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Entre drogue, extorsion et agressions sexuelles
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Entre drogue, extorsion et agressions sexuelles
Comment vit-on aujourd?hui en prison? Réponse sans ambages d?un gardien : «Prisonniers et gardiens y survivent dangereusement.» Le visage crispé de notre homme raconte toute la peur qu?il porte en lui depuis qu?il fait ce travail. La peur que lui-même ou ses parents soient victimes de certains détenus qui ont aujourd?hui le bras long?
«C?est dangereux à l?intérieur, mais également dangereux à l?extérieur pour les gardiens et pour les parents des détenus. Un peu moins dangereux aujourd?hui, certes. Mais encore assez pour que vous soyez agressé, tué, torturé ou sodomisé. Un monde impitoyable.» Ses collègues confirment, toujours sous le couvert de l?anonymat, le terrible portrait qu?il nous dresse de la prison.
«Certains boss ou barons qui contrôlent chacun une partie de la prison ont le bras long. Ils exercent leur influence bien au-delà de la prison et arrivent à extorquer de l?argent aux parents de certains détenus. Argent, drogue et portable entrent ensuite en prison.»
Tout cela nous est raconté sur un ton presque défaitiste. Comme si on était condamné à voir tout cela se perpétuer...
Le monde carcéral que l?on nous peint ainsi paraît incroyable. Au point où l?on serait tenté de croire que les gardiens qui ont accepté de nous parler exagèrent certainement. Mais Siegfried Samuel, travailleur social de l?ONG «Kinouété» qui arpente principalement les couloirs de la prison de Beau-Bassin vient dépeindre la même réalité.
« La pression que des boss de la prison font exercer sur les parents de certains détenus existe toujours, mais a diminué par rapport au passé. Si vous allez à la prison, vous verrez que sur la porte d?entrée qu?empruntent les parents des détenus pour les visites, il y a un écriteau et un numéro de téléphone. On demande ainsi aux parents qui font l?objet de chantage et de pressions d?appeler le numéro indiqué. A la suite de cela, la police commence alors son enquête et sa traque», explique Siegfried Samuel .
«Relations haut placées?</B>
Le modus operandi de ces chantages est simple. «Du moment qu?un nouveau venu arrive et se retrouve dans une cour de prison, le baron qui contrôle la cour le fait interroger par personnes interposées sur son origine, ses parents, leur situation financière. Après, des personnes se trouvant à l?extérieur vont visiter le ou les parents et le chantage et l?extorsion commencent», affirment des gardiens.
Mais combien de personnes qualifiées d?aisées oseront faire appel à ce numéro affiché à l?intention des parents à la prison ? Qui le fera quand on lui a violemment fait comprendre que son parent qui se trouve en prison passera «un sale quart d?heure» s?il ne paie pas ?
Un gardien va même plus loin : «Vous vous souvenez de ce détenu trouvé en état de décomposition avancée à la prison de Beau-Bassin. Il a été, selon moi tué, par d?autres détenus. Je vais vous donner des détails inconnus du public sur cette affaire. Comme ça, on saura que ce sont bien des gardiens qui vous ont renseigné. Que vous n?inventez pas».(Voir hors texte, «Un cadavre archivé»)
A en croire les témoins, les détenus sont mieux armés que les gardiens qui n?ont pas droit de porter des armes dans l?enceinte de la prison. Exception faite de ceux qui sont placés sur les miradors. Les «piques démon» fabriquées à partir des bras en cuivre des flotteurs des toilettes, aiguisées et munies de manches en bois, sont légion en prison. Même les brosses à dents sont aiguisées et deviennent des armes redoutables.
Tout le monde sait que l?année dernière on a découvert dans la cellule d?un prisonnier 250 comprimés de psychotropes, dont des Diazepan, une bombe de gaz paralysant et Rs 20 000. Ce prisonnier dissimulait dans sa ceinture médicale deux grammes de semis de gandia (correspondant à 100 graines), six doses d?héroïne, une pipe, du papier aluminium déjà utilisé pour fumer de l?héroïne, un téléphone portable, quatre cartes SIM et Rs 28 000 que la police a saisies après une fouille corporelle.
«Beaucoup de gardiens avaient peur de ce détenu ayant des ?relations haut placées?. Je vous dis que c?est là uniquement la partie visible de l?iceberg et qu?il y a toujours armes, drogue, argent (certains barons sont des bookmakers et les magazines dédiés aux courses de chevaux circulent librement à la prison) et gardiens véreux ».
<B>Réinsertion</B>
La preuve de tout cela ? La nouvelle équipe d?environ une centaine de nouveaux gardiens de prison qui viennent d?entrer en fonction ont déjà saisi plusieurs téléphones portables en moins d?un mois.
Comment tout cela, y compris des semences de gandia, arrivent-ils jusque dans les cellules ?
«A travers la prison des femmes, répond un gardien. On peut envoyer, à partir de Mont-Roches, des colis dans la prison des femmes à la faveur de la nuit. La présence de téléphones portables dans la prison des femmes et des hommes facilite le transfert. Les femmes sont d?excellentes passeuses quand elles sortent pour des visites à l?hôpital ou quand elles sont convoquées en cour. Souvent, c?est dans le sexe qu?elles font entrer les marchandises. A Petit-Verger, malgré les miradors, plusieurs colis sont lancés dans l?enceinte de la prison par-dessus les murs. Il arrive aussi que ce soit des gardiens véreux qui se font passeurs. Il est quasiment impossible de contrôler tout cela».
Devant cette situation, le commissaire de la prison; l?Indien Vijayanarayana mise sur la réhabilitation. Travail, formation, méthadone.
«Mais la méthadone n?est pas donnée aux drogués qui se retrouvent en prison. Elle n?est donnée qu?à ceux qui étaient déjà sur méthadone avant d?être condamnés» explique Lindsay Aza de l?ONG Elan qui s?occupe surtout de la réinsertion des prisonniers libérés.
«Dans tous les cas de sodomie que j?ai rencontrés à la prison, la «victime» était consentante. Ce sont de jeunes drogués qui se retrouvent en prison et qui se laissent sodomiser par les barons pour obtenir leur dose de drogue. En fait, les anciens me disent que ces jeunes sont prêts à tout entreprendre pour les barons afin d?obtenir leur dose quotidienne», nous affirme Siegfried Samuel.
Malgré tout, l?espoir est permis. Lindsay Aza affirme que des programmes de réhabilitation touchent aujourd?hui tous les prisonniers, alors que dans le passé seuls ceux condamnés pour délit de drogue étaient concernés par ces programmes. Lindsay Aza ajoute : «La situation s?est grandement améliorée en prison. Mais il y a encore beaucoup à faire. Mais je ne me fais pas d?illusion. On ne pourra faire de la prison un monde parfait. Il y aura toujours des brebis galeuses».
<B>Un cadavre «archivé»</B>
En 2006 on découvre le cadavre d?un détenu, Jean Pierre Ismail, dans la salle des archives. Il est en état avancé de décomposition et deux médecins légistes concluent au suicide par pendaison. Lors de la découverte, une mini mutinerie éclate à la prison et donne lieu à un règlement de comptes entre bandes rivales. Un prisonnier sera admis à l?hôpital avec des tendons sectionnés par d?autres détenus. Un gardien raconte : «La salle où on l?a trouvé est en fait les archives de la prison. On y trouve des «occurrence books» datant quelquefois de cent ans. Cette salle reste fermée à clé et n?est presque jamais ouverte. Or, un baron de la prison et des prisonniers ont pu ouvrir cette porte sans que les autorités ne le sachent. Selon moi, le détenu a été étranglé et placé dans la salle des archives avant que la porte ne soit refermée. Les gardiens n?ont rien remarqué. La disparition du détenu est passé inaperçue avec ou sans la complicité de gardiens véreux. Je vous assure que le pouvoir des barons est tel à la prison qu?ils arriveront à dissimuler des disparitions de la sorte. Si on accepte la thèse du suicide, il faut se demander qui, parmi les détenus, avait intérêt à dissimuler la disparition de Jean Pierre Ismail. Les barons arrivent à faire entrer des prisonniers «on remand» dans la cellule des condamnés et à faire envoyer des condamnés dans le bloc des «remand» pour que ces derniers jouissent d?un autre traitement pendant un certain temps. La mort du prisonnier n?a été constatée que lorsque son corps décomposé a dégagé une forte odeur nauséabonde.
Son corps était dans un état de décomposition très avancée. Je crois sincèrement qu?il y a été étranglé par d?autres détenus avant d?être enfermé dans la salle des archives. Certains disent qu?il a été battu à mort par des gardiens de la prison. Je ne crois pas à ces allégations. Il est impossible, dans les conditions actuelles, qu?un gardien frappe un détenu. En fait, les détenus sont mieux armés que les gardiens ».
Le plan d?action pour le bien-être du détenu</B>
Le commissaire des prisons, l?indien Lingamanaicka Vijayanarayana a dressé un plan d?action pour éviter certains dérapages dans les prisons. En effet, les « red band » ne sont plus responsables de la répartition des nouveaux prisonniers dans les cellules. Cette pratique a donné lieu à des abus, notamment le placement des jeunes nouveaux venus dans la cellule d?un «Ton» où le jeune est sodomisé. De fait, tous les nouveaux condamnés passent aujourd?hui à La «New Wing» pour une «induction course ». Ils sont, pendant quelques semaines, placés sous observation médicale et suivis par des «welfare officers». Ils sont informés de leurs droits, mais aussi des dangers de la prison. Cette introduction au monde carcéral peut durer plusieurs semaines. Après quoi le prisonnier part pour une cellule avec les autres détenus. Il peut être placé à Beau-Bassin ou alors envoyé à «medium security prison» à Petit-Verger ou alors à un «low security prison» à Richelieu. Les «high security prisons», elles, se trouvent à Beau Bassin et Phoenix. Les récidivistes se retrouvent dans des cellules communes, au sein du groupe dont-ils faisaient partie. Cela pour éviter qu?ils ne soient la proie des groupes rivaux. Le nouveau prisonnier peut aussi être dirigé vers le «hospital ward» de la prison , ou alors à Brown Séquard, si le corps médical de la prison juge qu?il a besoin d?un suivi médical constant.Il peut aussi être envoyé à l?hôpital de Rose-Belle où des cellules sont disponibles. Le commissaire Vijayanarayana vient de demander à ses «welfare officiers» de mettre fin à la pratique de rester dans leur bureau ou dans les bureaux à la porte centrale. Il veut qu?ils soient sur le terrain à l?écoute des prisonniers, à observer ce qui se passe et à empêcher que les faibles et les timides ne soient utilisés ou exploités par les barons de la prison. Son plan d?action vise à améliorer la qualité de la nourriture, des cellules, des vêtements, de la sécurité, de la formation et de la réhabilitation. Il vise aussi à préparer les prisonniers avant qu?ils ne sortent. Lingamanaicka Vijayanarayana a confié qu?il a l?ambition de faire que chaque prisonnier sorte avec un diplôme de l?IVTB en poche. Le hic dans tout cela est que ceux qui obtiennent le diplôme n?obtiennent pas d?emploi par la suite. Un détenu est récemment sorti après avoir décroché la première place aux examens de soudeur de l?IVTB mais n?a jamais pu obtenir un emploi. Les employeurs mauriciens ne semblent pas prêts à accepter des ex-prisonniers. Exception faite d?un certain Malleck qui a grandement aidé à rentabiliser l?élevage de poulet de la prison de Petit Verger et qui n?hésite pas à employer les détenus à leur libération, explique un haut gradé de cette prison.
QUESTIONS À?
<B>Dhiraj Seetulsingh, président de la commission des droits de l?Homme</B>
● <B>Pouvez-vous, Me Seetulsingh, nous énumérer brièvement les droits fondamentaux des prisonniers ?</B>
Les prisonniers sont des personnes privées de leur liberté parce qu?elles ont été condamnées pour avoir enfreint les lois. Or, ces prisonniers doivent être détenus dans des conditions humaines qui sont stipulées dans le Reform Institutions Act et les Prisons Regulations de Maurice. La commission a fait rédiger des livrets sur les droits des prisonniers, livrets également écrits en créole et que nous ferons circuler bientôt. Nous y évoquons les 11 droits de ces détenus, notamment le droit à des soins médicaux, vêtements et literie, nourriture, cellule avec de l?espace, de la lumière et une bonne aération, des exercices en plein air, de l?instruction, la pratique de sa religion, la réinsertion, la possibilité d?envoyer et de recevoir des lettres, des visites et une bonne hygiène de vie.
● <B>Dans l?esprit du public, le prisonnier est une personne qui a une dette envers la société et ne peut prétendre à aucun droit. Cette idéologie est partagée par beaucoup de nos décideurs politiques et économiques. Qu?avez vous à dire à ces personnes ?</B>
Le prisonnier privé de sa liberté se trouve soumis à un régime disciplinaire strict. Il a les droits que je viens de vous mentionner. En aucun cas, il ne doit être maltraité ou soumis à des tortures, bien que des cas d?indiscipline doivent être sanctionnés d?après les procédures prévues par la loi. Je dois aussi dire à tout le monde qu?il est dangereux de punir sans prévoir un système où le prisonnier n?a pas de chances de se réhabiliter soit en apprenant un métier, soit en ayant l?occasion de se racheter en recevant de l?instruction.
● Certains types de prisonniers (drogue et délits sexuels sur mineurs) n?ont pas droit à la rémission des peines. Pensez-vous qu?une telle situation soit conforme aux droits des prisonniers ?</B>
Nous évoquons cette question dans notre dernier rapport. Je crois que ce refus de rémission à l?égard des prisonniers qui se comportent bien pourrait constituer une violation de la Constitution. Ce serait une punition inhumaine et dégradante car les autres prisonniers bénéficient de la rémission de peine.
● <B>On parle de la protection des droits des prisonniers par rapport à l?administration des prisons. Mais souvent des prisonniers doivent être protégés des autres prisonniers ? ceux qu?on appellent dans nos prisons les «boss». Entreprenez-vous des actions dans ce sens ?</B>
Dans toutes les prisons du monde, des groupes se constituent par camaraderie et par intérêt. C?est à l?administration pénitentiaire de s?assurer qu?il n?y ait pas de conflit et de bagarres entre les groupes.
● <B>Visitez-vous souvent les prisons et à quelle fréquence ?</B>
La commission visite régulièrement les prisons et fait régulièrement des suggestions pour l?amélioration des conditions de détention. Nous avons, par exemple, recommandé que les prisonniers originaires de Rodrigues soient transférés à la prison Pointe La Gueule pour qu?ils puissent recevoir la visite de leurs parents.
<I>Propos recueillis par </I> <B>R. J.</B>
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