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La réforme inachevée

3 février 2008, 00:00

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C?est une histoire racontée par un économiste étranger plutôt admiratif des succès mauriciens : un Américain, un Indien et un Mauricien se présentent aux portes du paradis et veulent y avoir accès. Saint Pierre, le « bouncer » de service, les informe qu?il faut quand même s?acquitter d?un droit d?entrée. L?Américain s?enquiert du coût et se dit prêt à donner tout l?argent qu?il possède. L?Indien, lui, se met à négocier une réduction. Quant au Mauricien, il se désintéresse de la question et s?installe sur le seuil. Intrigué, Saint Pierre lui demande ce qu?il compte faire. Et l?autre de répliquer : « Rien ! Je vais attendre que le gouvernement paye mon ticket d?entrée? »

La fête a assez duré. Je crois que le moment est venu de savoir si les Mauriciens sont prêts à se donner les moyens politiques et financiers de leurs ambitions sociales déclarées. Veulent-ils vraiment d?une politique économique qui soit susceptible de produire de la richesse sans creuser les inégalités sociales et gaspiller l?argent public ? C?est au gouvernement de lancer le débat. À en juger par certaines récentes déclarations, il semble décider à s?y mettre.

À l?occasion de son message de fin d?année à la population, le Premier ministre a évoqué le problème concret des limites financières d?un système de protection sociale généralisée. De son côté, le ministre des Finances, chiffres à l?appui, a démontré, cette semaine, l?absurdité d?une politique destinée en principe à soutenir les plus pauvres de la société mais qui, en réalité, est détournée au profit des plus fortunés.

Le ministre a parlé des Rs 700 millions de subvention qui vont au gaz ménager alors que les ménages les plus gourmands, trois fois plus gourmands, se trouvent naturellement chez les classes moyennes.

Il aurait pu aussi mentionner la subvention sur la farine pour les hôteliers, la pension de vieillesse accordée à des milliers de retraités ui n?en ont pas besoin, le transport public gratuit à tous les étudiants. Il aurait pu montrer comment moins de 10 % des pauvres profitent des subventions gouvernementales à l?éducation primaire et secondaire. Ils ne sont pas plus nombreux à jouir des prestations sociales (la pension de retraite et les aides sociales) : 10 % va aux pauvres, 40 % aux classes moyennes supérieures et 10 % aux riches. Injuste et scandaleux !

La protection sociale universelle est gaspilleuse de l?argent public. Plus grave encore, elle est inéquitable ; elle n?atteint pas son objectif premier qui est de soutenir les plus pauvres. Le ministre le reconnaît aujourd?hui et le dit. Le même argent public accordé aux vrais pauvres du pays est plus que suffisant pour éliminer la pauvreté. Ne pas accroître et cibler cette aide par ces temps de vie chère est un crime. Il ne sert à rien de larmoyer sur le sort difficile de nos pauvres si l?on ne reconnaît pas que le seul moyen de les aider, c?est précisément? de les aider. Pour ce faire, je pense que la proposition d?une formule de soutien aux revenus sous forme d?une aide monétaire directe (un « direct cash transfer »), à la place des subsides sur les prix pour tous, est le plus sûr moyen d?alléger la pauvreté. Le gouvernement faillirait à son devoir s?il devait refuser la voie de l?efficacité et de l?équité par peur de la résistance des classes accapareuses et vociférantes qui s?abritent derrière les pauvres pour défendre des privilèges indus.

Cette proposition de ciblage des aides gouvernementales a fait l?objet de nombreuses études. L?une des plus pertinentes est une analyse récente contenue dans un document intitulé « From preferences to Global competitiveness ». La question est traitée sous l?angle économique et social. La démonstration est saisissante : pour un petit pays comme Maurice qui compte un nombre relativement faible de pauvres, soit 8 % de la population si on applique les critères des pays développés, il ne faut pas plus de 1 % du PIB sous forme de « cash transfer benefit » pour, comme disent les experts, « completely alleviate poverty ». Or, à l?heure actuelle, le pays dépense trois fois plus dans des programmes non ciblés qui « offrent des bénéfices généreux à beaucoup de gens qui n?en ont pas besoin sans parvenir à soutenir ceux qui en ont. » C?est tout le dilemme de notre Etat-providence fragmenté, désorienté, gaspilleur, budgétivore.

Le contexte a changé, il est devenu indispensable d?aider urgemment les plus pauvres. Ils sont au bord de la crise de nerfs. Les effets de la vie chère sont dévastateurs. On ne peut pas faire baisser les prix, mais on peut augmenter les revenus. Un « income support » est de mise. Les experts estiment que diverses aides sociales « could be rolled into one single unified cash benefit programme targeted to the poor. » Il ne s?agit pas d?augmenter les dépenses du gouvernement ; il convient de supprimer les subventions à ceux qui peuvent s?en passer.

Cette année, quoi qu?ils disent, beaucoup de Mauriciens devraient être en mesure de faire montre d?une plus grande solidarité à l?égard de leurs concitoyens moins fortunés. La réduction par 15 % de l?impôt sur le revenu, depuis l?année dernière, a permis à des milliers de familles d?économiser une somme globale de Rs 400 millions ; en juillet, le « Pay Research Bureau » recommandera une hausse significative des revenus de 80 000 fonctionnaires ? le dernier exercice avait mis Rs 1,6 milliard dans leur poche ; la compensation salariale devrait apporter un soulagement certain à beaucoup d?employés. Les uns et les autres devraient pouvoir payer les choses au prix qu?elles coûtent. Pour les plus pauvres, une aide accrue et ciblée ne serait que justice, à condition que l?aide soit accordée avant que les subventions ne soient supprimées?

Le ministre des Finances se doit de parfaire cet aspect de sa réforme. Comme Jacques Attali, il sait pertinemment bien que « la croissance économique n?entraîne pas systématiquement la justice sociale ».

Elle est indispensable cependant ; elle offre aujourd?hui aux Mauriciens l?occasion de progresser, de faire face à la montée inévitable du coût de la vie, d?améliorer la qualité de leur vie. Mais cette croissance crée à la fois des richesses et des inégalités. Combattre davantageles inégalités, c?est la part inachevée de la réforme.

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