Publicité

Les failles du système d?alerte

29 mars 2008, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Quatre disparus en une journée. Des déluges tragiques, des pans de vie volés et des familles endeuillées. De la désolation. Oui, cela s?est passé chez nous. Un mercredi noir. Après le choc, la colère.

À Mon-Goût, village situé non loin de Pamplemousses, on a enterré ses morts et on tente de reprendre pied, mais le feu de la colère gronde. Dominique, un jeune de 25 ans habitant la localité, témoigne avec émotion qu?il a vu la petite Laura Paul, âgée de 13 ans, et Jaymanee Rugho, 58 ans , toutes deux habitant la localité, descendre de l?autobus. « Dès leur descente, elles ont été emportées par les eaux. On a utilisé des cordes, mais malheureusement, elles n?ont pu être secourues », se désole-t-il.

À Flacq, après deux jours d?intenses recherches, les cadavres de Fabrice Aza et de Rudy Cathapermal ont été retrouvés. Ils ont été, eux aussi, victimes des eaux meurtrières. Partout, on réclame des comptes et on cherche à comprendre.

Après le drame, l?autopsie d?un système d?alerte qui a échoué s?impose. Pourquoi les autorités n?ont-elles pas réagi promptement ? Pourquoi a-t-il fallu attendre une demi-journée, soit jusqu?à 13 heures, avant qu?un avis de pluies torrentielles ne soit émis ? Mais aussi, pourquoi les écoles sont restées ouvertes jusqu?à 14 heures ? Bref, il s?agit de comprendre pourquoi le bon sens n?a pas prévalu en ce mercredi fatidique. De plus, les drains bouchés ont empiré la situation. À bien y réfléchir, tout le dispositif d?alerte et de communication a échoué et ce, avec des conséquences fatales.

Réactions tardives

D?abord, cette impression tenace que les autorités sont restées la tête dans les nuages et paralysées devant le déchaînement des forces de la nature. En fait, le phénomène associé à la dépression tropicale Lola avait décidé de leur donner du fil à retordre. « C?est la première fois, à ma connaissance, qu?on a affaire, en si peu de temps, à autant de pluie. Dans la journée de mercredi, on avait enregistré 300 millimètres de pluie à Nouvelle-Découverte. Dans un cas de cyclone, par exemple, on a un système d?alerte bien huilé. Or là, avec ces grosses averses, on avait affaire à un phénomène nouveau », explique un cadre du National Disaster Committee (NDC), organisme chargé de faire la coordination entre les services essentiels après une catastrophe naturelle.

Pour rappel, le NDC est une émanation de l?ex-Cyclone Committee. S?il fonctionne sans heurts en période cyclonique, tel ne semble pas être le cas lorsque des nouveaux phénomènes climatiques comme les grosses averses et les effets du changement climatique se manifestent.

Et dans le sillage de ces intempéries d?une ampleur inédite, les erreurs d?appréciation et de jugement se sont multipliées. « À 5 heures du matin ce mercredi-là, on avait déjà enregistré 78 millimètres de pluie dans un endroit du pays. Or, d?après le raisonnement des services de météo, il n?y avait pas une torrential rain situation. En voyant la grisaille ce jour-là, on pouvait facilement deviner que la pluviométrie allait dépasser le pic des 100 millimètres. Hélas, ce n?est qu?à 11 heures que les services météorologiques ont décidé d?émettre un avis de pluies torrentielles », regrette ce cadre du NDC. Avec une station de météo incapable de réagir promptement et naviguant à l?aveuglette, la pagaille était, semble-t-il, courue d?avance.

Devant les blocages et les cafouillages au niveau des services météorologiques, le Premier ministre a annoncé avoir sollicité les services des experts de l?Organisation météorologique mondiale (OMM). Par ailleurs, un Fact-Finding Committee, présidé par le juge Bhoosun Domah, a été institué pour enquêter et situer les responsabilités et faire des recommandations.

À la station météorologique de Vacoas, on explique accueillir favorablement les conseils de l?OMM. Cependant, après la catastrophe de mercredi, on concède, à demi-mots, que le critère, très controversé des 100 millimètres de pluies en 12 heures, doit être revu. Ce critère est utilisé pour définir le cas de pluies torrentielles.

« C?est au Disaster Management Committee de statuer sur le critère de 100 millimètres. Mais ce jour-là, la situation a évolué très vite et on a été pris au dépourvu. La prévision qu?on avait faite était bonne sauf qu?autant de pluie était imprévisible », déclare Balraj Dunputh, directeur adjoint de la météo.

Sok Appadu, l?ancien directeur de la météo, abonde dans le même sens.

« Lorsqu?on se trouve dans la situation de 100 millimètres de pluie, la terre est déjà engorgée d?eau et tout le surplus s?écoule en surface. De nos jours, avec le développement et les constructions, les données ont changé. C?est pourquoi il faudrait faire preuve de logique et de discernement », prévient-il.

Mauvaise communication

La mauvaise communication est également montrée du doigt. L?absence de leadership à tous les niveaux en ce mercredi noir est à déplorer. Les procédés d?échange d?information entre les services météorologiques et les services connexes ont aussi amplifié les cafouillages. « Il y a quelque temps, la station météo organisait une journée portes ouvertes pour démontrer qu?elle a les moyens nécessaires pour opérer et des gens qualifiés. Mais la semaine dernière, c?est au niveau de la communication que la météo a échoué. Si nous avions une communication efficace, nous aurions peut-être pu éviter la tragédie », concède, pour sa part, Suresh Seebaluck, Chairperson du National Disaster Committee.

La mauvaise communication y est aussi pour beaucoup dans la fermeture tardive des écoles. Le ministère de l?Éducation et son ministre sont restés très effacés mercredi dernier et l?attentisme a prévalu. Selon le cadre de la NDC, les étudiants n?ont été autorisés à rentrer chez eux qu?à 14 heures parce qu?ils n?auraient pas pu bénéficier du système de transport gratuit pendant la journée.

Or, au niveau de la National Transport Authority (NTA), on récuse cet argument. Encore une fois, on regrette que la communication entre les différentes instances n?ait pas fonctionné. « En cas de cyclone de classe 3, dès que la NTA est avisée par les autorités compétentes, nous déployons tous les moyens afin qu?aucun élève ne reste sur la route », explique un haut officier de la NTA. Toutefois, selon lui, « si les autorités avaient pris des dispositions très tôt pour libérer les élèves durant la journée, les compagnies d?autobus auraient agi en conséquence et elles auraient appliqué toutes les mesures afin de véhiculer les élèves chez eux », explique-t-il. Cela « d?autant qu?entre 10 heures et 14 heures, ce n?est pas l?heure de pointe ».

Infrastructures dépassées

Le problème de débordement de drains et de leur non entretien est aussi venu rappeler, une fois de plus, que nos infrastructures sont dépassées. Le pays ne dispose pas encore d?une carte ? Flood Map ? pouvant établir les zones les plus à risques en période de grosses pluies et d?inondations, même si une étude menée par la firme Gibbs en 2002 identifiait 326 flood areas à travers le pays. Une somme de Rs 150 millions est consacrée dans le budget de l?année 2007-08 pour la construction des drains par la National Development Unit (NDU). Or, ce n?est qu?après le drame de mercredi que la construction de ces drains est redevenue prioritaire sur l?agenda de la NDU.

Constat affligeant au niveau des cours d?eau et des rivières. Celles-ci sont des drains naturels. Or, elles sont obstruées et à chaque intempérie, elles sortent de leurs lits. De plus, les déboisements ont toujours cours au pied des montagnes pour aménager des nouveaux morcellements résidentiels. Et tout cela sous l??il impassible des collectivités locales. Or le déboisement contribue à aggraver les problèmes d?inondations. L?éducation des citoyens reste encore à faire. Le public n?a pas été sensibilisé quant à l?importance des drains et le fait de ne pas les obstruer en y jetant des ordures.

Les averses de mercredi démontrent une fois de plus le laxisme des autorités dépassées par les événements. Triste bilan d?une semaine où le bon sens a joué aux abonnés absents.

L?OPPOSITION FULMINE

Le leader de l?opposition, Paul Bérenger enrage. Face à la presse hier, il a fustigé le « manque de bon sens » du ministre de l?Éducation, Dharam Gookhool, et la « lâcheté » des autorités qui, selon lui, tentent de faire porter le chapeau à la station météorologique de Vacoas. Il a d?ailleurs renouvelé son appel à la démission de Dharam Gokhool. Selon lui, le ministre porte, avec Navin Ramgoolam, « l?entière responsabilité » des pertes de vies humaines à la suite des pluies torrentielles de mercredi. « Le Premier ministre est tout aussi responsable, car il aurait dû intervenir quand il a vu que son ministre n?a pas pris ses responsabilités », s?est écrié Paul Bérenger, qui estime par ailleurs que les services météorologiques ont fait leur travail en émettant mercredi matin un communiqué faisant état de l?existence d?un danger dû aux grosses averses.

LE PLAN ORSEC

Le terme ORSEC est l?acronyme d?Organisation de la réponse de sécurité civile. En vigueur en France, il s?agit tout simplement d?un système polyvalent de gestion de crise. Cela consiste concrètement à assurer une coordination efficace de l?organisation des secours, mais aussi à recenser les moyens publics et privés susceptibles d?être mis en ?uvre en cas de catastrophe.

Cette structure est placée directement sous la direction du préfet dont la région a été touchée par une catastrophe.

ET LES SOLUTIONS?

● Revoir tout le dispositif de communication interne entre le bureau du Premier ministre, la météo, le National Disaster Committee (NDC), la Police, etc. pour éviter, à nouveau, des situations de cafouillage et de paralysie.

● S?assurer que le NDC ne se réunisse pas uniquement en cas d?urgence, mais fasse un monitoring constant et scientifique des dossiers relatifs aux catastrophes naturelles. Ainsi, avec les effets du changement climatique et la manifestation des nouveaux phénomènes naturels, le NDC devrait disposer des données climatiques des 50 dernières années afin de pouvoir prendre des décisions qui soient basées sur des données fiables.

● Réactiver le Land Drainage Programme et accélérer les constructions des drains.

● Rationaliser les permis de construction sur le flanc des montagnes. Mettre un système de gestion et de nettoyage des rivières sur pied et interdire les constructions sur les berges des rivières.

● Créer une Flood Map qui identifierait toutes les zones potentiellement à risques d?inondation.

● Équiper la météo de technologies de pointe et solliciter l?aide des pays amis pour la formation des météorologues.

QUESTIONS A

DHARAM GOKHOOL, MINISTRE DE L?ÉDUCATION

« C?est au PM de décider si je dois démissionner »

Pensez-vous avoir pris toutes les mesures nécessaires pour éviter les drames qui se sont produits mercredi ?

Le décès, dans les circonstances exceptionnelles et sans précédent, d?une étudiante et de trois autres personnes est toujours très triste. Ces inondations étaient anormales et imprévisibles. En ce qui concerne les mesures prises, le protocole établi a été dûment respecté. Dans ce cas précis, les conditions pour émettre un avis de pluies torrentielles n?étaient pas atteintes le matin et la question de fermer les écoles dans la matinée ne s?est donc pas posée. D?autre part, la météo n?était pas en mesure de prédire les pluies torrentielles qui ont suivi.

Quelles leçons retenez-vous après ces pluies meurtrières et quelles mesures comptez-vous prendre à l?avenir ?

Nous devons rester concentrés et surveiller continuellement la situation afin de s?assurer qu?il n?y ait aucune victime à l?avenir. L?on se rend compte qu?avec les conditions météorologiques anormales qui sévissent actuellement, surtout avec le changement climatique, il faudrait revoir tout le système. Pour s?assurer que les décisions soient prises en tenant compte de tous les paramètres y compris l?avis de la météo.

Beaucoup de personnes pensent que vous devez démissionner?

La nomination des ministres est la prérogative du Premier ministre (PM) et c?est à lui de décider si je dois démissionner. Cependant, j?assume pleinement mes responsabilités dans toutes les circonstances. Je suis convaincu que nous avons respecté tout le protocole. Notre décision était basée sur l?avis de la station météorologique, comme c?est le cas pour la Réunion. Le Cabinet a institué un Fact-Finding Committee et nous allons collaborer pleinement.

En tant que ministre de l?Éducation, vous êtes le premier défenseur des élèves. Or, vous avez déclaré sur une radio privée que « sur 350 000 étudiants, il n?y a eu qu?une seule victime ». Vos commentaires ?

Oui, je suis et je serai toujours le défenseur de tous les élèves et je me suis assuré personnellement, pendant toute la journée de mercredi, de la sécurité de nos enfants. Les directeurs des zones étaient sur le terrain et donnaient des feed-back réguliers aux headquarters qui étaient en contact permanent avec moi.

Pour revenir à ma déclaration à une radio privée, je voudrais répéter ce que j?avais prononcé ce jour-là. Je voulais faire une déclaration sur l?état des lieux dans nos écoles et les dispositions prises par le ministère. J?ai déclaré : « Nou ena 350 000 élèves dan nou banne lécole. Li malheureux qui enn zenfant in perdi lavie. » Le journaliste ne m?a pas laissé terminer ma phrase et m?a coupé court en me disant : « Monsieur Gokhool, tout de même, un, c?est trop. »

Ce à quoi j?ai répondu : « Oui, c?est trop. Mo dakor ek ou. » C?est malheureux qu?on ait donné une mauvaise interprétation de mes propos et qu?elle a été répercutée à travers l?île. Ce sont, hélas, les aléas du direct.

Publicité