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Les signes de la crise

18 mars 2008, 00:00

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Le torchon brûle. Du moins une certaine impatience s?installe dans les rangs de l?Alliance sociale. Si jusqu?ici il n?y avait que des spéculations et des rumeurs, désormais les voix dissidentes et les colères s?expriment librement. Mais tout n?est pas fondé que sur des considérations politiciennes ou purement personnelles. Il y a également des divergences de vue sur l?orientation économique qu?a choisi le gouvernement. A ce titre, le mécontentement devient plus perceptible.

A tel point que le Premier ministre a été contraint à hausser le ton. C?était lors d?une fête à Centre-de-Flacq le 9 mars. Navin Ramgoolam fustigeait ainsi «celui qui quand il n?a pas ce qu?il veut ? être ministre ? change de camp.» Il ne faisait pas explicitement référence à l?ancien lord-maire Reza Issack mais tout le monde avait compris quelle était sa cible. En fait, depuis que le député du Parti travailliste (PTr) avait admis avoir rencontré le leader du Mouvement militant mauricien (MMM), Paul Bérenger, il a donné une consistence au discours qui veut qu?un malaise s?est installé au sein de l?Alliance sociale.

Cela fait suite aux bruits qui courent sur le mécontentement d?un certain Anil Bachoo notamment. Ou encore sur l?opposition, celle-ci publiquement exposée, qui existe entre Nita Deerpalsingh et Rama Sithanen par rapport à certains choix de politiques économiques. S?il faut faire une différence entre la position que prend Nita Deerpalsingh et des déclarations publiques de Reza Issack et, plus près de nous, de Madan Dulloo, il n?en demeure pas moins que la situation devient délicate pour le chef de la majorité.

C?est ce qui devait, par ailleurs, amener le Premier ministre à Centre-de-Flacq à dénoncer «ces gens qui s?engagent en politique pour obtenir quelque chose en retour alors que les politiciens devraient être les serviteurs du peuple. Cette mentalité est en train de se développer. Certains n?ont pas réussi à accomplir grand-chose et veulent donc être nommés ministres. Et quand ils n?ont pas ce qu?ils veulent, ils commencent une rébellion dans le parti. Sa nou bizin konn mat zot».

Pour Navin Ramgoolam, il s?agit de dénoncer l?opportunisme des uns et de ménager les frustrations des autres. Des ministres qui se plaignent de ne pas pouvoir le rencontrer à ceux qui préparent déjà leur sortie de la majorité, il se doit d?interpréter un numéro d?équilibriste. D?où son coup de gueule à Centre-de-Flacq contre «lespri kabose». «Ce n?est pas possible que vous votiez pour quelqu?un lors des élections, et alors que, nous, nous travaillons, nous trimons, eux quand ils n?obtiennent rien, ils changent de camp. Et ils disent avoir un esprit indépendant! Ler gete, lespri kabose sa, pa lesprit independan !»

Le Premier ministre peut s?en prendre à ceux qui se plaignent de leur position au sein de son gouvernement. Mais chacun met sa posture sur le compte d?une réflexion qui vise le bien-être du pays. Cela se sait. C?est toujours plus facile de critiquer lorsqu?on n?a pas obtenu ce qu?on a voulu, qu?on se sent humilié par son Premier ministre ou lorsqu?on développe des scénarii en vue de nouveaux écumages politiques. Pour ce dernier élément, il suffit de rapporter l?idée émise par Reza Issack en vue d?une configuration politique de celle qui existe actuellement. «Le pays serait gagnant si une alliance PTr-MMM voyait le jour. Actuellement, nous vivons trop dans une tension permanente», se permettait même de proposer l?ancien lord-maire de Port-Louis le 10 mars dans une déclaration à l?express.

Celui-ci poussait même plus loin le bouchon en assurant qu?il verrait bien Paul Bérenger à la State House, Navin Ramgoolam comme Premier ministre et Rashid Beebeejaun comme vice-Premier ministre ! Ce sont de telles affirmations qui doivent faire fulminer des chefs de parti. Ce sont des déclarations qui préparent la voie de sortie pour ceux qui entament une stratégie de rupture. D?ailleurs, Reza Issack insistait sur le fait qu?il faut «expect the unexpected» (se préparer à l?imprévu). En politique, rappelait-il, «toutes les options restent ouvertes» même s?il s?empressait de rajouter qu?il ne veut «trahir personne».

<I>«Mais tout ne se résume pas à une question de divergence d?idées. Les uns et les autres commencent déjà à mi-mandat à échafauder des plans.»</I>

L?expression qui veut que «toutes les options restent ouvertes» a été reprise par Madan Dulloo ces derniers jours. C?est une autre manière de rappeler la fameuse phrase de sir Satcam Boolell qui avait affirmé que «la politique est l?art du possible». Quant à Madan Dulloo, il est l?illustration aujourd?hui de l?insatisfaction qui existe chez certains au sein du gouvernement. De sa difficulté à rencontrer le Premier ministre au désenchantement par rapport à l?action gouvernementale, Madan Dulloo et son parti, le Mouvement militant socialiste mauricien (MMSM), pourraient voir toutes leurs aigreurs s?évaporer autour d?une tasse de thé avec Navin Ramgoolam ou alors prendre la porte de sortie du fait de certaines considérations qui dépassent le seul cadre de la critique contre le style de gouvernement de l?Alliance sociale. C?est la deuxième option qui s?est avérée exacte. Madan Dulloo est allé trop loin et Navin Ramgoolam a exercé son pouvoir avec pleine sévérité.

C?est également toujours ardu lorsqu?on veut faire croire qu?on se bat pour les idées et les convictions que l?on a défendues lors d?une campagne électorale. C?est le principe que défend la députée rouge Nita Deerpalsingh. Tout en reconnaissant que de manière générale, un gouvernement commence à éprouver des difficultés à satisfaire toutes les attentes, dont aussi celles de ses propres membres, elle maintient que l?impopularité ne doit pas être motif pour faire dévier un gouvernement de son programme électoral. «Biensûr qu?à mi-mandat, un gouvernement n?a pas le même soutien populaire qu?il a lorsqu?il vient d?être élu. Mais à la fin, je dis que l?essentiel, c?est de savoir si on a des convictions ou si on n?en a pas.»

Et même si ses prises de position confortent la perception d?une certaine scission au sein de la majorité, Nita Deerpalsingh estime qu?avant tout, il importe de défendre le projet de société pour lequel on a été choisi. «Je ne défends pas des convictions personnelles. Je défends, et je n?ai aucun doute là-dessus, des convictions qui sont dans le programme électoral qui nous a permis de remporter les élections. C?est un contrat moral qu?on a passé avec le peuple. Ensuite, je pense qu?il est temps d?en finir avec cette approche qui veut que chaque divergence d?idées est synonyme d?une crise au sein d?un gouvernement ou d?un parti politique. Le Premier ministre l?a clairement fait ressortir : il nous faut une culture du débat. A un moment où nous célébrons les quarante ans de notre indépendance, où on parle de maturité d?un peuple, on doit en finir avec cette mentalité qui veut que le chef de parti est un Missie konn tou!» tonne la député travailliste.

Mais, et cela on le sait fort bien, tout ne se résume pas à une question de divergence d?idées. Les uns et les autres commencent déjà à mi-mandat à échafauder des plans. On se souviendra que la rumeur d?un malaise d?Anil Bachoo au sein de l?ancien gouvernement MSM-MMM circulait bien avant les élections. Ce n?est pourtant qu?à la veille des législatives qu?il devait changer de camp. Au-delà des rendez-vous, un gouvernement impopulaire voit souvent ses plus ardents défenseurs se laisser gagner par la tentation de quitter le navire qui commence à couler.

En est-on là avec le gouvernement de l?Alliance sociale ? Il est un fait que la politique économique que prône le ministre des Finances, Rama Sithanen, ne fait pas l?unanimité. Le débat a été porté sur la place publique. Le Premier ministre a, pour sa part, choisi de couper la poire en deux. Il a accordé son soutien à la réforme économique mais, en même temps, il insiste pour une grande prise en compte du fait social. Ce n?est pas toujours suffisant pour calmer les critiques de ceux qui veulent voir une plus grande malléabilité dans la gestion économique afin de satisfaire la population, quitte à faire preuve de populisme. Un populisme qui généralement se métamorphose en électoralisme à la veille des consultations populaires.

C?est aujourd?hui le grand défi de Navin Ramgoolam : donner une nouvelle cohérence à son gouvernement. Des actions concrètes devront être prises pour éviter toute hémorragie. C?est la menace qui plane sur le gouvernement de l?Alliance sociale. Un gouvernement qui se doit absolument de faire l?économie d?une démission à la Sithanen.

Les choix à faire</B>

Lorsque des membres de son gouvernement commencent à s?impatienter, un Premier ministre peut adopter plusieurs postures. La première, celle qui est la plus couramment utilisée, est celle de voir le chef de la majorité durcir le ton et se montrer intransigeant. Cela a été jusqu?ici la première réaction de Navin Ramgoolam. Il n?a ainsi pas ménagé Reza Issack alors que ce dernier se préparait à rencontrer une nouvelle fois le leader du MMM, Paul Bérenger. Bien-sûr qu?il ne l?a pas cité nommément mais le Premier ministre était manifestement irrité. Il n?aura pas eu le temps de se remettre de cette colère que Madan Dulloo remettait publiquement en question son appartenance à l?Alliance sociale. Dans ce cas précis, puisqu?il a affaire à un ministre de surcroît leader de parti, le Premier ministre a choisi de lui accorder un entretien. Et c?est Rashid Beebeejaun qui devait déclarer que lorsque des membres du gouvernement ne sont pas contents, ils devraient rencontrer le Premier ministre pour en discuter. Sauf que c?est justement de l?indisponibilité qu?il est question. Madan Dulloo n?est pas le premier membre de l?exécutif à se plaindre du fait qu?il ne peut avoir des rencontres avec le chef de la majorité. En coulisses, ils sont nombreux à pester contre ce Premier ministre qui ne les reçoit pas. Sauf qu?on peut se poser la question de savoir à quoi sert le Conseil des ministres ? C?est une instance qui est la plate-forme idéale pour les ministres d?évoquer les questions qui les intéressent au chef de gouvernement. Se pourrait-il que ce ne soit pas le cas? La démocratie et le débat ne fonctionneraient-ils qu?en un seul sens? Autant de questions qui restent sans réponse. Mais il y a une question à laquelle Navin Ramgoolam devra trouver rapidement une réponse s?il veut sauver l?homogénéité de son gouvernement. Comment se prévenir contre des départs prématurés ? Il peut choisir de procéder à un remaniement ministériel ou encore trancher dans le vif comme il l?a fait dans le cas de Madan Dulloo. Il peut aussi envisager de négocier des allégeances. Mais en dernier ressort, il ne peut donner l?impression de céder à des pressions ou à des menaces. Pour l?instant, il profite de la division de l?opposition pour maintenir un semblant de cohérence au sein de son gouvernement. Il joue aussi de cette division pour laisser planer le suspense. C?est ainsi que l?absence du leader du MMM et des autres dirigeants de ce parti à la «Garden Party» à la «State House» dans le cadre des festivités autour du quarantième anniversaire de l?indépendance a prêté à maintes spéculations. Dont celle d?un éventuel rapprochement entre le PTr et le MSM. Il n?en demeure pas moins qu?il est encore inopportun d?évoquer de tels arrangements politiques. Et ce n?est pas non plus suffisant, comme stratagème, au Premier ministre pour contrer les dissensions qui existeraient au sein de son gouvernement. C?est une affaire de style. Force est de constater que le style ramgoolamien ne résiste pas fermement aux critiques.

<B>Les phrases assassines</B>

■ «Ils disent avoir un esprit indépendant! Ler gete, lespri kabose sa, pa lesprit independan!» Navin Ramgoolam, Premier ministre

■ «Le bilan de l?Alliance sociale n?est pas éloquent.» Les délégués du comité national du MMSM

■ «Le MMSM doit faire entendre sa voix. D?autant qu?il y a eu des décisions inacceptables qui doivent être revues.» Madan Dulloo, leader du MMSM

■ «Navin Ramgoolam n?a pas changé. Ses ministres doivent attendre longtemps avant d?obtenir un rendez-vous avec lui.» Paul Bérenger, leader de l?opposition

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