur de Boolell?

Publicité