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Quels regards sur les peintures?

28 juillet 2008, 00:00

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  1. 14e siècle - 16e siècle Histoires de oeintures,Daniel Arasse, Editions Denoël,368 pages

«Histoires de peintures» réunit vingt-cinq chroniques présentées en 2003 sur France Culture par Daniel Arasse, directeur d?études à l?EHESS ( Centre d?histoire et de théorie des arts ). Comme l?indique le titre, ce n?est pas une histoire de la peinture, mais des histoires de quelques peintures qui ont marqué l?auteur, du 14e siècle à la fin du 19e siècle, c?est-à-dire depuis l?invention de la perspective jusqu?à la disparition de la figure.

La question que se pose Daniel Arasse est la suivante: qu?est-ce qui fait qu?un tableau, une fresque, un lieu de peinture nous touche ? En ce qui le concerne, car il n?y a pas de règle générale, il dit que c?est le sentiment que dans cette ?uvre-là il y a quelque chose qui pense sans mots. «Je suis quelqu?un qui parle et qui écrit, ma pensée se fait avec des mots, elle se cherche, s?exprime, et une peinture pense de façon non verbale; et certaines pentures m?attirent, me fixent, m?arrêtent, me parlent comme si elles avaient quelque chose à me dire, or en fait elles ne me disent rien, et c?est cette fascination-là, cette attente, qui m?arrête et me fixe. J?ai constaté que la venue de l?émotion pouvait se produire de deux façons différentes . Premièrement, le choc, la surprise, l?émotion pure qui ne se verbalise pas. Le deuxième type d?émotion c?est quand, avec le temps, avec la durée, avec le fait de revenir, peu à peu les couches de sens, cette accumulation de sens, de réflexions, de méditations du peintre apparaissent.»

Daniel Arasse avoue qu?il n?a pas vraiment de tableau préféré. Plusieurs lui viennent à l?esprit, en général classiques. Devant l?un d?eux, «La Joconde» ( 1503-1506 ) de Léonard de Vinci, -- qu?il regarde depuis vingt ans! --, son attention porte sur le paysage à l?arrière plan de la Joconde, un paysage curieux composé uniquement de rochers, de terre et d?eau : « Il n?y a pas une seule construction humaine, pas un arbre, il y a seulement dans ce paysage quasiment pré-humain un pont, et c?est cela qui m?a posé beaucoup de problèmes d?interprétation. Ce pont enjambe ce qui doit être une rivière, mais qu?on ne distingue pas. Or, comment se fait-il que dans ce paysage des origines, il y ait déjà un pont alors que toute présence humaine a disparu?» Citant Ovide ( «Aujourd?hui je suis belle mais que serais-je dans quelque temps ?» ), DA considère que c?est ce thème-là que traite Léonard, avec une rare densité cosmologique, car la Joconde c?est la grâce d?un sourire. «Or, le sourire c?est éphémère, ça ne dure qu?un instant. Et c?est ce sourire de la grâce qui fait l?union du chaos du paysage qui est derrière, c?est-à-dire que du chaos on passe à la grâce, et de la grâce on repassera au chaos. Il s?agit donc d?une méditation sur une double temporalité, et nous sommes là au c?ur du problème du portrait, puisque le portrait est inévitablement une méditation sur le temps qui passe. Montaigne le dit dans ses «Essais» ( «J?ai plusieurs portraits de moi, combien suis-je différent aujourd?hui d?à cette heure.» ). On passe donc, avec ce sourire éphémère de «La Joconde», du temps immémorial du chaos au temps fugitif et présent de la grâce, mais on reviendra à ce temps sans fin du chaos et de l?absence de forme. » Restait ce pont, dont DA ne comprenait pas la présence jusqu?au moment où il a lu Carlo Pedretti, le grand spécialiste de Léonard qui dit, à ce propos, que c?est le symbole du temps qui passe. «S?il y a pont, il y a une rivière, qui est le symbole banal par excellence du temps qui passe. C?est un indice donné au spectateur que l?étrangeté du rapport entre ce paysage chaotique et cette grâce souriante est le temps qui passe. Le thème du tableau c?est le temps.»

Comme il le précise au début de son livre, DA ne se cantonne pas aux tableaux, mais étend son étude aux fresques, en fait à tout lieu de peinture. C?est ainsi qu?il a passé beaucoup de temps à regarder et à photographier ? une caractéristique de sa démarche -- la fresque «La Chambre des époux» ( 1469-1474 ) peinte par Mantegna dans le palais ducal de Mantoue. «Cette chambre des époux a un oculus dans la voûte, c?est-à-dire une ouverture fictive donnant sur un ciel avec des jeunes femmes. Parmi les personnages peints, il y a neuf angelots qui sont, c?est ce qu?on peut lire partout, parfaitement répartis : trois devant la balustrade de l?architecture fictive, trois derrière, accoudés, et trois autres passant la tête à travers la balustrade. Tout est parfaitement pensé, et la réflexion a toujours tourné autour du nombre d?angelots : pourquoi neuf, pourquoi trois fois trois ?» Mais à force d?observer l?oculus dans la salle et les photos prises, DA a vu qu?il n?y a pas neuf angelots, mais dix! Et qu?en ce qui concerne ce dixième angelot, on ne voit que sa main passant à travers la balustrade. «Cette petite main tient une baguette, minuscule dans la main d?un bébé. Elle arrive à un point très précis de la fresque. Il se trouve que ce point correspond à une diagonale essentielle de toute la salle, puisque la moitié de la salle est peinte avec des tentures découvertes, et l?autre moitié avec des tentures abaissées. La baguette de l?angelot indique la diagonale séparant le caché du non-caché, du dévoilé. Que le secret du voilé et du dévoilé soit indiqué par la main d?un dixième angelot caché est évidemment pensé par Mantegna.»

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