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Au Caire, l?Égypte d?en bas survit en haut

27 avril 2008, 00:00

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Il ne faut pas le répéter, ils auraient des ennuis. Ali et Mustapha n?ont pas tué leurs colombes. Nous sommes sur le toit d?un immeuble crasseux de Bolaq Al-Dakrour, quartier populaire et surpeuplé du Caire. Ali, Mustapha, la cousine Karima, son mari et leurs trois enfants appartiennent à cette Égypte d?en bas qui survit en haut. Personne ne sait exactement, mais ils seraient au moins 500 000 à résider ainsi près du ciel, dans les anciennes buanderies édifiées au faîte des vieux immeubles de la mégapole.

Beaucoup, parmi les exilés des hauteurs, ont un emploi, un salaire plus ou moins régulier. Ils sont fonctionnaires ou étudiants, journaliers ou cantonniers, bonnes à tout faire ou blanchisseuses.

Il y a quelques semaines, au plus fort de l?épidémie de grippe aviaire, des inspecteurs sanitaires sont passés à Bolaq.

Du chat et du chien vendus comme du b?uf

Comme partout, ils ont fouillé les arrière-cours emplies d?ordures, perquisitionné les ruelles de la grande cité.

Ils ont escaladé les immeubles, visité les toits, les terrasses. Et découvert les milliers de basses-cours élevées là par les nécessiteux. Sur leur ordre, poules, oies, canards, pigeons et autres volatiles ont été trucidés en masse.

« On n?a plus les moyens d?acheter de la viande ou du poisson qu?une fois par mois, s?excuse Mustapha, réparateur mé-canique. Alors une ou deux colombes de temps en temps, ce n?est pas mauvais? » Certainement moins, en tout cas, que la viande servie dans le magasin de Bolaq, où deux bouchers, arrêtés début avril, mélangeaient du chat, du chien et du mulet à des hamburgers, hachés, épicés et vendus comme du bon b?uf.

Ces temps-ci, parmi les millions de malheureux qui peuplent l?Égypte, beaucoup dorment dehors, au bord du Nil, près des gares, dans les halls d?immeu-bles ou parmi les tombes des cimetières. La forte hausse des prix du pain, de l?huile, du riz, des produits laitiers a déclenché des émeutes.

Le 1er avril, Hosni Moubarak, le vieil autocrate bientôt octogénaire, a eu un éclair d?inspiration : les taxes d?importation sur le blé, les céréales, les huiles de cuisine, les légumes ont été suspendues.

La distribution du pain a été réorganisée pour essayer de ralentir la corruption générale. Mais les prix continuent de flamber, et personne ne sait où ils s?arrêteront.

Une communauté qui paraît soudée

« Chaque jour, dit Hamdi Sayed Mohrsi, je supplie Allah de nous ramener aux temps bénis d?avant? » Chétif et bar-bu, Hamdi a 53 ans, il en paraît vingt de plus. Le petit homme originaire de Mouloufiyeh, un pauvre village du Delta où il était paysan sans terre, a perdu l?emploi de concierge qu?il exerçait depuis vingt-trois ans. « Ils ont dit que j?étais trop vieux et fatigué. » Hamdi a dû laisser les 5 mètres carrés de sa loge, gratuite, au successeur, plus jeune.

À présent, sur la terrasse du même immeuble, il occupe, avec Amira et Ikram, ses deux filles de 7 et 15 ans qui, comme tant d?autres, n?ont jamais été scolarisées, une pièce d?environ 6 mètres carrés.

Ils sont au moins une quarantaine à vivre sur ce toit.

La communauté paraît soudée. Le soir, les femmes se retrouvent devant la télé en noir et blanc qu?une d?entre elles a pu s?offrir. Assis sur des tapis en loques sur la terrasse, les hommes sirotent leur thé en devisant doctement sur le « bon temps d?autrefois ». Des grappes d?enfants, « à l?abri de la circulation », note Oum El Kebir, jouent dans les forêts d?antennes pa-raboliques plantées entre les masures. On s?interpelle volontiers d?un toit à l?autre.

« En cas d?inspection, c?est l?alerte générale, sourit Imad. Et puis, on s?invite pour les mariages. On n?est pas mal ici, finalement. »

2 008 Le Monde ? Patrice CLAUDE ?

(Distribué par The New York Times Syndicate)

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