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Grandir dans la rue
Nathalie est là, à l?entrée de la galerie souterraine du Caudan, à quelques dizaines de mètres du casino. Assise en tailleur, ses yeux lourds ne fixent aucun sujet. Ils luisent, anéantis. Elle se balance en saccades rapprochées ; colonisée par les poux jusqu?aux paupières. Ses ongles noirs de crasse retiennent des miettes de biscuits. Elle lèche goulûment une main, mendie « enn ti kass » de l?autre. Une odeur nauséabonde flotte dans l?air, émanant d?un panier en osier désossé. Pas de questionnement abrupt : il faut la laisser venir.
Aussi menue que chétive, Nathalie a 13 ans. Elle est mère d?une petite Tracy, âgée de deux ans. Du père, plus de nouvelles. Le sien est mort l?année dernière, sur un chantier. Reste son bébé. C?est pour elle que Nathalie fuit chaque matin Sainte-Croix, où elle partage un trou à rats avec sa mère.
À la nuit tombante, après avoir « travaillé » toute une journée, Nathalie reprend son bus. Non sans avoir vidé son gobelet-tirelire sur le comptoir de la boutique du coin. Une centaine de roupies par jour pour se maintenir en vie, elle et sa fille ; Nathalie dit qu?elle a de la chance. Elle n?est la proie de personne, un luxe sur les trottoirs de la capitale.
Vendre son corps pour trois fois rien
Ces mômes des rues, nous les avons approchés. Ils ont 8, 12 ou 15 ans. Tous ont le même visage un peu chiffonné que les gamins de « Jo?burg » ou de « Tana ». Pourtant, ce ne sont pas les mêmes. Ici, pas de sans-abri en culottes courtes, mais des jeunes livrés à eux-mêmes du matin au soir. Ils ne dorment pas dans la rue : ils y errent, parfois depuis des années. Ils sont là, près des salles de jeux, des supermarchés. Ils se bagarrent pour nettoyer des voitures ou vivotent de larcins faciles. Et risquent de basculer à tout moment dans la dé-linquance ou la prostitution. L?école ? Un lointain souvenir.
Combien sont-ils ? Selon les estimations des organisations humanitaires, environ 6 500 enfants mauriciens seraient livrés à eux-mêmes dans l?ensemble de l?île. Le Programme des Nations unies pour le développement mène actuellement une enquête pour savoir si cette évaluation est crédible (voir hors-texte). « Leur histoire est toujours à peu près la même, explique un responsable d?ONG. Rares sont les orphelins : la plupart fuient des familles misérables, ou celles-ci les a rejetés. »
Le plus jeune enfant approché a 6 ans. Sa mère, qui n?a pas de quoi le nourrir, l?envoie mendier sur les trottoirs de Rose-Hill accompagné de sa grande s?ur. À la maigreur des corps, on croirait voir deux fantômes. La moiteur glacée de la main molle qu?ils vous tendent pour vous saluer ne donne qu?une faible idée de la dureté de leur vie.
D?autres petits vagabonds connaissent une enfance encore plus brutale. Engoncée dans une jupette trop serrée, Marie, 15 ans, vend son corps pour trois fois rien. Pour l?approcher, il faut avancer à petits pas. Marie nous explique qu?à échéance régulière, un adulte vient « relever les compteurs » ou lui apporter sa pitance.
Une mère shootée à l?héroïne
Mais c?est Titi, « la matante », qui supervise le quotidien de la petite et intervient au moindre problème.
Titi a recueillie Marie à la naissance de son deuxième fils. Elle l?a logée, nourrie, blanchie. Mais toutes les bonnes choses ont une fin. « Finn ariv enn ler kot matant inn dir moi al travay asoir », raconte Marie.
Jason ne sera jamais un dealer ? il l?a promis à sa grand-mère mourante. Pourtant, ce ne sont pas les occasions qui manquent à cet enfant errant. Sa mère, shootée à l?héroïne, réclame ses services lors des livraisons dangereuses. Le deal : faire le guet contre deux cents roupies. « Sak foi mo dir li fer li to même, mo pran mo bisiklett mo ale. » Aller pêcher, histoire de survivre. Mais un matin, ça dégénère. « Mo mama inn b? moi enn kout kouto », raconte Jason. Son jeune frère de 8 ans vit la même galère. Lui aussi résiste au chantage de la mère : « Tansyon lapolis ferm moi ! »
Construits par la rue, certains sont devenus des as de l?entourloupe ou des petits caïds respectés. Comme Kevin, 14 ans, connu comme le loup blanc entre la rue Royale et la rue Desforges. Mais on nous avait prévenus : cette belle gueule de Roche-Bois se déplace sans cesse. La seconde journée de recherches est la bonne. Kevin traîne ce soir-là à la gare du Nord. Ce qui frappe d?emblée, c?est son look soigné : un « K » tatoué sur la main gauche, une feuille de gandia percée sur l?oreille droite? et un t-shirt Spiderman.
Collection de cicatrices
Il nous montre sa collection de cicatrices. La plus belle, sur le front, mérite une explication : « Enn dimounn ti zour mo mama. Monn batt li, normal. Lerla monn gaign kout tiyo. » Kevin tire la langue au malheur en souriant aux passants. Il serre des mains, plaisante à droite et à gauche. Avec un boutiquier qui lui fait crédit, un chauffeur de bus, un policier en civil qui le klaxonne. « Mo kamouad sa ! », fanfaronne le garçon.
Ses copains aiment la rue, disent-ils, pour « l?aventure » et la « liberté » qu?elle procure. Bien peu s?aperçoivent, comme Kevin, que cette liberté à laquelle ils tiennent tant, parce qu?ils n?ont rien d?autre, n?est qu?un mirage. « Lari, ene lanfer sa ! Ena dimounn lager, zoure, boir? », raconte Kevin. Mais la rue est plus forte : il y retournera demain.
D?autres échouent sur un bout de plage. Parfois, il ne faut pas chercher bien loin. Assis sur le sable du Goulet, un petit clown grimaçant et un bout de chou livide aux airs de chat écorché collent un sac en plastique sur leur bouche. Tous deux aspirent à pleins poumons une dose de colle achetée à Rs 25. Pas de cris, pas de jeux. Cette extrême apathie n?est due qu?à l?abrutissement des « snifs ».
Toute la stratégie des travailleurs sociaux est de réintégrer dans le système les Kevin, Marie, Jason Nathalie et tant d?autres. Mais à leur rythme. Pas de contrainte. De l?accompagnement. « Les enfants doivent participer aux décisions qui les concernent », nous expliquent les éducateurs. Grâce à leur dévouement, certains sortiront d?affaire. Presque miraculeusement.
*(Des prénoms et des lieux ont été modifiés pour préserver la sécurité des personnes interrogées).
CENTRES ANFEN : ZOOM SUR UNE STRUCTURE PREVENTIVE
L?échec scolaire est généralement l?une des raisons qui poussent les jeunes à finir dans la rue. À Maurice, il existe différentes structures spécialisées pouvant prévenir et accueillir les enfants en difficulté. Parmi elles, l?association ANFEN (Adolescent Non Formal Education Network), dont l?un des objectifs est de recueillir les enfants avant que la rue ne les emporte. Créé en 2000 à l?initiative de l?UNICEF, ANFEN regroupe 16 centres dispersés dans les régions dites « à risques » du pays.
Aujourd?hui, l?association accueille plus de 750 jeunes en difficulté scolaire. « Ce sont des enfants traumatisés par leur échec scolaire, mais aussi par l?environnement dans lequel ils évoluent. Beaucoup arrivent chez nous analphabètes, et notre objectif est de leur redonner confiance », explique le secrétaire de l?association. Tout comme n?importe lequel des professeurs, les animateurs d?ANFEN enseignent un programme scolaire aux élèves. Toutefois, l?association revendique son programme « informel » : « Les éducateurs s?adaptent aux difficultés de chaque élève. Il n?y a pas de programme défini à l?avance, on évolue au rythme des enfants. Leurs besoins sont toujours pris en considération », souligne Bernard d?Argent. Plus qu?un centre d?apprentissage, ANFEN est avant tout un îlot de sécurité pour ces enfants.
Parallèlement, l?association se fait un devoir de former ses 150 animateurs et bénévoles.
« Leur volonté et leur croyance en ces jeunes sont déjà une bonne chose, mais nous devons aussi les former afin de s?assurer du bon déroulement du programme », ajoute Bernard d?Argent. ANFEN vit grâce aux différents dons provenant de particuliers. De plus, ces centres ne sont pas reconnus par l?État.
Rosy Kheedoo, l?ange gardien de Baie-du-Tombeau
Rosy Kheedoo, connaît et a vu les pires maux qu?un enfant de rue puisse subir, mais cela ne l?empêche pas de nous accueillir avec un sourire radieux et communicatif. C?est à L?école de la vie, à Baie-du-Tombeau, que cette éducatrice nous reçoit. Son combat : sortir les enfants de la rue et les détourner de la drogue. Entourée d?une ribambelle de gamins, Rosy nous fait visiter l?école qu?elle a créée il y a six ans. Un jardin fleuri, une maison toutes portes et fenêtres ouvertes. Nous entrons dans la première pièce, une grande salle dans laquelle une dizaine d?enfants sont réunis autour d?une table. « Dites ?bonjour? », s?exclame Rosy.
On lui demande alors depuis quand elle travaille dans le social : « J?ai toujours ?uvré dans le social, et j?ai été formée par l?Église catholique. » C?est en 1976 que Rosy s?installe à Baie-du-Tombeau. Elle travaille quelque temps avec des formateurs et devient présidente du Mouvement civique d?Elisabethville. Rosy quitte ce poste pour former ensuite le Mouvement civique de Baie-du-Tombeau. « En travaillant à Elisabethville, mon travail était limité aux habitants de ce quartier. Mais des gens de Baie-du-Tombeau me sollicitaient et je voulais aussi les aider. Vous comprenez, si je suis travailleur social, c?est pour tout le monde, j?ai donc quitté le mouvement d?Elisabethville ! ».
Son engagement auprès des enfants de rue arrive quelques années plus tard. « En août 2002, nous avons organisé un camp de vacances avec des enfants de Baie-du-Tombeau. Des enfants de rue ont alors intégré ce camp. C?est là que j?ai pris conscience qu?il fallait faire quelque chose pour eux. »
Sentant la gravité et l?urgence de la situation, Rosy crée L?école de la vie. Depuis son ouverture, plus d?une centaine d?enfants sont passés dans ses locaux. « Les anciens reviennent souvent me voir. Certains sont en formation dans l?hôtellerie, d?autres sont mécaniciens. Si j?avais les moyens financiers, je ferais plus que cela. Mon rêve serait de pouvoir les accueillir tous. ».
Et lorsqu?on lui demande quelle est sa plus grande satisfaction, elle nous répond : « La réussite des enfants. »
COMBIEN SONT-ILS ?
Les Nations unies enquêtent
Sur ces enfants, on sait presque tout : leurs trottoirs, leurs galères, leurs combines. On sait aussi qu?ils cumulent les handicaps : ils ne votent pas et n?émeuvent pas grand monde. Mais combien sont-ils, ces gosses de rue ? Là, c?est le flou artistique. « Personne ne le sait, aucune statistique fiable n?est disponible ! », se met en rogne Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson for Children. C?est justement pour y voir plus clair que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) mène actuellement l?enquête.
Cette étude, chiffrée et complète, sera la première du genre à Maurice. Elle est réalisée avec le concours du campus de Réduit pour le compte du ministère des Droits de la Femme, du Développement de l?enfant et du Bien-être de la famille. Les résultats sont attendus d?ici « deux à trois mois », indique-t-on au bureau du PNUD à Port-Louis. Il s?agit notamment de « dégager un consensus autour du nombre d?enfants de rue », expliquent les auteurs. Or, le sujet est sensible.
Un enquêteur explique : « Chacun a une bonne raison d?instrumentaliser les chiffres. D?un côté, les associations sont tentées d?exagérer la situation pour obtenir davantage de subventions. De l?autre, les autorités peuvent sous-estimer le phénomène pour éviter d?être mises en cause. » On comprend mieux pourquoi, malgré des voyants au rouge, les statistiques sont muettes sur le sujet. Presque muettes : le chiffre de 6 500 enfants de rue fait autorité depuis 2001? sans qu?on ne sache plus très bien d?où sort cette donnée.
Et là, surprise : l?auteur de ladite étude invite lui-même à la prudence. Et reconnaît que son calcul est à prendre avec des pincettes. « C?était loin d?être un travail scientifique, je n?en avais pas les moyens. Mon estimation est basée sur quelques quartiers en difficulté, avec toute la subjectivité que cela suppose », indique Daniel Anacooa, ex-responsable d?un réseau d?éducateurs de rue aujourd?hui dissous. La réalité est-elle plus grave ou, au contraire, a-t-on dramatisé les faits ? Le PNUD tranchera. À condition de s?entendre au préalable sur les critères de définition. « Qu?est-ce qu?un enfant de rue ?
On bute souvent sur cette question », fait ressortir un éducateur. Il développe : « Est-ce un enfant DE la rue, qui vit seul, sans famille, sur les trottoirs ? Ou est-ce un enfant DANS la rue, qui y passe l?essentiel de la journée, mais qui garde un lien avec sa famille ? La frontière n?est pas toujours très nette, mais elle existe. » Au carrefour de la rue de l?Oubli, on jargonne, on classe les errances. Pas sûr que ces enfants perdus, même familles cabossées, même regard anéanti, même règle de survie, font vraiment la différence.
« Il faut instaurer un climat de confiance avec le mineur »
Pourquoi des mineurs peuvent se retrouver dans la rue ?
L?école est obligatoire jusqu?à 16 ans. Mais ce n?est pas suffisant. Il y a des enfants qui n?arrivent pas à s?adapter et qui quittent l?école. Il faut aussi considérer d?autres facteurs, la famille par exemple. Certains parents refusent de prendre en charge leurs enfants. Il suffit que des parents se séparent et que la famille se recompose pour qu?un enfant se sente isolé ou rejeté par les siens.
Dans ce cas, il s?éloigne du foyer familial. Il se retrouve alors perdu face à ce milieu qu?il ne peut gérer et cher-che à évoluer dans un autre monde.
Et cet autre monde, c?est la rue.
Mais comment faire pour sortir les enfants de la rue ?
Contrairement aux idées reçues, il ne suffit pas d?appliquer la loi pour qu?un enfant quitte la rue. C?est-à-dire qu?il ne faut pas se contenter de prendre une voiture, de le récupérer, et de le ramener chez lui. C?est beaucoup plus compliqué. Ce sont avant tout des jeunes qui ont vécu des moments difficiles, et qui ne font plus confiance aux adultes.
La communication est très importan-te. Il faut instaurer un climat de con-fiance avec le mineur, et ça passe par le dialogue. On doit lui faire comprendre que l?attitude qu?il a adoptée est mauvai-se, et lui inculquer de nouvelles valeurs. En général, nous l?observons et nous identifions ses habitudes afin de déterminer la meilleure façon de l?aborder.
Comment se passe la réinsertion d?un enfant ?
Le suivi est assez difficile. Une fois que l?enfant a changé, il doit réintégrer la société. Mais où mettre un petit qui a vécu deux ou trois ans dans la rue et qui est déscolarisé ? Le remettre à l?école, c?est difficile. Il faudrait une structure adaptée qui permettrait de réhabiliter ces enfants. Hélas, Maurice n?est pas assez équipée dans ce domaine.
Fabrice ACQUILINA et A. O.
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