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Mozambique : L?Eldorado oublié
Une concession sur une surface de 100 000 hectares. Pratiquement la moitié du territoire mauricien. Ceci, sur la côte est africaine, dans un pays qui représente un carrefour du trafic commercial dans cette région d?Afrique. On l?avait annoncé en grande pompe à la fin des années 90 : la zone économique exclusive au Mozambique était pleine de promesses et de rêves d?une prospérité agricole, à défaut d?une autosuffisance alimentaire. Toutefois, environ dix ans après, le réveil est brutal. L?exploitation de cet « Eldorado » pour les opérateurs mauriciens n?a pas donné les résultats escomptés.
Aujourd?hui, le ministère de l?Agro-industrie n?a pu donner une indication sur l?ampleur de l?exploitation réelle de cette zone économique exclusive mauricienne. Pourtant, à l?époque, les autorités avaient identifié les secteurs tels que l?agriculture, l?agro-industrie, la pêche, le textile, l?industrie manufacturière et l?écotourisme comme des avenues d?investissements possibles et viables. L?on voyait à l?époque 100 000 hectares de culture agricole additionnelle, rajoutant au succès du sucre mauricien.
Parmi ceux ayant été témoins de cette période et de toutes les possibilités énoncées, Amédée Darga, aujourd?hui président du conseil d?administration d?Enterprise Mauritius. Il livre ses impressions sur cette zone économique exclusive. « Il y a loin de la coupe aux lèvres comme c?est malheureusement le cas à Maurice. On déclare une très bonne intention, on fait une bonne démarche et puis, la concrétisation ne suit pas. On n?en entend plus parler. J?espère me tromper, mais je n?ai pas l?impression que l?on ait réalisé grand-chose sur ces terrains », déclare-t-il.
À la base, l?intention était de faire d?une pierre deux coups. D?abord, il y avait une ambition politique. Le gouvernement mauricien voulait, à travers ce sentiment de solidarité envers un pays pauvre de la région, conforter sa position dans la période commerciale pré-Southern African Development Community. Puis, une délocalisation pour les hommes d?affaires mauriciens qui auraient à leur disposition une main-d??uvre moins chère, des territoires fertiles et un pied en Afrique, un marché au potentiel inimaginable par rapport à celui de Maurice.
Ainsi, l?accord Mozambique-Maurice s?articule sur trois axes. En premier, un accord de non-double imposition. Puis, la mise à la disposition de l?État mauricien d?une superficie de 100 000 hectares pour le développement de la zone économique exclusive. Et finalement, l?achat par un consortium mauricien ? SENA, par la société Marromeu ? de deux sucriers. En 1998, les investisseurs potentiels étaient une vingtaine à s?être manifestés. Le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) avait même commencé à développer une variété de canne à sucre adaptée à l?environnement mozambicain.
Puis, il y a eu ce fonds d?investissement privé de $ 20 millions (Rs 472,6 millions à l?époque) qui servirait à financer des projets dans cette zone mauricienne au Mozambique, le Mozambique Venture Capital Fund. Cette somme devait être utilisée pour financer des projets entre $ 250 000 et $ 2,5 millions, destinés aux petites et moyennes entreprises (PME) mauriciennes et étrangères, et leur permettre d?investir par le biais de l?offshore mauricien. Mais aujourd?hui, plus personne ne sait ce qu?il en est advenu, ou si des entreprises mauriciennes en auraient bénéficié. Un « mort-né » comme le qualifie Amédée Darga.
Selon certains observateurs, aujourd?hui, une bonne partie de cette zone économique est sous la culture de la canne à sucre sous l?égide de la société Marromeu. « Ils ont tout transformé dans cette zone, il faut le voir pour le croire. Ils ont transformé des zones arides en des domaines habitables, avec des villages et des développements sociaux pour les travailleurs », confie un membre de la diplomatie mauricienne basée à Maputo.Néanmoins, mis à part la société Marromeu, aucun autre opérateur Mauricien ne s?est démarqué dans l?exploitation de ce territoire.
« Maurice a perdu trop de temps »
Mais comment expliquer un tel désenchantement devant un projet avec tant de potentiel et de promesses ?
« Si l?on pense aller dans un pays africain dans un esprit et avec des dispositions de petits planteurs, l?on se trompe lourdement. À moins d?avoir la volonté de véritables pionniers. Autrement, il faut s?organiser en entité commerciale moderne, savoir mobiliser les moyens qui existent sur le plan international et avoir une approche professionnelle.
Je doute que cela fut organisé », explique Amédée Darga. Une mauvaise organisation pour lui, mais manque de motivation pour d?autres.
Shahil Ram-churn, président de la Hindu Chamber of Commerce, n?est pas convaincu de cette zone économique exclusive. « Investir au Mozambique, ce n?est pas pour demain. D?abord, il faut situer la zone économique exclusive dont bénéficie Maurice : elle se situe à Beira, qui est excentré de l?axe de commerce et de développement que représente la capitale de Maputo. Ensuite, le Mozambique a un grave problème d?eau. Sans compter une fourniture d?électricité qui n?est pas stable. Investir au Mozambique n?est pas un choix réaliste. »
Pourtant, aujourd?hui, plusieurs pays ont identifié le Mozambique comme une plate-forme de développement en Afrique. Un membre de la diplomatie mauricienne basée à Maputo explique d?ailleurs que les Américains, les Chinois et les Brésiliens ont déjà investi le territoire mozambicain, notamment dans des projets de développement de biocarburant. « La situation n?est plus la même qu?avant.
À l?image du réseau ferroviaire que les Indiens ont complètement réhabilité. Ils nous ont dépassés en termes d?ambitions, Maurice a trop perdu de temps », confie-t-il.
Un avis que ne partage toutefois pas Shahil Ramchurn. « Quoi qu?on dise, le port de Beira n?est pas assez développé.
Il a été question à un moment d?un partenariat avec la Mauritius Ports Authority pour aider au développement logistique de ce port. Les Chinois aussi étaient intéressés. Mais rien de concret n?a été accompli à ce jour. » Mais les facilités portuaires ne sont pas les seuls manquements du Mozambique, car selon le président de la Hindu Chamber of Commerce, le réseau routier n?est pas fiable non plus. « Sans compter les frais de transport entre Beira et Maputo, ou encore de Johannesburg. Tout ceci s?ajoute au coût de production. »
Mais Shahil Ramchurn n?est toutefois pas complètement hostile à toute idée d?investissement dans cette zone économique exclusive. « Lors de sa dernière visite, l?ancien président indien, Abdul Kalam, avait parlé de cette zone économique exclusive. Selon lui, s?il faut aller investir au Mozambique, autant y aller avec les Indiens pour cultiver la jatropha (pignon d?Inde), une plante dont les graines servent à fabriquer du biocarburant. » Mais même cette plante n?est pas fantastique, car elle n?a un rendement que de 15 % seulement. Un tel investissement représente beaucoup trop de risques.
Alors, faut-il consolider l?axe Maurice-Afrique ou investir à Maurice ? Les avis sont partagés sur la question. Pour Amédée Darga, « Je continue à dire que nous avons un boulevard d?opportunités à prendre dans les pays africains et plus particulièrement dans la région est australe. » Et il cite l?opportunité dans l?exportation, dans la collecte de produits pour transformation à Maurice en produits à valeur ajoutée, et enfin dans la semi-transformation sur le continent, soit pour l?exportation dans le monde ou pour l?industrie à Maurice. Le bois est un exemple de ce dernier schéma.
Mais parler d?investir au Mozambique est un peu contradictoire dans la conjoncture actuelle, pour Shahil Ramchurn. Car selon lui, avec le développement de Tianli, une zone économique exclusive à Maurice même, il y aura beaucoup plus d?opportunités ici. « Rajoutées à cela les terres sous la culture de la canne à sucre dont il faudrait trouver une autre utilité. Il faut réfléchir à des idées d?investissements dans le domaine de l?agriculture à Maurice, avant de penser à aller ailleurs. »
Des risques jugés trop grands
Alors que les autorités se vantent d?avoir créé un « boom des PME » aujourd?hui, force est de reconnaître que ces dernières évoluent toujours dans un marché restreint qui leur coupe les ailes. Mais le marché africain semble intimider, et les risques sont jugés trop grands. Mais le cas de Beira ne décourage toutefois pas : le gouvernement négocie pour des dizaines de milliers d?hectares à Madagascar. Un autre « effet d?annonce » ? Amédée Darga demeure sceptique.
Mais selon le président du conseil d?administration d?Enterprise Mauritius, nombreux sont ceux, tant dans le privé que dans les institutions publiques, qui ne comprennent pas cette démarche et qui bloquent. « La difficulté de lancer les Mauritius Trading Houses en est un exemple. » Et selon lui, le handicap n?est pas ailleurs, mais dans les têtes ici même.
BEIRA, LA PORTE DE L?AFRIQUE
L?Afrique représente un marché que lorgnent de nombreux pays ? l?Inde, la Chine, l?Europe, ou encore les États-Unis. Alors que Maurice a su véhiculer l?image d?une plate-forme vers ce marché d?environ un milliard de têtes, le Mozambique se positionne comme un partenaire idéal et complémentaire pour le rôle de la porte de l?Afrique.
Car outre l?Afrique du Sud, le Mozambique est le seul pays à longer les côtes de l?Afrique australe.
Et de nombreux pays en dépendent. Les ports du Mozambique accueillent les produits issus de l?impor-tation vers le Zimbabwe, le Malawi et le Swaziland, et inversement. C?est à proximité du deuxième port le plus grand et dense au Mozambique que se trouve le territoire d?environ 100 000 hectares dont a bénéficié le gouvernement mauricien pour développer une zone économique exclusive. Arborant une population d?environ un demi-million d?habitants, ce port constitue une entrée en Afrique que de nombreux pays ont identifiée.
Cette surface d?environ 100 000 hectares, comprenant des zones côtières, de même qu?un territoire maritime du Mozambique, représente environ 1 000 km2, soit pratiquement la moitié de la surface géographique de Maurice, qui fait 2 040 km2. Une surface dont certaines zones sont arides et demandaient à être travaillées, avant de pouvoir être productives.
À ce jour, environ 84 000 hectares sont sous exploitation agricole par le consortium SENA par la société Marromeu, un consortium mauricien.
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