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Temps pis ?
Je me souviens d?un temps où le président d?une République, réputé pour son esprit (d?à propos), inventa, parmi une collection de titres originaux, le « Ministère du Temps Libre ». N?était-ce point une bien belle initiative, disons même : une idée de génie ?
Il fallait y penser en effet. Car que sait faire le bon peuple de son temps libre : rien. Il le perd en rêvasseries, le gaspille en frivolités, dort, dîne et se rendort ; puis s?ahurit au spectacle de son « étrange lucarne », à regarder des films imbéciles, des publicités ridicules et des horreurs où l?on s?entredéchire à coups de haches mal aiguisées? Au lieu de s?aérer sur les stades ou dans les sites aquatiques qui lui feraient le plus grand bien. La prise en main d?un temps libre organisé ne pouvait manquer d?enthousiasmer des citoyens sans imagination, voués aux machines à sous en rêvant des Bahamas, quand on peut s?offrir l?équivalent avec le pédalo ou la planche à voile, sur la Base de Loisirs de Trifouillis-les-bains.
Je dois avouer que c?est la seule fois de ma vie où je me suis pris à rêver (non des Bahamas) mais d?occuper un ministère, ce ministère du Beau Temps, moi qui n?ai pas pour deux sous de sens politique. Si j?avais pu prévoir l?aubaine, peut-être aurais-je pris le bon parti, le parti d?en rire, celui des loisirs. Creusant la question du ouikène passionnant, des vacances idéales pour tous, j?aurais parcouru villes d?eau et campagnes riantes, mers et montagnes, en quête des meilleurs séjours, les plus attrayants, destinés à ventiler les poumons, à fortifier les enfants des banlieues les plus encrassées... Ah ! la salutaire tâche que voilà ! Quel ministre du gouvernement aurait été mieux accueilli, plus fêté que ce Ministre du temps libéré ? La foule réjouie aurait jeté des roses (rouges) sur mon passage, fait péter le champagne (ou le mousseux) aux tables des bistrots, en compagnie du Maire « discutant les points forts de mon programme, ma devise-phare : « le Repos, c?est la Gaîté. » Tournées triomphales, repas copieux, majorettes tout en cuisses, je ne comptais plus les envieux qui guignaient mon ministère ludique et novateur?
J?aurais aussi découvert que l?« homo vacans » (du latin « vacare », être vide) est souvent désemparé face à la multiplicité des possibles, choisir étant renoncer à tout le reste, cruelle privation ! L?initiative ministérielle de planifier le temps des loisirs était aussi une lutte contre l?inaction, l?indécision, ce terrible « farniente » qui vous engraisse sans vous distraire, pour finir dans la morosité de l?ennui?
Mais je rêvais? Car, à l?usage, il fallut bien se rendre compte de cette douloureuse évidence : les gens détestent que l?on s?amuse à leur place. Qu?un gouvernement, élu pour gouverner, introduise de brillantes initiatives ? telles que la semaine des quatre dimanches, la grève mensuelle obligatoire, le sous-secrétariat d?état des « pontonniers », (le pontonnier, une spécialité française, est le citoyen avisé qui, dès le 2 janvier, calcule le plus gras de ses congés inter-vacances, en groupant autour des jours fériés les jours chômés, dits aussi « de récupération », durant toute l?année?), etc. tout ça , on veut bien, on y reconnaît son bulletin de vote. Mais que, par une lubie intempestive, un ministre se mêle de leur prêcher le bilboquet ou les échecs, le poker ou le scrabble, ils préfèreront la pêche à la truite ou le bowling, la randonnée ou le cyclotourisme? Si vous poussez vers les sports, tels que le tennis, le judo, le canotage en rivière, le volley, le foot, que sais-je ! ils vous répondront caméscope, peinture du dimanche, cinéma, bricolage, etc.
Pris sur le chantier ou en vacances, le citoyen reste contrariant. Et il n?aime pas que l?on « se mêle de ses affaires », comme de son plaisir. Il est resté un peu cet enfant capricieux qui désire toujours « autre chose », en particulier le jouet du petit copain. Que l?on propose le meilleur, il s?accrochera aux habitudes du médiocre. Le changement l?assombrit, l?inquiète, le dresse contre l?autorité?
A telle enseigne, qu?un jour la Presse m?apprit qu?un certain « Comité de salut public » des citoyens en colère ? le citoyen en colère est le nouveau mal du siècle, et le goût des « comités » dure depuis 1789 - ce Comité, venait d?appeler à la grève contre? contre Quoi ? Contre les décrets du Ministère du Temps Libre ! Revendiquant le droit de l?homme et de la femme de s?embêter tout à l?aise. Il est conseillé au ministre de cesser de conseiller. On le démissionna dans la discrétion, le silence de l?oubli. Et le soleil se coucha comme d?habitude.
Que devint l?infortuné ministre ? Il ouvrit une agence de voyages qu?il baptisa TEMPS MIEUX.
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