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Sommes-nous entrés dans l?ère du «postnational»?

17 décembre 2007, 00:00

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par Issa Asgarally

Après le colonialisme : Les conséquences culturelles de la globalisation, Arjun Appadurai (AA), Traduit de l?anglais par Françoise Bouillot, Editions Payot, 336 pages, 9 euros.

Pour l?anthropologue Arjun Appadurai, professeur à la New School University de New York, le monde contemporain est défini bien plus par la circulation que par les structures et les organisations sociales. Voilà pourquoi il place au coeur de ses analyses la notion de «flux». Jusqu?alors, écrit-il, l?individu vivait et se concevait à l?intérieur de certaines limites. Or cet ordre a été bouleversé par les déplacements de population et l?extraordinaire développement de la communication de masse qui fait passer les images d?un bout à l?autre de la planète.

Ce qui intéresse Arjun Appadurai c?est la manière dont ces migrations et ces flux médiatiques modifient non seulement la vie matérielle des populations, mais tendent à donner un rôle inédit à l?imagination. Stimulée par les flux d?images et loin de céder à l?abrutissement, l?imagination trouve de nouvelles perspectives. Le rôle aujourd?hui imparti à l?imagination incite AA à penser que la dimension culturelle est au centre du processus de la globalisation, d?où le sous-titre du livre. Pour illustrer son propos, AA décrit comment, avec la «déterritorialisation» des personnes, des images et des idées de ces vingt dernières années, davantage de gens voient leur existence à travers le prisme des vies possibles offertes par les médias sous toutes leurs formes : «Le fantasme est désormais une pratique sociale : il entre, sous ses différentes formes, dans la fabrication de la vie sociale d?un grand nombre de personnes dans un grand nombre de sociétés.»

Dans la troisième partie de l?ouvrage, AA fait une critique du «primordialisme», cette tendance à considérer que les représentations identitaires ont un fondement primitif et intangible : les liens du sang, le territoire, la langue. Cette démarche, même si elle a l?allure d?une investigation objective et scientifique, finit par réifier des groupes, par les isoler, par les considérer chacun pour soi. L?alternative à la perspective primordialiste ? et ses connotations d?explosion ? est le modèle de l?implosion ethnique, une hypothèse que AA a élaborée face à la violence sanglante des guerres ethniques d?aujourd?hui : «Ce qu?il y a de plus horrible dans le viol, la dégradation, la torture et le meurtre dans les nouvelles guerres ethniques, c?est qu?ils se produisent souvent entre acteurs qui se connaissent ? ou qui croyaient se connaître. Notre horreur tient à l?intimité même du cadre de la nouvelle violence ethnique. C?est l?horreur du voisin devenu un tueur-tortionnaire-violeur.» Pour AA, il semble donc que la révélation d?identités officielles haïes et haïssables derrière les masques corporels de personnes réelles (et connues) soit le principal moteur pour commettre les pires formes de mutilation et de sévices. Il ajoute que cette vision de la brutalité saisissante de la guerre ethnique et raciale n?exclut pas d?autres facteurs qui figurent d?habitude dans les théories de la violence ethnique ? frustrations économiques, manipulations par les politiciens, craintes du changement religieux, aspirations à l?autogouvernement ethnique, choix de boucs émissaires en temps de crise, etc.

Les observations d?AA indiquent que nous sommes entrés désormais dans l?ère du «postnational», qui a trois implications : «La première implication de ce terme est temporelle et historique. Elle suggère que nous sommes engagés dans un processus menant à un ordre mondial où l?Etat-nation est devenu obsolète et où d?autres formations d?allégeance et d?identités ont pris sa place. La seconde est l?idée que les formes qui émergent sont de puissantes alternatives pour l?organisation du trafic international de ressources, d?images et d?idées. La troisième implication est la possibilité que les nations continuent d?exister, tandis que l?érosion permanente des capacités de l?Etat-nation à monopoliser la loyauté encourage la diffusion de formes nationales ayant largement divorcé des états territoriaux.»

Cette conception d?Appadurai éclaire ainsi des évolutions bien réelles et pousse à repenser l?action civique et politique hors du cadre national.

L?une des originalités d?«Après le colonialisme» est la typologie qu?il propose des flux culturels globaux et des paysages qu?ils dessinent : «Par ethnoscape, j?entends le paysage formé par les individus qui constituent le monde mouvant dans lequel nous vivons. Technoscape est la configuration globale et toujours fluide de la technologie, et le fait que cette dernière se déplace aujourd?hui à grande vitesse entre des frontières jusque-là infranchissables. Il est utile de parler également de financescape puisque la disposition du capital mondial forme désormais un paysage plus mystérieux, plus rapide et plus difficile à suivre que jamais. Les médiascapes, ce sont à la fois la distributions des moyens électroniques de produire et de disséminer de l?information et les images du monde créées par ces médias. Les idéoscapes sont eux aussi des concaténations d?images, mais ils sont souvent directement politiques.»

Je ferai toutefois des réserves sur les analyses d?AA. Il me semble que le « postnational » porte parfois le poids du national et tend alors à se confondre avec le transnational. S?agit-il de penser la nation au-delà des frontières physiques de l?Etat-nation, de créer des tribus planétaires ? Dans ce cas, les «ethnonationalismes» risquent de céder la place aux «ethnointernationalismes» ! S?il est vrai que des réseaux ou des mouvements de résistance et de solidarité se créent de plus en plus au-delà des frontières nationales, il importe de s?interroger sur leurs finalités.

Quoi qu?il en soit, le grand mérite d?AA, comme le souligne fort judicieusement Marc Abélès dans sa Préface, est de montrer à quel point nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Comment penser l?après-colonialisme ? Et comment penser après le colonialisme ? AA relève courageusement ce défi en esquissant, données à l?appui, la complexité de notre époque.

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