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Cancre et professeur
Il en va des livres comme des mets. Il y a ceux que l?on déguste avec ravissement et ceux qui ne vous procurent aucun plaisir, ceux que vous avez envie de partager et ceux dont vous maudissez l?auteur. « Chagrin d?école », de Daniel Pennac, fait sans nul doute partie de la première catégorie.
On y découvre que le romancier fut dans sa jeunesse, et avant de devenir professeur de français, un cancre ! Un irréductible cancre dont l?inaptitude à comprendre remontait, selon sa famille, à l?apprentissage de l?alphabet. Une année pour apprendre la lettre « a » ! « Le désert de mon ignorance commençait au-delà de l?infranchissable ? b?. »
Et son père de se rassurer : « Pas de panique, dans vingt-six ans, il possédera parfaitement son alphabet. » Et lorsqu?en septembre 1968, enfin, il obtient une licence de lettres, il aura cette formule : « Il t?aura fallu une révolution pour la licence, doit-on craindre une guerre mondiale pour l?agrégation ? » Le ton est donné. Comme toujours avec Pennac, la plume est agile et l?humour féroce. Mais au-delà de l?anecdote, s?il n?y a qu?un seul livre que devraient lire TOUS les enseignants, c?est bien celui-ci. D?ailleurs, si le ministère de l?Éducation avait à c?ur sa mission, il en commanderait d?urgence plusieurs exemplaires. Ce serait faire ?uvre utile, redonner espoir à ces milliers de professeurs qui, à défaut d?avoir eu un jour la vocation, pourraient enfin la trouver. Et surtout se dire que rien n?est joué d?avance ? la preuve par Pennac ? et qu?ils portent, quoiqu?on en dise une grande responsabilité.
Aïe, le gros mot est lâché : responsabilité. Il est de notoriété publique que, quand un élève échoue, c?est d?abord et uniquement de sa faute. Éventuellement, on évoquera celle de ses parents (qui ne lui ont pas assez fait prendre de leçons particulières), de son environnement et que sais-je encore. Mais c?est rarement celle des profs et du système éducatif. Pourtant, bon an, mal an, 30 % d?enfants échouent au CPE. Quelle constance dans l?échec ! À croire qu?ils le font exprès. Et sur ceux qui ont réussi à passer au travers des mailles du filet, une bonne partie sait à peine lire et écrire. Et quand bien même, ils savent, je suis, moi, frappée par leur absence de curiosité, leur manque de repères et de culture générale, leur difficulté à exprimer clairement leurs idées. Mais ce n?est toujours pas de la faute des profs.
Au fil des pages, Daniel Pennac livre donc sa souffrance de mauvais élève, son expérience de prof, ses bonheurs et ses déboires, mais aussi quelques clés pédagogiques. Par exemple, sur la manière de capter l?attention des élèves. « Une seule certitude, la présence de mes élèves dépend étroitement de la mienne : de ma présence à la classe entière et à chaque individu en particulier, de ma présence à ma matière aussi, de ma présence physique, intellectuelle et mentale, pendant les cinquante-cinq minutes que durera mon cours. » Ou encore, cette réflexion d?une jeune enseignante : « Une bonne classe, ce n?est pas un régiment qui marche au pas, c?est un orchestre qui travaille la même symphonie. [?] Comme le goût de l?harmonie les fait tous progresser, le petit triangle finira lui aussi par connaître la musique, peut-être pas aussi brillamment que le premier violon, mais il connaîtra la même musique. » Avant d?ajouter : « Le problème, c?est qu?on veut leur faire croire à un monde où seuls comptent les premiers violons. » Décidément, elle est impitoyable cette lettre A !
PS : Dans la même veine, vous pouvez lire « Teacher Man », dernier volume de la trilogie de Franck Mc Court, qui a enseigné, lui, dans des collèges professionnels à New York. Truculent !
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