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Un filon en or
Dans la vie, Sunil aime l?électronique, les voitures de sport, sortir en boîte, les virées en Quad. Il n?aime pas l?odeur des hôpitaux, les piqûres, le travail de nuit, mettre une cravate. Avec son School Certificate décroché haut la main, normalement, Sunil, 27 ans, devrait boucler à l?heure qu?il est ses études de médecine. Il avait pour cela le profil, les capacités? et la bénédiction de ses parents. Mais voilà. Au moment d?entrer en Form VI, Sunil craque.
Il envoie tout promener et frappe à la porte de l?IVTB. « Sans me l?avouer, j?avais toujours eu envie de m?orienter vers les métiers de l?électronique. Alors j?ai dit alalila ! »
En effet, la School of Information, Technology, Electronics and Communications offre une formation en deux ans. Dès lors, au milieu des diodes et des électrons, le jeune homme retrouve ses premières amours. Mais pas seulement?
Veena, une camarade de promotion, ne le laisse pas indifférent. D?un champ électromagnétique à l?autre, l?amour se bonifie et les projets vont bon train. D?autant que Sunil tape aussi dans l??il de son responsable de stage. Le National Trade Certificate en poche, il est embauché avec un salaire confortable. Mais il décide de prolonger son cursus pour devenir ingénieur.
Il se forge un nom t des contacts
Retour à l?IVTB, re-stage, puis cap sur l?université de Nottingham pour une dernière année d?études. À la sortie, un cons-tructeur automobile le réclame. Sunil et Veena, tout juste mariés, s?installent en Angleterre. Et, cerise sur le gâteau : « D?em-blée, j?ai été promu. Ça faisait beaucoup de boulot, mais c?était le rêve. »
En cinq ans, le petit Mauricien se forge un nom et des contacts. Aujourd?hui père de deux garçons, Sunil songe au retour, « d?ici un an ou deux ». Le temps de profiter de la manne anglaise. « Ici, je gagne bien ma vie, je mets de l?argent de côté pour ouvrir ma boîte d?électronique à Maurice. » À moins qu?il ne cède aux sirènes de la cybercité d?Ébè-ne : « On me propose un poste à Rs 80 000, je ne suis pas sûr de pouvoir résister? »
Pour Sunil, l?argent ne manque pas et les montagnes sont belles. Mais rien n?y fait. Son parcours a beau faire des envieux, la vague de convoitises n?atteint pas le rocher des choix d?orientation de la jeunesse, peu encline à saisir le filon des filières techniques ou professionnelles. Elles attirent, bon an mal an, un étudiant sur dix. Dommage, surtout pour les filles : on les compte parfois sur les doigts d?une main.
Si le filon de la filière pro est souvent ignoré, c?est que les préjugés ont la vie dure. Pour la plupart des étudiants et leurs parents, ces cursus continuent d?apparaître, au mieux comme un pis-aller, au pire comme un dépotoir à cancres.
Conséquence : les bons élèves l?évitent. S?agissant des études industrielles, ce n?est même plus de la bouderie, mais une franche répulsion.
« C?est sûr, nous ne voyons pas souvent arriver les premiers de la classe », se désole un chef d?établissement, qui perçoit tout de même « un léger mieux ». Paradoxalement, ce ne serait pas tant les jeunes eux-mêmes que les enseignants et les familles qui ont l?image la plus négative (ou la plus grande ignorance) des filières techniques.
Moins de cambouis, plus d?ordinateurs
« Quand j?ai annoncé à l?un de mes profs, en HSC, que je voulais poursuivre mes études à l?Institut supérieur de technologie (Camp-Levieux), il m?a dit : ?Non, n?y allez pas, vous êtes trop bonne élève pour ça !? », raconte Élodie, aujourd?hui ravie de son poste et de son salaire au sein d?une PME spécialisée dans les produits de la mer.
Car les métiers techniques ont changé : moins de cambouis et plus d?ordinateurs. Certains secteurs sont même à la pointe du progrès, comme l?électronique, la programmation informatique, ou encore le design, mais les idées reçues assèchent les possibilités de réussite.
Cassam, jeune technicien supérieur dans le textile, en sourit : « Quand je dis mon métier aux copains, ils pensent que les techniciens sont des gens qui ont les mains dans le cambouis et qui changent les ampoules? En fait, je fais un travail d?organisation très varié, consistant à conduire des projets. Il faut que je sache communiquer, analyser. »
Mais qui jettera la pierre aux amis de Cassam ? Qui a déjà vu, dans une sitcom, le héros occuper le poste de chef de maintenance sur une ligne de production ? Il est même d?usage, à Maurice, d?opposer savoirs concrets et savoirs abstraits, enseignement technique et enseignement général. Comme si la main et le cerveau de-vaient se regarder en chiens de faïence. Comme si l?« intelligence » ne relevait que de l?« excellence » scolaire ou académique.
Face à ce constat, le discours sur l?« égale dignité » des filières est devenu un passage obligé. Mais l?argument essentiel reste celui d?un sas vers l?emploi. « Six mois après l?obtention de leur diplôme, 85 % de nos étudiants ont un travail, avec un salaire avoisinant les Rs 15 000 », souligne Prakash Ram-surun, directeur de l?Institut de management Swami Dayanand, à Beau-Plan. L?établissement forme notamment des cadres moyens de la finance et du secteur informatique. « Une fois embauchés, ils grimpent vite et peuvent espérer doubler leur salaire en trois ans. »
Un tabac pour l?emploi
« Si l?on considère les salaires obtenus et les postes occupés, les jeunes qui optent pour ces filières connaissent souvent un bien meilleur sort que ceux à HSC + 2 », insiste Lutchman Sakurdeep, responsable du Lycée polytechnique Sir Guy Forget, à Flacq. Reste à chercher, parmi les dizaines de diplômes proposés, ces niches à emplois, véritables pépites d?excellence. Et pour tous les inquiets du porte-monnaie, il existe de vrais bons tuyaux.
Exemple : le brevet de technicien en électrotechnique. Complétée par un diplô-me en génie électrique et une licence d?ingénieur, cette formation peut faire un tabac sur le marché de l?emploi. « L?exemple typique d?une filière méconnue », indique Reetoo Mungur, président du Technical School Management Trust Fund.
Une filière, surtout, qui nourrit bien son diplômé : « Un jeune ingénieur peut toucher Rs 50 000 par mois ». Le jackpot à 25 ans !
PLONGEE DANS LES FILIERES?
Les filières techniques divergent dans leur format et leur durée. Au Lycée polytechnique de Flacq, il faut compter quatre filières à plein temps, sur une durée de trois ans, et menant à un brevet de technicien.
Ces domaines sont la mécanique automobile, la fabrication mécanique, l?électrotechnique/électronique et le bâtiment. Les candidats/candidates doivent avoir la Form V et la priorité est accordée à ceux qui ont pris des matières scientifiques aux examens. Les cours sont gratuits et entrecoupés de stages.
Quant à l?IVTB, elle présente 65 filières à plein temps et 200 cours à temps partiel.Parmi les filières à plein temps : l?ingénierie, l?art et le design, l?Hospitality and Tourism, l?informatique, la menuiserie, le textile et l?impression. La méthode d?évaluation s?articule autour de la National Trade Certification (NTC).
Ainsi, les NTC 3 et 2 durent entre un et deux ans, le Higher National Diploma (HND) dure trois ans, et le HND constitue une passerelle pouvant déboucher sur des études universitaires. La NTC 3 est gratuite, alors que les autres formations sont payantes. Les cours sont entrecoupés de stages.
« La formation technique a un avenir prometteur »
L?éducation technique et professionnelle est souvent mal considérée. Pourquoi cette mauvaise perception ?
La perception que les filières techniques et professionnelles sont pour les étudiants qui ont échoué leur scolarité est complètement erronée. Ce point de vue commence à disparaître, vu le nom-bre de demandes d?admission que nous recevons chaque année.
En parallèle, avec les passerelles mises en place entre les écoles techniques et professionnelles et les universités, les choses bougent dans le bon sens.
On a beaucoup parlé de « mis-match » entre ce qui est proposé par les employeurs et les qualifications de ceux qui recherchent un emploi.
La tendance aujourd?hui, c?est de combiner l?éducation avec la formation technique et professionnelle. Le but est de rendre une personne employable, c?est-à-dire que quelqu?un qui recherche un travail doit disposer de compétences lui permettant d?être pleinement opérationnel dans sa fonction.
Une des recommandations de la gran-de conférence de Technical and Vocational Training (TVET) tenue en 1999 à Séoul, en Corée du Sud, s?articulait autour de la mise en place des qualification frameworks pour plus de synergie entre l?éducation et la formation. Dans certains pays, il existe même des dual certifications qui prennent en compte les aspects académiques et la formation technique.
Les programmes des filières professionnelles correspondent-ils aux attentes des employeurs ?
Je le pense. La majorité de nos diplômés trouvent très vite un emploi à la sortie des écoles techniques et professionnelles puisque leur formation correspond aux attentes des employeurs. Elles sont demand led. D?ailleurs, les programmes de nos écoles sont élaborés avec le secteur privé et nos enseignants vont régulièrement en stage dans les entreprises pour mieux faire le lien entre leurs enseignements et les réalités professionnelles.
En outre, nos étudiants vont aussi en stage et sont appelés à travailler leur projet de fin d?année en se basant sur des exemples concrets du monde industriel. Ils doivent aussi soutenir leur projet devant un jury composé des professionnels de l?industrie. Pour conclure, je dirai que la formation technique a un avenir prometteur
Nathalie Too, « Quality Assurance Manager »
« Je voulais sortir des sentiers battus »
De l?audace elle en a à en revendre. Quality Assurance Manager au Heritage Golf & Spa Resorts à Bel-Ombre, Nathalie Too raconte son parcours avec modestie. Pourtant, elle a fait de brillantes études professionnelles. Après sa scolarité au QEC, elle s?inscrit en 1998 à l?École hôtelière Sir Gaëtan Duval. Contrairement à ses autres amies, elle avait trouvé son sésame : la filière professionnelle « Je voulais sortir des sentiers battus, et au lieu de l?université, j?avais choisi un enseignement technique. Cela me permettait de rentrer de plain-pied dans la formation spécialisée en hôtellerie », explique-t-elle.
Et les passerelles existent entre la filière professionnelle et le monde universitaire.La preuve : après trois années à l?École hôtelière, elle obtient une bourse française pour terminer un magistère en tourisme à l?université d?Angers. À son retour au pays, elle démarre sur les chapeaux de roue comme Quality Assurance Manager.
ÉMILIEN JUBEAU, STYLISTE
« Le design a été le sauveur de ma vie »
Émilien Jubeau a la tête bien posée sur les épaules. Il dit avoir le parcours d?un « combattant créatif ». En 2002, Émilien choisit la filière design. « C?était la formation qui me permettait de découvrir des talents dans un milieu encadré. » Même si la filière technique a été très exigeante quand il « fallait faire 45 dessins en un mois », et que ses camarades de classe étaient ses aînés, il s?accroche à son rêve et se classe parmi les dix premiers de l?école. Après deux années de « repérages et d?expériences », il prend part au Festival de la mode 2007 et remporte le prix de stylisme professionnel de mode.
« Cela m?a permis de trouver que j?avais peut-être une place dans le monde de la mode car mes travaux étaient d?un niveau international », indique-t-il.
« L?École de design a été le sauveur de ma vie », confie-t-il.
RANJEET JHURRY, « TECHNICAL MANAGER »
« Avec mon bagage, je suis un ?all-rounder? »
Son itinéraire professionnel impressionne. Arrivé en Form V, Ranjeet Jhurry s?est senti pousser la fibre technologique. Après deux années de formation pointue en électronique, dont une passée à l?École d?électronique et d?ingénierie d?Ébène, il décroche un emploi chez Atlas Communication, entreprise spécialisée dans les télécommunications. De Trainee Technician, il devient Senior Technician, puis Principal Technical Officer et à partir de 2004, Technical Manager et membre du conseil d?administration de l?entreprise. « Ceux qui ont la Form V et le HSC et qui souhaitent aller vite dans leur carrière ont intérêt à privilégier la formation technique. À titre d?exemple, avec mon bagage, je suis un ?all-rounder? qui maîtrise tous les éléments de la chaîne de production et je comprends le travail d?un technicien aussi bien que celui d?un Middle-Manager », explique-t-il, heureux de son parcours.
EN CHIFFRES
312 millions. C?est la somme allouée par l?État à l?enseignement technique et professionnel (soit seulement 4 % des dépenses totales de l?éducation).
10 000. C?est le nombre d?élèves attendus en 2008 dans les 15 centres de formation de l?Industrial and Vocational Training Board (IVTB).
- C?est le nombre de centres de formation privés opérant à Maurice. Sur les 4 500 diplômes délivrés, seuls 900 sont reconnus.
25 %. C?est la proportion de filles qui fréquentent les filières techniques.
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