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Déconfiture d?un pays et d?un président
La mascarade n?a pas eu lieu. Ou du moins, pas totalement. Les dernières élections législatives et présidentielles du Zimbabwe ont retenu l?attention des observateurs internationaux. Elles ont surtout tenu la population de ce pays en haleine. Le processus électoral aurait pu être sujet à caution dans cet Etat où les observateurs occidentaux n?étaient pas les bienvenus, où les résultats du scrutin de 2002 étaient contestables, où la presse indépendante est muselée, où l?opposition est constamment menacée. Depuis 1988, Robert Mugabe est réélu à la présidence avec plus de 90 % des suffrages. Ce n?est qu?en 2002, alors que les observateurs internationaux dénoncent des fraudes, que le suffrage apparaît raisonnable à 57 %.
Au 3 avril, les résultats définitifs pour la présidentielle n?étaient pas encore connus. Toutefois, le principal parti d?opposition, le Mouvement démocratique pour le changement (MDC) de Morgan Tsvangirai, a obtenu une majorité de sièges de députés (105 sur 210). Irfan Rahman, commissaire électoral ayant participé à la mission d?observation de la Southern African Development Community (SADC) composée de 163 membres, confirmait, à son retour de mission, l?avance aux législatives du MDC.
C?est sous l?effet conjugué de plusieurs facteurs que Mugabe est devenu «la caricature du dictateur». L?envoi de militaires en RDC pour soutenir Kabila en 1998 était déjà sujet à caution. Mais c?est surtout l?année 2000 qui a été décisive. Un referendum constitutionnel visant à accroître ses pouvoirs éponge le refus de la population. Premier échec. Ensuite, la décision d?accorder des compensations aux vétérans (qui ne l?étaient pas nécessairement dans les faits) a suscité l?indignation d?une population qui voyait son niveau de vie s?éroder dangereusement. La réforme agraire a donc été une initiative visant à redorer le blason de Mugabe.
Politique davantage populiste que pensée, cette réforme a pris des accents racistes pour en légitimer le bien-fondé. «Depuis 1997, le Zimbabwe est en proie à une crise politico-économique de plus en plus grave», note d?emblée l?Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans son rapport sur le Zimbabwe en 2000. L?économie du Zimbabwe s?effondre. Cela a entraîné, de facto, l?effritement de tous les autres pans de la société : enseignement, éducation, services sanitaires, alimentation. Les indicateurs de développement humain et démographique sont en chute libre depuis huit ans. Et parce que la situation du pays n?est pas suffisamment dramatique, la pandémie du sida décuple les conséquences de la dérive politique.
Le prochain gouvernement héritera donc d?une situation pour le moins difficile. Pour le moment, le MDC revendique la victoire de son leader à la présidentielle, le créditant de 50,3 % des voix contre 42,9 % pour Mugabe. Les deux partis qui s?affrontent se disent néanmoins prêts à un second tour qui, s?il a lieu, se tiendra dans trois semaines. Dernièrement, Mugabe se tient à l?écart. Certains pensent que la diplomatie tente de lui éviter une cuisante défaite aux élections et préparent un départ en douceur. La Malaisie s?est déjà dite prête à accorder l?asile politique à Mugabe.
Les pays de la SADC cherchent surtout à éviter que la situation ne dégénère comme cela a été le cas au Kenya récemment. Pour le moment, l?opposition campe sur ses positions en revendiquant la victoire, avec prudence cependant. Le pouvoir continue ses intimidations, notamment envers les journalistes. Ainsi deux journalistes ont été arrêtés la semaine dernière. Reste un élément d?importance : l?armée. Comme dans de nombreux pays africains, elle joue un rôle clé. Son chef, Constantine Chiwenga, empêcherait la conclusion d?un accord entre les deux partis, selon le magazine Jeune Afrique.
Les élections au Zimbabwe continuent de retenir l?attention. L?objectif est d?éviter qu?une crise politique n?entraîne un drame humain. Les pays de la région, à commencer par l?Afrique du Sud et les pays de la SADC, doivent s?assurer de la bonne marche de ce processus démocratique. Le Zimbabwe a perdu de sa superbe. Peut-être est-ce là, l?opportunité de lui redonner la place qu?il occupait dans la région, en allégeant d?abord le calvaire de la population. En attendant, le Zimbabwe-Front Patriotique (ZANU-PF) a demandé à la commission électorale d?auditer tout le dispositif électoral et donc de différer l?annonce des résultats. Le MDC opte pour le recours légal afin de contraindre la commission électorale à divulguer les résultats. La mascarade a peut-être finalement lieu?
DES CHIFFRES QUI FONT PEUR
Les indicateurs socio-économiques reflètent l?incroyable dérive du Zimbabwe durant ces dix dernières années. Sur 177 pays selon les chiffres de la Banque mondiale, le Zimbabwe occupe le 151e rang en matière d?Indice de développement humain (IDH de 0,513 en 2005) et le 176e pour l?espérance de vie à la naissance, soit 40,9 ans en 2005 !
Les dernières estimations revoient à la baisse l?espérance de vie à 37,3 ans. Bien entendu, la forte prévalence du VIH-sida dans le pays explique la chute de ces deux indicateurs (il faut néanmoins préciser que le taux de prévalence a chuté continuellement depuis 2002 passant de 25,7 % de la population à 17,7 % en 2006).
Toutefois, il faut bien voir que la crise politique et économique empire la situation. De 1975 à 1990, l?IDH ne cessait de s?améliorer. Mais depuis le début des années 90, cet indicateur est en pleine déliquescence alors qu?il est en hausse constante sur l?ensemble du continent ? exception faite des pays en crise. En 2004, la probabilité de ne pas dépasser l?âge de 40 ans au Zimbabwe était de 57,4 %. Dans ce pays touché par une hyper-inflation de 100 000 %, le taux de chômage dépasse allégrement les 70 % de la population active. La mal-gouvernance est, à bien des égards, la cause première de la banqueroute du Zimbabwe.
MUGABE OU «LA CARICATURE DU DICTATEUR»
1924 : naissance de Robert Gabriel Mugabe, de l?ethnie majoritaire Shona, le 21 février. Il est actuellement le plus vieux chef d?Etat d?Afrique.
1951 ? 1957 : Robert Mugabe poursuit des études supérieures en Afrique du Sud, au Tanganyika (actuelle Tanzanie). Il côtoie durant ses études quelques grandes figures des indépendances dont le Tanzanien Julius Nyerere, et le Zambien Kenneth Kaunda. Solitaire et porté sur les études, il obtient sept diplômes académiques et parle de son huitième sans détour : «Je suis diplômé en violence.»
1960 : rejoint Joshua Nkomo, un Ndébélé (ethnie minoritaire), dans son opposition au pouvoir blanc de Ian Smith, en intégrant la formation clandestine «Zimbabwe African People Union» (ZAPU).
1963 : Robert Mugabe crée la ZANU.
1964 : arrestation avec d?autres leaders nationalistes. Il passera dix années en prison.
1974 : sorti de prison, il se rend au Mozambique et prend la direction de la branche armée de la ZANU.
1975 : son compagnon Chitepo est assassiné, Mugabe prend le contrôle de la ZANU. Son autre acolyte, Sithole, renonce, lui, à la résistance armée.
1978 : les modérés Sithole et Muzerowa s?accordent avec Ian Smith sur l?idée d?élection multiraciale. Ce sont les accords de Salisbury. Mugabe tient encore le maquis.
1979 : Canaan Banana devient le premier président noir de Rhodésie-Zimbabwe, et Abel Muzerowa, son Premier ministre. Mais les autres partis, dont la ZANU, n?ayant pu participer aux élections, la communauté internationale ne reconnaît pas le nouveau régime.
1980 : de nouvelles élections sont organisées après que le pays est redevenu colonie britannique (accords de Lancaster House, 1979). Le 4 avril, les Shonas votent massivement pour la ZANU. Mugabe devient le nouveau Premier ministre.
1980 ? 1987 : Mugabe est Premier ministre. Une guérilla opposant la ZANU et la ZAPU ensanglante le pays. Un accord de paix mène à la création du ZANU-PF, fusion entre les deux entités.
1988 : Mugabe devient président. Depuis la fusion des deux partis, l?opposition n?existe plus et la minorité blanche n?a plus d?assise politique. Parti unique de facto.
1996 : réélection de Mugabe à la présidence avec un score dépassant les 90 %.
2000 : début de la réforme agraire. L?expropriation des fermiers blancs se fait dans la violence. Les fermiers blancs quittent le pays. Trois millions de noirs s?ajoutent à cet exode massif.
Le couple Odile et Jeannot Labat faisait partie de ces familles mauriciennes installées depuis de nombreuses années au Zimbabwe. A plus d?un titre, les élections actuelles retiennent leur attention même s?ils ressentent un sentiment mitigé à ce sujet. A peine arrivé, Odile Labat nous tend un gourdin en bois. Une massue avec laquelle ils ont été poussés dehors. La réforme agraire de Robert Mugabe a entraîné des abus. «Contrairement à ce que l?on a pu faire croire dans la presse internationale, l?organisation nationale des fermiers n?était pas opposée à une réforme agraire. Des fermes avaient été identifiées», raconte Jeannot Labat. Les événements se sont enchaînés depuis mars 2000. Odile Labat se rappelle : «Le 3 mars 2000, ils étaient environ 400 à venir dans notre petite ferme. Nous produisions de la canne. Pour que la ferme ne soit pas reprise par les autorités, il fallait satisfaire un certain nombre de critères, dont la superficie. On remplissait ces critères, mais rien n?y faisait !»
«C?est un vol légalisé, approuvé même», s?insurge Jeannot Labat. Le couple Labat dissocie les événements de la question purement foncière. «C?est une question de pouvoir !» En novembre 2002, les Labat et 72 autres familles de fermiers sont convoqués par la police de leur localité. «C?est là qu?on nous annonce que nous n?avons que 24 heures pour plier bagages et partir. Toute une vie à ramasser dans la hâte. Heureusement, nous avons eu le soutien des gens de la localité» raconte Odile Labat. Le couple revient en décembre de la même année sur sa ferme, mais n?occupe pas la maison principale. En avril 2003, la moitié de la superficie sous cannes est saisie. Sur les 11 000 tonnes que produisaient les Labat, «il ne restait plus rien, pas une tonne de cannes produite en deux ans !» Dans le même coup, la ferme est saisie par Titus Malukele, un parlementaire. Le couple Labat ironise donc sur le bien-fondé d?une réforme agraire visant à redistribuer aux petits producteurs les fermes saisies.
Le cas des Labat est l?illustration des dérapages d?une politique menée de manière insensée. Même les accords bilatéraux entre Maurice et le Zimbabwe n?ont pu aider les fermiers mauriciens. La voie diplomatique a échoué et les recours légaux sont vains. Car, «légalement, cette ferme est encore à (eux)», même s?il est peu probable qu?ils parviennent à la récupérer.
● Le Zimbabwe s?est très vite affirmé comme le leader des «Front Line States». C?était aussi un modèle économique, qui reposait en grande partie sur l?agriculture, pour la région. Comment la réforme agraire a-t-elle entraîné le pays dans une totale déroute ? Y a-t-il d?autres facteurs aggravants ?
Il est malheureux que la propagande américaine et britannique ait perverti la vision des choses. Qu?on se le dise, la réforme agraire était nécessaire et inévitable. La façon dont cela s?est fait a été avant tout la conséquence de la duplicité britannique, la déraison et l?arrogance des blancs du Zimbabwe et ensuite le dérapage de Mugabe. Ce n?est pas la réforme agraire en soit qui a amené la déroute, c?est la très mauvaise gestion économique des gouvernements successifs de Mugabe depuis 1990. Il a aussi persisté à garder une équipe ministérielle dépassée qui ne pouvait plus apporter une gestion moderne dans une économie sous pression. Ce sont les mauvaises solutions apportées par la Banque mondiale dans les années 90 qui ont abouti à la désindustrialisation du pays et causé l?augmentation dramatique du coût de la vie et du chômage dans les régions urbaines.
● Le Zimbabwe a soutenu l?adhésion de Maurice à la SADC. Quelle est la place, aujourd?hui, de ce pays au sein de l?organisme ? Les soutiens d?hier (Nujoma par exemple lorsqu?il était encore président de la Namibie) et les critiques des autres (Botswana, Zambie) contribuent-ils, selon vous, à la baisse du pouvoir du régime actuel ? Maurice aurait-elle dû adopter une position claire ?
Maurice n?a pas énoncé de position claire si ce n?est la position de la SADC. Mugabe jouit d?un grand pouvoir au sein de cet organisme. Mbeki a été, malheureusement, en dessous du rôle qu?il aurait pu jouer. Récemment encore, à Londres, il a raté une occasion. Les chefs d?Etat de la SADC auraient dû pouvoir réagir et demander à haute voix à Mugabe de rendre public les résultats. Si nous-mêmes, Africains, ne sommes pas capables de rappeler à l?ordre nos dirigeants, nos pairs, ne nous étonnons pas que d?autres viennent nettoyer notre natte.
● Quel regard portez-vous sur le changement qui s?annonce, suite à la victoire du MDC aux législatives ?
Le Zimbabwe est un grand pays avec un peuple qui est de grande qualité. Cela mérite mieux que Morgan Tsvangirai. Si Mugabe se retirait comme chef d?Etat, dans la dignité, il ouvrirait la voix à un deuxième tour Tsvangirai ? Makoni. Ce dernier sortirait vainqueur d?une telle joute. Ce serait le mieux pour ce pays. Le Zimbabwe et les Zimbabwéens ont énormément de résilience. En deux ? trois ans, ce pays peut rebondir.
● La tâche qui attend le prochain gouvernement sera herculéenne. Comment réussir à remonter la pente après presque dix ans de crise ?
Ce pays a du ressort. Il y a des cadres de grandes compétences. La diaspora retournera rapidement au pays. Le secteur minier attirera tant des investissements étrangers que locaux. Il faudra surtout réorganiser la relance de l?agriculture commerciale et les industries. Le Zimbabwe a une bourgeoisie nationale capable d?assumer cette tâche. N?oublions pas que la Zambie et l?Ouganda avaient des niveaux d?inflation aussi catastrophiques. Elles ont remonté la pente rapidement avec une gestion rigoureuse. Le Zimbabwe a beaucoup plus d?atouts que ces deux pays.
● Comment les Mauriciens (investisseurs ou institutions) pourraient participer au nouveau décollage, s?il a lieu, du Zimbabwe ?
Le nouveau décollage offrira de grandes opportunités d?affaires aux Mauriciens qui sont, par ailleurs, très appréciés des Zimbabwéens. A nous de savoir nous positionner rapidement.
● Certains diplomates en poste à Harare estiment peu probable que Mugabe participe à un second tour. S?il le fait, c?est qu?il entend «gagner ces élections à n?importe quel prix», affirme un autre diplomate cité dans «Jeune Afrique». Qu?en pensez-vous ? Y a-t-il un risque que la situation dégénère, ce à quoi la SADC se refuse ?
Le bureau politique du ZANU-PF est divisé quant à la participation de Mugabe à un second tour. L?armée zimbabwéenne sera un élément déterminant. Les pontes de l?état-major sont divisés quant à soutenir Mugabe coûte que coûte. L?ancien chef de l?armée, Solomon Mujuru, est très respecté et pèsera de tout son poids pour que l?armée reste dans le cadre de ses fonctions et n?intervienne pas dans le conflit politique. Là encore, la SADC perdra toute crédibilité si elle n?intervient pas.
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