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L?homme pont

30 juillet 2008, 00:00

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Abdool Kadir Gooljar, 55 ans, qui est actuellement employé comme responsable des relations publiques à Families Relief, organisation non gouvernementale, préside aussi la branche South Yorkshire de la Islamic Society of Britain. Ses divers engagements l?amènent donc à figurer régulièrement dans les médias. De ce fait, on aurait cru qu?il s?y serait habitué. Or, notre interlocuteur est aussi excité qu?un enfant devant une friandise longtemps convoitée lorsqu?il nous montre un article de presse accompagné d?une photo sur laquelle il est aux côtés d?autres dirigeants de la Islamic Society of Britain.

On comprend mieux cette réaction lorsqu?il évoque ses origines plus que modestes. Ce Mauricien est né à Port-Louis d?un père veilleur de nuit et d?une mère femme au foyer ayant fort à faire pour élever ses quatre enfants. La famille Gooljar vit dans deux pièces à la rue Magon, Plaine-Verte. Comme Abdool Kadir Gooljar est l?aîné des enfants, son père l?oblige à arrêter l?école à 14 ans pour prendre un emploi de vendeur de billets de loterie au Marché central. L?adolescent perçoit Rs 10 quand il réussit à écouler une bonne quantité de billets. Mais doté d?un esprit vif, il refuse une vie médiocre.

Son père emprunte de l?argent de parents pour lui payer un billet d?avion et le faire entrer comme clandestin en France.

A l?époque, explique-t-il, il était possible de séjourner six mois en France sans papiers. Il trouve un hôtel dans le 10e arrondissement. Il se nourrit de baguettes beurrées.

La directrice de l?hôtel finit par le prendre en pitié et lui trouve du travail au noir dans une société de nettoyage. Au bout d?un an, son employeur veut le régulariser mais le ministère de l?Intérieur ne l?entend pas de cette oreille. Abdool Kadir Gooljar préfère se rendre en Grande-Bretagne Une fois à Londres, il cherche du travail. N?ayant pas de bagage académique, il s?essaie au nursing au Turner Village Hospital de Colchester. Il est affecté au département des personnes souffrant de troubles mentaux. Sachant qu?il ne sera régularisé que s?il passe quatre ans en Grande-Bretagne, il fait exprès d?échouer l?examen théorique après trois ans d?études de nursing pour pouvoir accomplir une année supplémentaire et obtenir son permis de travail et de séjour.

Une fois qu?il les a, il prend de l?emploi comme surveillant dans un foyer pour personnes handicapées mentales, tout en étudiant pour obtenir un certificat en soins des enfants. Il travaille ensuite avec les personnes âgées dans les homes et gravit les échelons au point d?en diriger une. En bon musulman, il ne néglige pas ses prières, ses obligations, ni les rites associés à sa religion.

Mais cela ne lui suffit pas. Il réussit à se faire parrainer et entre à l?université de Sheffield où il obtient un diplôme en travail social. Il s?installe dans cette ville qui est réputée pour son industrie de sidérurgie et est recruté par les services sociaux. Il devient area manager d?une vingtaine de homes, dirigeant une équipe d?une centaine de personnes. Abdool Kadir Gooljar savait certains Anglais racistes mais n?en avait pas fait les frais. Du moins jusqu?à ce qu?il ait une situation confortable.

La stratégie de l?unité

Les attentats du 11 septembre ne font qu?amplifier les préjugés à l?égard des musulmans. «Si ou ena enn ti labarb, zot mefie ou plis ankor. Zot pense ki ou enn teroris». Le climat devenant très malsain, Abdool Kadir Gooljar prend le taureau par les cornes et contacte l?évêque anglican de Sheffield, Mgr Jack Nicholls, l?évêque catholique, John Rawsthorne, le rabbin Agnes qui a survécu à l?Holocauste et un imam qu?il connaît et ensemble, ils décident de mettre au point une stratégie visant à unir les personnes plutôt qu?à les diviser. «Nous avons décidé d?organiser une marche pacifique avec les personnes de toutes confessions religieuses et les chefs spirituels susmentionnés pour évoquer la paix, l?amour, la tolérance et le respect de l?autre », explique Abdool Kadir Gooljar.

Marcher pour la paix

Cette procession, qui est devenue annuelle depuis, a toujours lieu au mois d?avril, juste avant les élections municipales. Ce moment est choisi expressément car il a pour objectif de contrecarrer les desseins électoraux des White Supremacy et du British National Party, partis qui réclament le renvoi des non-Blancs dans leurs pays d?origine. «Jusqu?aujourd?hui, et je suis persuadé que c?est grâce à notre marche pacifique, aucun membre de ces partis n?a réussi à se faire élire à Sheffield».

Lui et ses amis religieux vont partout faire des causeries sur tout ce qu?il y a de commun dans leurs religions respectives. Trois fois l?an, les mosquées ouvrent leurs portes aux religieux chrétiens et juifs et à tous ceux qui veulent découvrir l?Islam. Tout comme Abdool Kadir Gooljar est invité par les prélats chrétiens et le rabbin à venir parler de l?Islam à leurs fidèles. Une fois l?an, ils organisent une prière commune pour la paix et l?harmonie sociale. Lui et les religieux susmentionnés ont aussi intégré la plate-forme baptisée Unite Against Facism.

Après les explosions dans le métro londonien le 7 juillet 2005, explosion qui a fait plusieurs victimes dont une Mauricienne, Abdool Kadir Gooljar craint que ses efforts ne partent en fumée. Le lendemain, un prêtre qu?il connaît l?invite à venir faire une causerie sur l?Islam à l?église à l?issue de la messe. L?homme de Dieu le prévient toutefois qu?il ne peut prédire la réaction des fidèles. Abdool Kadir Gooljar ne se défile pas pour autant. Après la messe, il met l?accent sur l?importance du pardon aussi bien chez les chrétiens que chez les musulmans et déclare à l?assistance que si elle laisse la haine la submerger, les fauteurs de division qui se repaissent de violence seront ravis car ils auront atteints leur objectif. «Je n?ai eu aucune réaction négative de la part des fidèles ce jour-là». S?il aide ses frères de la Islamic Society of Britain à organiser des Islamic Festivals, il n?est pas peu fier d?avoir réussi, avec le concours de l?évêque catholique John Rawsthorne, à mettre au point en novembre dernier une Islam Awareness Week à la Notre-Dame High School. Semaine qui a connu un succès retentissant en raison notamment de la présence d?un de ses contacts, en l?occurrence le Dr Fadil Suleiman, qui aurait été, à cinq minutes près, une énième victime des attentats du 11 septembre si son taxi n?avait pas été bloqué dans les embouteillages.

Quand on lui fait remarquer que les grandes religions ont à un moment ou à un autre de leur histoire sombré dans la violence et qu?en voulant être souveraines, elles divisent au lieu d?unir, il le reconnaît. «Il faut toutefois se ranger au v?u de la majorité des gens qui veulent vivre en paix et en toute tranquillité, en harmonie avec ceux qui sont différents d?eux.»

Abdool Kadir Gooljar n?a pas la tâche facile car il est parfois incompris de certains de ses frères musulmans. «Certains disent que je trahis mes frères musulmans en allant ainsi dans les églises et en condamnant la violence d?où qu?elle vienne. Moi je dis que même le Prophète Mohammed a été incompris en son temps par certains et je dois l?accepter. Je crois que s?il fallait établir un pourcentage, je dirai que 80 % des gens comprennent ma mission et 20% me considèrent traître à ma foi. Je me dis qu?en continuant à ?uvrer pour la paix et l?unité, en étant une passerelle entre les différentes religions, peut-être qu?un jour, ces 20 % finiront par voir clair. Je garde espoir.»

Marié à Shalabi, Mauricienne comme lui, cette dernière lui a donné cinq enfants dont l?aîné a 19 ans et le benjamin huit ans. S?il envisage de rentrer au pays, c?est lorsqu?il se retirera. «En attendant, je dois continuer à bâtir des passerelles entre les hommes de bonne volonté.» Ainsi soit-il?

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