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À boire et à manger

16 décembre 2007, 00:00

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Dans le dossier de l?importation de la farine de Chine, il y a un enjeu qui dépasse de loin les intérêts bafoués des Moulins de la Concorde et les méthodes comploteuses du gouvernement. C?est la question de la cherté des produits alimentaires, partout dans le monde.

« L?agflation » mondiale suscite dans de nombreux pays, chez les riches comme chez les pauvres, des tensions extrêmes qui obligent les gouvernements à réviser radicalement leur politique de production et leur pratique commerciale. Le problème posé par notre approvisionnement en farine n?est pas un cas isolé ? nous entrons dans l?ère des produits alimentaires rares et chers, voire très chers ?, et je ne suis pas certain que des improvisations commerciales ponctuelles soient de nature à répondre durablement à ce nouveau contexte. D?autant plus que les prévisionnistes, qui sont généralement réticents à se risquer sur le long terme quand il s?agit de technologies agricoles, n?hésitent pas, cette fois, à prédire que les prix alimentaires resteront élevés pendant au moins une décennie. Nous sommes avertis !

Pour faire face à des crises qui menacent leur stabilité intérieure, de nombreux gouvernements ont été contraints d?intervenir pour tenter d?atténuer la force des coups portés aux consommateurs, en particulier les plus pauvres. Même le très libéral « The Economist » reconnaît que « given the speed of this year?s food-price rises, governments in emerging markets have no alternative but to try to soften the blow ». C?est d?ailleurs ce que veut faire le gouvernement mauricien ? de manière maladroite. Mais on ne peut lui reprocher d?agir. La vraie question est celle de l?efficacité et de la pertinence de l?intervention. Pour « The Economist », qui analyse la situation, le principe est double : quand ils le peuvent, les gouvernements doivent subventionner les revenus des plus pauvres ? pas le produit alimentaire lui-même. Et là où les subventions alimentaires sont inévitables, elles doivent être temporaires et accordées aux nécessiteux. Si nous admettons ce raisonnement, le gouvernement mauricien est, lui, en train de commettre une double faute : il subventionne le producteur chinois de farine, et il prive les plus pauvres d?un soutien plus significatif en accordant la subvention à tous les consommateurs, quel que soit le niveau de leurs revenus.

Les décisions gouvernementales sont illogiques et absurdes parce que nous sommes dans l?improvisation. Il ne me semble pas qu?elles s?inscrivent dans une stratégie qui tient compte de la particularité de la situation. Je ne sais si le gouvernement a décidé que le pays pourrait se passer de sa minoterie, en l?asphyxiant, ou s?il croit que la difficulté est exceptionnelle et que l?on reviendra l?an prochain à des conditions plus normales. Ce serait une erreur, tout indique que la farine coûtera peut-être plus cher, et de manière générale, pratiquement toutes les denrées alimentaires.

Les causes de ces augmentations de prix sont connues. Elles ne sont pas uniquement dues, comme on a pu le penser un moment, aux conditions météorologiques qui ont provoqué une baisse des récoltes dans un certain nombre de pays. Elles sont ailleurs et interviennent, paradoxalement, sur un marché où règne l?abondance.

Celui des céréales, notamment, connaît une production record, supérieure de 89 millions de tonnes à celle de l?année dernière. La FAO annonce une amélioration de la récolte de blé dans pratiquement tous les pays producteurs, y compris l?Europe, premier producteur mondial, mais aussi l?Inde, le Pakistan, le Brésil et les États-Unis. L?ironie, c?est que la Chine annonce une récolte réduite et devra donc importer davantage cette année. La production de riz devrait également atteindre le niveau record de l?année dernière. Et la quantité de maïs récolté devrait aussi être l?une des plus importantes. Jusqu?ici, les bonnes récoltes étaient annonciatrices de bas prix. Plus maintenant.

Malgré sa croissance, la production mondiale n?arrive plus à satisfaire les nouvelles habitudes alimentaires des pays émergents, ni la soif de biocarburant des économies industrialisées. Les Chinois mangent deux fois plus de b?uf, et il faut 8 kg de grains pour obtenir un kilo de b?uf? Les Américains réquisitionnent un tiers de leur maïs pour produire de l?éthanol. Le dernier rapport de la FAO, « Perspectives de l?alimentation », constate que « la facture mondiale des importations alimentaires s?alourdit en raison principalement de la forte demande sur les biocarburants qui dope les prix. Elle est en passe de franchir le cap des 400 milliards de dollars, soit près de 5 % de plus que le niveau record de 2006 ».

Pour les consommateurs, les perspectives sont donc terriblement sombres. Les experts internationaux estiment que la hausse des prix des céréales, des huiles végétales, de la viande et des produits laitiers, outre les taux record du fret international, se traduiront par une hausse des produits alimentaires importés de 13 % cette année par rapport à l?année dernière. Selon l?indice FAO, les prix des produitslaitiers ont atteint des « niveaux historiques » et ont augmenté de 46 % depuis novembre 2006. Dans le cas des pays les plus pauvres, le panier des importations alimentaires pour 2007 coûtera « en moyenne 90 % de plus qu?en 2000 ».

Il faut trembler à l?idée que les ministres s?imaginent que l?Etat pourrait subventionner farine, riz, lait, viande, huile, essence, transport, pain, que sais-je encore. Ils ruineraient le pays. Mais par ailleurs, la vie chère vide le porte-monnaie des consommateurs et atteint douloureusement les plus pauvres d?entre nous. Que peut-on faire ? D?abord parler vrai aux citoyens. Ce n?est pas le dernier budget de Rama Sithanen, pas plus qu?hier, la politique libérale de Paul Bérenger, qui ont entraîné les hausses de prix, même s?il est vrai que certaines décisions gouvernementales ont pu les aggraver ici ou là. Ensuite éduquer le consommateur en pratiquant la vérité des prix. Le gouvernement peut ainsi cesser de subventionner des producteurs étrangers ? de farine, de riz, de fioul ? en réorientant ses subventions vers des producteurs locaux quand des solutions de rechange existent, et en ciblant ses aides sur les plus pauvres.

Même si c?est encore du bout des lèvres, le gouvernement recommence à parler de diversification agricole. A la bonne heure ! La baisse du prix du sucre permet à l?industrie sucrière de repartir sur de nouvelles bases, la cherté des produits alimentaires importés est une chance pour la diversification agricole et les petits agriculteurs locaux. Sans doute ne pourront-ils pas produire de blé, ni de riz, mais l?éventail des possibilités reste large.

« The Economist » l?explique : « If handled properly dearer food is a once-in-a-generation chance to narrow income disparities and to wean rich farmers from subsidies and help poor ones. » Joli projet pour les démocrates de l?économie.

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