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Quels sont les sens du théâtre?
L?espace vide : Ecrits sur le théâtre, Peter Brook, Editions du Seuil, 192 pages
- Le théâtre «sclérosé» et le théâtre « sacré »
Ma présence au Théâtre des Bouffes du Nord ( Paris ), le 28 mars dernier, à la première représentation de « Fragments » de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Peter Brook, m?a incité à relire l?essai de ce dernier, «L?espace vide : Ecrits sur le théâtre ». Le théâtre connaissant une grave crise à Maurice». «Fragments» et cette relecture sont des bouffées d?air frais!
Les deux premières lignes du livre lui donnent déjà son titre : «Je peux prendre n?importe quel espace vide et l?appeler une scène. Quelqu?un traverse cet espace vide pendant que quelqu?un d?autre l?observe, et c?est suffisant pour que l?acte théâtral soit annoncé.» Pourtant, quand nous parlons de théâtre, ajoute Peter Brook, c?est à quelque chose d?autre que nous pensons. «Le rideau rouge, les projecteurs, la poésie, le rire, l?obscurité, tout cela se mélange en images confuses, désignées par un seul mot.» Peter Brook donne à ce mot quatre sens différents : le théâtre bourgeois ou sclérosé ( Deadly Theatre ), le théâtre sacré, le théâtre brut et le théâtre immédiat. Il n?exclut pas, cependant, une cohabitation de ces quatre formes de théâtre.
Pour Peter Brook, la sclérose touche le théâtre à plusieurs niveaux. D?abord, l?acteur, car la durée des répétitions est insuffisante, et pas seulement dans les théâtres commerciaux. Quand il atteint une certaine notoriété, écrit PB, l?acteur ne se livre plus à aucune recherche, n?ayant absolument personne pour l?aider à développer son talent.
Mais la sclérose atteint surtout le metteur en scène, le décorateur et le compositeur: «Le metteur en scène sclérosé se sert de vieilles méthodes, de vieilles astuces, de vieux effets, puisés dans le répertoire des recettes usagées. Et ceci s?applique aussi bien à ses partenaires : décorateurs ou compositeurs, quand ils ne repartent pas chaque fois à zéro, et qu?ils ne se demandent pas, chaque fois : pourquoi ces costumes ? pourquoi cette musique ?»
Si Peter Brook condamne le théâtre sclérosé, il n?est pas pour autant contre le théâtre dit de divertissement. Il rappelle qu?il est lui-même venu au théâtre pour des motifs sensuels et souvent irréfléchis. «Se divertir est une excellente chose. Mais je persiste à demander à mes interlocuteurs s?ils sentent réellement ce que, dans l?ensemble, leur apporte le théâtre, ce qu?ils en attendent et ce qu?ils souhaitent de lui.»
Qu?est-ce que le théâtre sacré ? PB souligne qu?il aurait pu l?appeler le théâtre de l?invisible-rendu-visible, mais qu?il a préféré la formule plus brève de théâtre sacré. «Que la scène soit un lieu où l?invisible peut apparaître est une idée qui a une forte emprise sur notre esprit. Nous somme conscients que la plus grande partie de notre vie échappe à nos sens. Dire des arts qu?ils parlent de modèles que nous n?appréhendons que lorsqu?ils se manifestent en tant que rythmes et formes, c?est la vraie façon d?en rendre compte.»
Dans le chapitre consacré au théâtre sacré, Peter Brook se penche sur le Théâtre de la cruauté d?Antonin Artaud, le Happening, l??uvre de Merce Cunningham, Samuel Beckett et Jerzy Grotowski, avant d?aborder Le «Living Theatre» et, bien sûr, Shakespeare.
Dans le Théâtre de la cruauté, PB apprécie l?idée d?une recherche tâtonnante vers un théâtre plus violent, moins rationnel, plus extrême, moins verbal, plus dangereux. Ce que PB retient du Happening, une invention riche de possibilités, c?est qu?il détruit d?un seul coup de nombreuses formes sclérosées, qu?il peut avoir lieu n?importe où, n?importe quand et que rien n?est tabou ou nécessaire. Chez Merce Cunningham, PB aime que tout soit spontané, et pourtant ordonné. «Dans le silence, il y a de nombreuses potentialités : le chaos ou l?ordre, la confusion ou la structure, tout est en friche ? l?invisible rendu visible est de nature sacrée, et lorsqu?il danse, Merce Cunningham recherche un art sacré.»
PB considère les pièces noires de Beckett comme des pièces lumineuses, où l?objet créé ? objet terrifiant ? témoigne du désir acharné de rendre compte de la vérité ? «Son public sort de ses pièces, nourri et enrichi, le c?ur plus léger, plein d?une étrange joie, irrationnelle. Poésie, noblesse, beauté, magie tout à coup ces mots suspects appartiennent de nouveau au théâtre.»
Il semble à PB que Jerzy Grotowski a, lui aussi, le désir d?atteindre le sacré, car il considère le théâtre non comme une fin en soi, mais comme un véhicule, un moyen d?analyse personnelle, une possibilité de salut, à l?instar de la danse et la musique pour certains derviches.
Et PB, metteur en scène de plusieurs pièces de Shakespeare, arrive à ce maître qui lui a fait comprendre que nous pouvons capter l?invisible, mais que nous ne devons pas perdre contact avec le bon sens. «Shakespeare vise toujours au sacré, au métaphysique, sans jamais faire l?erreur de rester longtemps sur les sommets. Il sait combien il nous est difficile de contempler l?absolu et c?est pourquoi il nous ramène constamment sur terre?»
Le «Living Theatre» de Julien Beck et Judith Malina lui paraît exemplaire à tant d?égards, mais en cherchant à atteindre le sacré sans tradition, sans source, il se voit forcé de solliciter de nombreuses traditions, de nombreuses sources : le yoga, le zen, la psychanalyse, la découverte, l?inspiration.
Dans la conclusion de son chapitre sur le théâtre sacré, PB rappelle qu?au théâtre, pendant des siècles, on a voulu placer l?acteur loin de la salle, sur une estrade, pour faire ressortir que son art est sacré. «Aujourd?hui, nous avons renoncé aux artifices. Mais nous sommes en train de découvrir que c?est, malgré tout, un théâtre sacré que nous voulons ? Où devons-nous le chercher ? Dans les étoiles ou sur terre?»
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