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Alerte sur l?alimentaire
En 35 ans de métier, cet im-portateur de riz n?a jamais vu ça : la tonne de basmati à 1 300 dollars. Et ce n?est pas fini. « Tous les opérateurs craignent une nouvelle hausse le mois prochain », avertit Rajesh Ramde-nee, directeur de Tire Master Foods. Son raisonnement est simple : « L?Inde a été victime d?inondations. Déjà, elle n?exporte plus de riz non basmati. Maintenant, la rumeur court qu?un deuxième embargo va frapper cette variété.
Le Pakistan n?attend que ça pour faire encore grimper les prix. » L?avertissement est clair : la valse des étiquettes à la bouti-que va continuer.
Les raisons du choc
Du moins au rayon riz. Et ailleurs ? « La hausse ne fait que commencer », prophétise le patron d?une grande enseigne de distribution, prêt à parier sa chemise sur un « pic d?inflation » dans l?année. Un avis partagé par l?économiste Georges Chung Tick Kan, qui estime que « le pire est à venir ».
Ce « pire » a pour nom la vie chère. Un phénomène nourri par l?explosion des prix, parce que les matières premières agricoles commencent à manquer. Riz, blé, maïs, soja, colza, huile de palme? la production mondiale est devenue insuffisante. En clair : la planète mange plus qu?elle ne produit.
De fait, les coûts flambent et tirent vers le haut le prix des denrées de base. Pâtes, biscuits, pain, farine, viande, lait, huile ; les prix pourraient dérailler.
Le blé, c?est le champion de la hausse. En deux ans, son cours a grimpé de 287 %. Voilà comment le paquet de mines Apollo passe de Rs 3,5 à Rs 7.
« Nous n?avons pas d?autre choix que de répercuter ces hausses », assure Nicolas Merven, Chief Operating Officer chez Winner?s. Sauf à baisser ses marges pour baisser ses prix. « Impossible ! surtout après l?augmentation de 25 % de l?électricité. C?est une question de survie, pas d?abus », argumente-t-il.
Cette envolée des prix, aucun pays n?y échappe. La rue africaine et ses « émeutes de la faim » ne sont que cela. Maurice n?a certes pas le ventre vide, mais notre économie est fragilisée. La faute à notre dépendance : le pays importe chaque année Rs 12 milliards de nourriture, soit près de 80 % de ce que nous mangeons. La production locale a même reculé en 2007.
Conséquence : notre facture d?importation pourrait grossir de 35 % en 2008, se-lon les prévisions de l?Organisation des Nations unies pour l?alimentation et l?agriculture (FAO).
Quant à la rareté des matières premières agricoles sur le marché mondial, les explications sont connues. « En premier lieu le changement de mode de vie dans les pays émergents joue », fait ressortir Arvin Boolell, le ministre de l?Agro-industrie. Ainsi, les salaires chinois ont augmenté en moyenne de 18,7 % en 2007. Plus riche, cette population adopte une alimentation plus carnée. Cela nécessite donc plus de bétail, donc plus de maïs, de blé et de soja pour nourrir les animaux.
Autre facteur clé : la vogue des biocarburants. « Les céréales ont été présentées comme le nouvel or vert. Mais si on multiplie la production de biocarburants, l?approvisionnement alimentaire mondial sera en danger. » C?est ce que pense le secrétaire général de la Chambre de commerce et d?industrie (CCI), Mahmood Cheeroo, qui précise : « À ces raisons s?ajoutent d?autres, plus conjoncturelles, comme les caprices de la météo. »
La raréfaction des matières premières n?est cependant pas la seule responsable de la hausse des prix. D?autres facteurs participent de ce phénomène. La flambée du coût du transport maritime est l?un d?entre eux. De même que la spéculation.
Tout le monde en convient : en période d?incertitude économique, les matières premières sont des valeurs refuges pour les investisseurs. Le riz est un cas d?école : les fonds d?investissements en ont fait un « véhicule » spéculatif de choix, expliquait récemment un expert dans les colonnes du journal Le Monde.
Grands maux, petits remèdes
En bout de chaîne, c?est le pouvoir d?achat des plus pauvres qui trinque. « La hausse des prix touche d?abord les produits de base. Et moins le ménage a de revenus, plus la part de l?alimentation grève son budget », souligne un industriel anonyme.
Des remèdes ? Pas sûr. « Le problème de fond se joue sur les marchés mondiaux. Les prix ont des raisons sérieuses et exogènes de monter. Maurice ne dispose pas forcément des leviers nécessaires », analyse Mahmood Cheeroo. Autrement dit, gouvernement et consommateurs sont dans le même bateau : tous deux vont être soumis à rude épreuve.
Une mesure concrète est tout de même intervenue cette semaine. La State Trading Corporation s?est finalement décidée à commander 30 000 tonnes de farine supplémentaire aux Moulins de la Concorde. Histoire de sécuriser l?approvisionnement à un prix accessible pour le consommateur.
Pour le reste, des miettes. Vendredi, le Conseil des ministres s?est contenté de déclarations d?intentions pour réduire notre dépendance alimentaire. Des projets louables, certes, mais rien de concret dans l?immédiat, aucune mesure d?urgence.
Plus tôt dans la semaine, on a même ressorti quelques refrains plus ou moins poussiéreux. « Viser l?autosuffisance alimentaire », a chantonné le Premier ministre. D?autres ont fait la sourde oreille. C?est le cas du ministre du Commerce, Rajesh Jeetah, dont l?attaché de presse y est allé de son couplet sur nos questions ô combien inopportunes. Il en va autrement au ministère de l?Agro-industrie, où Arvin Boolell promet de s?attaquer au problème.
Primo : produire plus à Maurice, notamment des pommes de terre, en facilitant le travail des planteurs. Secundo : jouer la carte de la coopération régionale en cultivant du blé au Mozambique ou du riz à Madagascar. Ensuite, revoir nos habitudes alimentaires et bannir le gaspillage. Enfin, redonner aux gens du pouvoir d?achat.
Le hic, c?est que les limites de ces propositions sont connues. L?autosuffisance, peu y croient : « Produire plus, d?accord, mais sur quelles terres et à quel prix ? », s?interrogent les pragmatiques.
C?est un peu la même chose pour le sillon Maurice-Mada. « Soyons clair, Mau-rice n?a jamais été intéressée par Madagascar. Maintenant qu?il y a le feu, on s?intéresse à nous », tique Bruno Ranarivelo, l?ambassadeur de Madagascar à Port-Louis, qui finit toutefois par positiver : « Cette crise aurait au moins le mérite de rapprocher nos deux îles. »
Sachant que les habitudes alimentaires sont ancrées et qu?on aura beau faire la chasse au gaspillage, une fois cette chasse terminée, nous serons toujours confrontés à une tendance inflationniste. Reste la piste du pouvoir d?achat. Georges Chung Tik Kan la commente : « La dernière des choses à faire serait de rehausser les salaires. Cela ne ferait qu?aggraver le problème. Les coûts des entreprises augmenteraient, et leurs prix avec. »
Il va pourtant falloir donner un signe. Quitte à dire aux Mauriciens ce qu?ils n?ont pas envie d?entendre : que nous sommes face à un phénomène durable et qu?il va falloir s?habituer à manger plus cher.
Éric Mangar (photo), le directeur du Mouvement pour l?autosuffisance alimentaire (MAA) est catégorique : « La crise alimentaire internationale ne nous épargnera pas. Si la pénurie persiste, le plat de briani que nous achetons aujourd?hui à Rs 100 coûtera Rs 400 d?ici trois ans. Nous dépendons trop de l?étranger pour notre nourriture. » Selon lui, les solutions pour assurer notre sécurité alimentaire doivent devenir l?affaire de tous. Ainsi, il estime qu?il faut revoir les semences de maïs pour s?assurer qu?elles ont un short crop cycle et puissent être récoltées sur des périodes courtes. Éric Mangar préconise la culture de pommes de terre comme substitut au riz et à la farine en cas de pénurie. Dans la foulée, notre interlocuteur souhaite une utilisation optimale des terres agricoles, même s?il relève là une contradiction. « Je trouve contradictoire que les petits planteurs sont appelés à investir dans le foncier au lieu de l?agriculture. » Selon lui, il faut aussi encourager l?émergence de professional farmers dans la production de lait, d?oignons et de pommes de terre. « Le backyard farming permettrait aussi aux consommateurs de sortir de leur dépendance », soutient-il. « Si le Mauricien n?a pas la nourriture convenable en termes de protéines et de calories, cela aura un impact sur la santé de la population et l?économie. »
Il y a urgence, d?autant que ce sont les plus vulnérables qui risquent de subir de plein fouet la crise.
« COPESUD » ET SES POMMES DE TERRE
Née en 2005, CopeSud regroupe quatre entités du sud de l?île qui ont mis en commun leurs ressources, leur savoir-faire et leur expérience pour développer la culture de la pomme de terre sur de nouvelles bases et à grande échelle. Cela implique une approche différente comprenant, notamment, l?amélioration variétale et des techniques de culture, ainsi que des travaux d?envergure pour mécaniser l?ensemble des opérations (préparation des sols, plantation et récolte?).
Le stockage, le conditionnement et la transformation de la pomme de terre sont également envisagés,ce qui implique des investissements conséquents, non seulement dans le matériel agricole, mais aussi dans une unité centralisée comprenant des chambres froides, du matériel de manutention, de tri, de conditionnement et d?emballage. Les objectifs de production futurs sont de l?ordre de 10 000 tonnes par an, sur les cinq prochaines années, contre quelque 4 500 tonnes actuellement. Ces objectifs ne pourront être atteints que s?il y a une certaine libéralisation de l?importation des semences.
L?initiative de CopeSud permettra d?assurer une meilleure couverture de la consommation locale. Elle limite notre dépendance vis-à-vis des importations et offre des produits à plus forte valeur ajoutée, de même qu?une gamme plus étendue de variétés adaptées aux différentes utilisations tels la purée, le curry, les frites, les salades, etc. Cette initiative contribuera à optimiser le potentiel agricole du Sud à un moment où la sécurité alimentaire est devenue préoccupante.
C?est l?aliment de base de la plupart des Mauriciens. Notre consommation annuelle est estimée à 57 kilos par tête d?habitant. Mais le paradoxe, c?est que Maurice dépend exclusivement de l?étranger pour s?approvisionner en riz. Et ce qui devait arriver un jour, à savoir un risque de rupture dans la chaîne d?approvisionnement, se profile à l?horizon. Le danger vient surtout de l?Inde et de la Chine. Confrontés à une forte demande de cette denrée sur leur marché intérieur, ces deux pays ont appliqué une restriction sur l?exportation. Maurice a déjà ressenti les premiers effets de ce bouleversement. Rajesh Jeetah, le ministre du Commerce, Rajesh Ramdenee et Jean How Hong, respectivement directeur de Tire Master Foods et Chief Operations Officer dans le groupe Innodis, affirment qu?entre 2007 et 2008, le prix d?une tonne de riz basmati a presque doublé, passant de $ 600 à $1 200 ou $1 300 la tonne.
● Le lait en poudre
Les importateurs de lait en poudre ne prévoient pas de gros problème à court terme. « Mais on ne peut pas se prononcer sur ce qui se passera sur le long terme », indique un importateur qui a souhaité garder l?anonymat. « En ce qui nous concerne, nous pouvons affirmer que dans les premiers six mois, nous n?aurons aucun problème d?approvisionnement. Nous avons pris les dispositions pour constituer notre stock de lait », poursuit notre interlocuteur. Couplée à la forte demande en lait en poudre de la Chine, la sécheresse qui a sévi en Australie a provoqué des bouleversements dans la chaîne d?approvisionnement de ce produit à Maurice. Le marché s?est quelque peu stabilisé avec, cependant, une hausse du prix dans certains cas. Les signes d?une réduction graduelle de notre dépendance de l?étranger existent. Selon les prévisions du ministère de l?Agro-industrie, ce n?est qu?en 2015 que Maurice pourra satisfaire 10 % de ses besoins.
● Le blé et la farine
Le blé et la farine n?échappent pas aux soubresauts que connaissent les denrées alimentaires sur le marché international. Par exemple, le prix du blé a enregistré une hausse de 80 % en un an. Les choses n?auraient pas empiré si une augmentation conséquente du tarif du fret ne s?é-tait pas greffée sur celle du prix du blé. Cela a influé sur le prix de la farine ($ 294 la tonne en 2005 contre $ 675 en 2007). Un autre événement menace de briser notre chaîne d?approvisionnement. Il s?agit de la décision des gouvernements indien et chinois d?imposer une restriction sur les exportations de farine. Ces deux pays font face à une forte demande sur leur marché intérieur. Leur développement économique spectaculaire a provoqué l?émergence d?une classe moyenne. Celle-ci a exercé une forte demande que l?Inde et la Chine doivent satisfaire. Toutefois, en se dotant d?une minoterie, Maurice s?est armée pour amortir tant soit peu les risques d?une dépendance totale sur la farine.
● Les grains secs
La sécheresse en Australie, les restrictions sur l?exportation de grains secs par le gouvernement indien, les inondations en Chine ont eu un impact conséquent sur le prix des grains secs à Maurice. En 2007, les lentilles noires s?offraient à $ 625 la tonne.
Cette année, elles sont passées à $ 1 200 ou $ 1 300. Le dholl ti-pois est, quant à lui, passé de $ 500 à $ 900 la tonne. La lentille rouge est sortie de $ 675 pour se négocier à $ 1 400. Le dholl gramme est passé de $700 à $ 1 150 la tonne. Seul le gros pois a connu une baisse, selon Rajesh Ramdenee, un des plus gros importateurs de grains secs. « Il est passé de Rs 25/Rs 30 à Rs 18 le demi-kilo. » Selon les chiffres compilés par l?Institut pour la protection des consommateurs, le demi-kilo de lentilles noires est passé de Rs 16,50 en septembre 2006 à Rs 23 en janvier 2008, le sachet de 7,5 kilos de basmati est passé de Rs 195 en sept 2006 à Rs 360 en janvier 2008, et les 6 kilos de lait de Rs 679 à Rs 1 314 pour la même période.
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