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Pêche et ressources marines
Tripler la pêche, un pari perdu d’avance…
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Pêche et ressources marines
Tripler la pêche, un pari perdu d’avance…
© Beekash Roopun
Maurice souhaite tripler sa production locale de poissons en trois ans. C’est une ambitieuse déclaration du ministre Boolell parue dans l’express du 24 août et Le Mauricien du 26 août. Cette volonté est associée à des moyens financiers importants mis en faveur de la pêche locale: 113 millions d’argent public investis dans la pêche, sans compter les investissements privés et les incitations fiscales pour les flottes étrangères¹. Pourtant nos ressources naturelles ne sont pas infinies et il faut une action gouvernementale forte pour les faire perdurer pour les générations à venir.
Une richesse immense, mais qui en profite vraiment?
Maurice est entourée d’un vaste océan et dispose d’une Zone Économique Exclusive (ZEE) parmi les plus grandes du monde² : 2,3 millions de km2 sur laquelle Maurice exerce «des droits souverains aux fins d’exploration et d’exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, des fonds marins et de leur sous-sol» ³. La «Blue Economy» est une évidence et n’est pas nouvelle. Notre océan, nos lagons, nos plages font vivre une part importante de la population depuis bien longtemps déjà.
Il faut favoriser notre pêche. Pourtant ce sont bien des navires étrangers qui profitent des eaux mauriciennes. Taiwanais, japonais, européens⁴. Ils bénéficient d’accords ou de licences pour exploiter les océans. Est-ce bien cela notre pêche ? (...)
Le cimetière marin de Blue Bay
Mais les ressources de la mer ne sont pas infinies. La production mondiale de pêche et d’aquaculture atteint un niveau record, mais garantir une croissance durable et équitable reste un défi majeur⁵. Nos océans sont en danger et en 2026, cela devrait être une évidence pour tous les Mauriciens et en particulier nos dirigeants. L’océan est un écosystème complexe et fragile. Un grain de sable dans cette machine peut la faire dérailler. Et l’économie mauricienne en dépend grandement avec le tourisme et la pêche notamment. Assurer notre souveraineté, c’est aussi assurer la durabilité des ressources.
Nos récifs coralliens sont en train de mourir sous l’effet des eaux plus chaudes, de l’acidification et de la pollution (pesticides, eaux usées). Pas besoin d’un rapport scientifique pour voir ce changement : il suffit de prendre un masque et aller voir à Blue Bay, Pointe d’Esny au Morne ou à Flic en Flac. Il y a encore quelques années, ces lagons débordaient de vie. Coraux vivants à fleur d’eau, poissons de toutes les couleurs et de toutes les tailles. En 2026, tout est mort ou presque du fait de températures des océans anormalement élevées. Le constat est sans appel : sur l’ensemble des récifs à Maurice, 60 % des coraux sont morts en 2025⁶. Cette mort silencieuse n’est pas sans conséquence pour notre littoral et notre économie. Des associations travaillent à leur restauration, mais il faudra un effort sur la durée pour espérer obtenir des résultats. Aujourd’hui, le parc marin de Blue Bay devrait être renommé le cimetière marin de Blue Bay.
Les lagons et récifs constituent les nurseries pour les poissons qui seront pêchés plus tard. Sans coraux vivants, ces poissons n’ont plus d’abri. Les stocks s’effondrent. (...) En haute mer, la situation n’est pas bien meilleure. Les stocks de poissons pélagiques (poissons qui vivent au large dans la colonne d’eau, comme les thons, les sardines, les marlins) sont fragiles. Entre 2007 et 2021, les stocks de thon albacore dans l’Océan Indien étaient surexploités, ils se sont améliorés aujourd’hui mais les captures dépassent encore les recommandations. D’autres espèces comme les marlins bleus ou rayés ont près de 100 % de leurs stocks en surpêche⁷.
Leurs profits, notre naufrage
Dans sa déclaration le ministre Boolell ne mentionne pas d’action concrète pour promouvoir l’usage durable des ressources naturelles. Au contraire, certaines des dispositions proposées doivent être remises en question.
D’abord, doubler la production de la pêche côtière et de la pêche sportive est une utopie. Je le répète : nos lagons sont en train de mourir. Leur protection est vitale pour des milliers de mauriciens, y ajouter de la pression est un contresens.
Favoriser la pêche industrielle étrangère avec des incitations fiscales et l’immatriculation des flottes à Maurice. A qui profiteraient ces choix ? Les capitaux et les profits seraient étrangers, et les équipages de ces bateaux ne seront probablement pas mauriciens. Les revenus fiscaux seront faibles du fait des incitations fiscales. (...) Favoriser la pêche sur les bancs. Les bancs de Saya de Malha et Nazareth sont des hauts plateaux océaniques de faible profondeur qui sont aussi un puits de carbone important avec des herbiers marins parmi les plus grands au monde, «L’endroit le plus important de la planète» d’après un article de l’express paru le 30 mai 2025. Oui, moins de navires mauriciens pêchent sur ces bancs aujourd’hui. En réalité, ce sont des zones de non-droit, victimes de surpêche par des flottes étrangères illégales, avec toutes les dérives associées à ces pêches⁸ : travail forcé, chalut de fond (qui rasent les fonds marins comme des bulldozers rasent la forêt), shark finning (pratique consistant à pêcher un requin, lui couper les nageoires et le jeter à l’eau vivant). C’est un espace à contrôler, pas à exploiter davantage.
Protéger avant d’exploiter
Le gouvernement devrait en effet promouvoir la pêche mauricienne. Aider les pêcheurs artisanaux à tirer un meilleur revenu de la pêche avec une pêche plus durable et plus sure en dehors des lagons est une politique à poursuivre. Mais à cette promotion de notre pêche, de la pêche locale, doivent se combiner des mesures de bon sens qui ont déjà fait leurs preuves ailleurs. Créer des zones marines vraiment protégées. D’après la Marine Conservation Division du Ministère, 139 km2 de nos eaux territoriales sont protégées⁹ . Sur les 2,3 millions de km2 que représentent notre ZEE, c’est moins de 0,01 %. Par comparaison, l’Union Européenne a l’objectif de protéger 30 % de ses mers d’ici 2030. Sur les 139 km2 , seulement 0,09 km2 dans le parc marin de Blue Bay est à proprement dit une «No Take Zone», une zone où aucune pêche n’a lieu. En réalité, dans nos eaux protégées la pêche est généralement permise. On sait pourtant que la création de no take zones est bénéfique à la fois pour l’environnement avec une reconstitution du stock de poissons et notamment de poissons adultes capables de se reproduire, et pour les personnes qui vivent de la mer. Une zone protégée permet de repeupler des zones plus vastes : les poissons sortent de la zone mais surtout leurs œufs et leurs larves voyagent bien au-delà de la zone protégée¹⁰ ¹¹.
Contrôler la pêche, encore et encore. Des efforts ont déjà porté leurs fruits notamment avec la baisse de la pêche en 2021 sur le thon albacore. Il faut renforcer ces mesures et faire respecter les quotas¹². Étendre ces quotas à d’autres espèces marines. Ces efforts ne peuvent pas se faire seul, mais dans la coopération avec les états voisins. Sur la pêche locale, instaurer une taille des prises minimum permet aussi de laisser les espèces se régénérer.
Investir sur une aquaculture plus durable, pour le marché mauricien. Toutes les formes d’aquaculture ne sont pas mauvaises, mais l’aquaculture présente des risques (maladies transmises aux espèces sauvages, pollution de l’eau) et demande de nourrir les poissons avec des espèces pêchées en haute mer. Autrement dit, elle encourage encore la surpêche. Avant d’encourager l’aquaculture industrielle déraisonnée, il faut se poser la question de la pollution dans les lagons, de l’origine des aliments donnés. La culture de certaines espèces comme les huitres, crabes ou concombres de mer sont des alternatives potentiellement plus durables que l’aquaculture d’espèces carnivores.
Nous avons la chance d’avoir un territoire maritime immense. Nous avons la responsabilité de le protéger avant de l’exploiter davantage. Dans le Budget 2025-2026, le gouvernement souhaite assurer «la protection et l’usage durable des ressources marines pour les générations futures» ¹³. Notre ZEE fait 2,3 millions de km². Nous en protégeons moins de 0,01 %. Ce n’est pas de la souveraineté, c’est de l’abandon. Tripler la pêche en trois ans sans protéger la ressource dès maintenant, c’est prendre le risque qu’il ne reste plus de poisson pour les générations futures. Nous devons nous assurer que ces richesses perdurent pour les Mauriciens de demain.
Sources
1. L’express du 24 août
2. EDB Mauritius
3. Convention des Nations Unies sur les Droits de la mer
4. L’express du 24 août, 10 000 tonnes pêchées par les navires Taiwanais
5. FAO, The State of the World Fisheries and Aquaculture 2026
6. Coral Garden Conservation Mauritius, 2025
7. Commission des Thons de l’Océan Indien, 2025
8. SIOFA DSCC Submission on Bottom Trawl Fisheries on the Saya de Malha Bank & France24, mai 2025
9. Marine Conservation Division, Ministry of Agro-Industry, Food Security, Blue Economy and Fisheries
10. WWF, No-take zones, an idea whose time has come
11. ICES Journal of Marine Science, 2018
12. Commission des Thons de l’Océan Indien, 2025
13. Economic Development Board, 2025
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