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Cité Beau-Séjour paralysée par la peur
Sous ses apparences de quartier tranquille, la Cité Beau-Séjour suffoque de colère et d?impuissance. Ici, l?insécurité n?est pas un sentiment diffus, mais bien une réalité à laquelle les résidents sont confrontés chaque jour. Les agressions et les actes d?intimidation sont le lot de ceux qui osent regimber contre une bande de malfrats qui écument la région depuis des années.
À leur tête serait Patrick Auguste, le présumé meurtrier de Mike Auguste, massacré en pleine rue, devant une foule tétanisée par la peur.
La scène, ce jour-là, est digne d?un film d?horreur. « Où s?est-elle produite ? », demandons-nous à un habitant. Une fois qu?il nous a indiqué la route, ce dernier nous demande de ne pas citer son nom dans l?article que nous allons écrire? Le simple fait de donner un renseignement provoque la peur. La terreur s?est ainsi immiscée dans la vie des habitants. Et la loi du silence est la meilleure des protections pour les hors-la-loi.
Motus et bouche cousue
Dès qu?on veut parler des événements qui ont conduit à la mort de Mike Auguste, les visages se ferment. Motus et bouche cousue. « Moi, mo pa konn narien ladan », lâche notre premier interlocuteur, pressant le pas sans se retourner. La rue est, à cette heure-ci, animée. Les ouvriers rentrent du travail, certains font un brin de causette sur le palier de leur porte, alors que d?autres font des emplettes dans le petit bazar du coin. Des pétarades provenant de l?atelier de réparation de cyclomoteurs troublent la quiétude. Mais l?atmosphère est comme empreinte d?un insondable malaise.
Plus loin, à la limite de la cité, un homme se tient adossé à un mur. Il accepte de discuter avec nous sans connaître le but de notre présence. « J?habite ici depuis des décennies, et j?ai assisté à la dégradation des valeurs sociales et morales à cause d?un groupe de personnes sans foi ni loi. S?ils savent que vous les avez dénoncés aux autorités, ils peuvent envoyer leurs hommes chez vous pour vous agresser. Rien ne les arrête. Dimunn dir ki lapolis dan zot lame. C?est pourquoi ils ne sont jamais inquiétés », raconte-t-il.
Sous le couvert de business tout à fait légaux, ces malfrats se livreraient, poursuit notre interlocuteur, à des activités certes peu reluisantes, mais plus lucratives, comme le trafic de drogue. « Ils emploient des types peu recommandables et qui sortent parfois d?un séjour en prison pour écouler la marchandise dans la cité et inonder d?autres quartiers. Ce sont des toxicomanes qu?ils tiennent sous leur coupe et qui sont leurs yeux et leurs oreilles. Ainsi, grâce à ce réseau bien huilé, ils sont tenus au fait de tout ce qui se passe dans la région. »
Pour les acteurs de la protection des victimes, notamment l?association Vic-tim Support, la peur des représailles et la culture du silence entretenue par les familles des victimes et la communauté, expliqueraient en grande partie cette chape de plomb. « J?ai entendu dire, raconte un homme qui ne tient pas à dévoiler son nom, qu?après son forfait commis, le présumé criminel aurait lancé à ceux qui pouvaient l?entendre qu?ils pouvaient aller le dénoncer s?ils le voulaient. C?étaient des menaces à peine voilées. Les gens l?ont tout de suite compris. »
En dépit de la cruauté dont le malfrat aurait fait preuve, les voix se sont tues. Les personnes qui sont censées témoigner de cette atrocité se sont rétractées, atteintes, semblerait-il d?amnésie soudaine. « Il y a beaucoup de personnes peu recommandables ici. Des gens qui marchent pour eux. Ce sont eux qui ont la force, les armes. La loi, c?est les armes. On préfère se tenir à l?écart », poursuit notre interlocuteur.
C?est également ce que constate un travailleur social : « Les agressions sont monnaie courante parce que les gens sentent qu?ils ne seront pas protégés s?ils viennent de l?avant pour dénoncer un crime. Malgré leurs nombreux méfaits, la loi n?a pu punir ces bandits. La population ici ne se sent pas protégée. »
La sécurité pour chacun
C?est un vrai cercle vicieux. « Nous ne pouvons les blâmer ou les traiter de lâches, confie Raj Moothoosamy, le président de Victim Support. Ils craignent pour la sécurité de leur famille. Et ils disent ne pas avoir confiance en certains représentants de la loi qui, selon leurs dires, sont de mèche avec ces voyous. »
L?association Victim Support a bien commencé un travail de sensibilisation dans le quartier, mais sans grand résultat, il faut le dire. « Avec le peu de moyens dont nous disposons, il est difficile de s?attaquer à ce problème. Pour que les gens collaborent et aident à mettre fin aux agissements de ces malfrats, il faut qu?ils obtiennent l?assurance que leurs vies et celles de leurs familles ne seront pas mises en danger. »
Pendant les campagnes de prévention, Victim Support donne des pistes sur la façon de dénoncer un crime en toute confidentialité. « N?importe qui peut le faire. On peut passer par Victim Support qui transmettra la requête aux institutions concernées en toute confidentialité. Si les gens ne dénoncent pas, alors ils cautionnent le crime. Il faut arrêter avec cette manie de dire ?bann la sa?. Pensez que tout le monde peut être victime. Alors ne soyez pas égoïstes », poursuit Raj Moothoosamy.
Il souhaite que la sécurité des personnes et des biens soit garantie pour chacun. « On ne peut plus accepter de tolérer les vols ou de baisser les bras face aux agressions », ajoute-t-il.
Une politique de tolérance zéro
Quant aux habitants, du moins ceux qui ont bien voulu parler, mais à visage caché, ils pensent que la police doit être renforcée et qu?elle doit adopter une politique de tolérance zéro vis-à-vis des agresseurs.
« Les policiers doivent être présents dans les rues pour prévenir les délits. Ils doivent bénéficier de meilleures formations. Les policiers doivent redevenir un des pivots de notre sécurité », soutient un habitant, dégoûté par la tournure des derniers événements. « Les gens ici sont pris en otages par une poignée de personnes. Ce n?est pas une vie pour nous et nos enfants, qui grandissent déjà dans un climat de peur. Il faut agir maintenant. Demain sera trop tard », plaide-t-il.
« VICTIM SUPPORT », LE COUSIN DE « CRIME STOPPERS »
Quelqu?un sait toujours quelque chose. C?est ainsi qu?est né, au Nouveau Mexique en 1976, le concept de Crime Stoppers, un partenariat entre la société civile, les médias et la police, et destiné à combattre le crime. Aujourd?hui, les 1 200 branches de Crime Stoppers dans le monde aident les enquêteurs à résoudre des crimes, y compris les homicides, les agressions sexuelles, le trafic de drogue et les cambriolages. Comment ça marche ? Il suffit de téléphoner à un numéro et de dénoncer, en toute confidentialité, l?auteur d?un crime.
Des récompenses en argent motivent les gens à donner les informations cruciales. « Durant l?enquête, la police rencontre des gens qui montrent beaucoup de réticence par peur des représailles, ou encore parce qu?ils ne souhaitent pas être impliqués dans telle ou telle affaire. Crime Stoppers surmonte ces obstacles en offrant aux individus de donner des informations sans parler directement à la police et sans avoir à témoigner en cour. Ces informations ne vont pas permettre à la police d?arrêter le criminel, mais la guideront vers des pistes qui aideront à résoudre l?affaire. Victim Support est pour la mise en ?uvre d?une branche locale », affirme Raj Moothoosamy, qui est convaincu que cela aidera à résoudre de nombreuses affaires en suspens.
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