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Existe-t-il des abus du « devoir de mémoire »?

19 novembre 2007, 00:00

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La mémoire, l?histoire, l?oubli, Paul Ricoeur, Editions du Seuil, 672 pages.

Le devoir de mémoire n?est pas un abus, mais il y a des abus du devoir de mémoire. Voilà l?une des importantes nuances que fait Paul Ricoeur, philosophe, dans son livre magistral, «La mémoire, l?histoire, l?oubli». Après «Temps et récit», ce livre prolonge et complète sa réflexion sur le temps et l?histoire par une interrogation sur la mémoire, l?oubli et le pardon. Au fond, la problématique commune qui court à travers les trois parties de son livre est celle de la représentation du passé.

Sur un registre plus humoristique, Paul Ricoeur fait une autre nuance, entre le souvenir et la mémoire : «Je dirais que la différence entre les jeunes et les vieux, c?est que les vieux ont beaucoup plus de souvenirs et moins de mémoire !»

Mais soyons plus sérieux ! Qu?est-ce que la mémoire ? Paul Ricoeur propose une sorte de triade de la mémoire : la mémoire personnelle, la mémoire des proches et la mémoire collective. La mémoire individuelle a un caractère originaire et primordial : mes souvenirs ne sont pas les vôtres, et en tant que mienne, la mémoire est un modèle de possession privée, pour toutes les expériences vécues du sujet. Mais la mémoire collective est importante, car, comme le disait Maurice Halbwachs, pour se souvenir, on a besoin des autres. Paul Ricoeur avoue une préférence pour la mémoire des proches, car ceux-ci ajoutent une note spéciale touchant les deux événements qui limitent une vie humaine, la naissance et la mort : « Le premier échappe à ma mémoire, le second barre mes projets. Mais les deux ont importé ou vont importer à mes proches. Quelques-uns pourront déplorer ma mort. Mais auparavant quelques-uns ont pu se réjouir de ma naissance et célébrer à cette occasion le miracle de la natalité.»

La vision de l?oubli que propose Paul Ricoeur est à deux faces : l?oubli d?effacement et l?oubli de mise en réserve. L?oubli d?effacement, c?est l?oubli définitif, l?effacement de toutes les traces, traces dans le cerveau, traces dans les monuments, etc. «Tout ce qui est trace peut être détruit. Mais nous faisons aussi l?expérience inverse : le retour de certains souvenirs nous montre qu?on oublie moins qu?on ne croit. Tout à coup, vous retrouvez des pans entiers d?enfance.» L?oubli de mise en réserve, Paul Ricoeur l?illustre en ces termes : «Je sais jouer au bridge, et quand je ne joue pas au bridge, je continue de savoir, mais je ne m?en sers pas. Il y a donc une mise en réserve.»

Cela l?amène à la question : existe-t-il un «devoir d?oubli» ? Il avoue ne pas voir ce que cela pourrait signifier : «Outre qu?une projection dans le futur sur le mode impératif est aussi incongrue pour l?oubli que pour la mémoire, un tel commandement équivaudrait à une amnésie commandée.» Ainsi, pour Paul Ricoeur, on peut parler d?un devoir de mémoire parce qu?il peut être ciblé : on peut se souvenir de ceci ou de cela. Mais l?oubli n?est pas ciblé, c?est un état.

La réflexion sur l?oubli conduit le philosophe à une interrogation sur le pardon : «Il y a eu des crimes. L?historien écrit sur les crimes, mais je ne dis jamais ce que c?est qu?un crime. Je traite du pardon qui est le problème de l?apaisement de la mémoire. Mais le pardon, c?est ne pas punir. Et l?on pardonne là où l?on pourrait punir. Il y a là une problématique absolument distincte du rapport entre la mémoire, l?histoire et l?oubli.»

Paul Ricoeur se penche évidemment sur la fameuse Commission «Vérité et Réconciliation» en Afrique du Sud et salue le courage avec lequel elle a assumé les «difficultés spécifiques». Mails il pense qu?il est trop tôt pour apprécier les effets de cette entreprise de justice dite réparatrice sur les populations : «Du côté des victimes, le bénéfice est indéniable en termes indivisément thérapeutiques, moraux et politiques? Du côté des accusés, le bilan est plus contrasté et surtout plus équivoque : l?aveu public n?était-il pas bien souvent un stratagème en vue de demander et d?obtenir une amnistie libératoire de toute poursuite judiciaire et de toute condamnation pénale ?»

Et on revient à la question du début : Paul Ricoeur constate qu?il y a des abus de la mémoire et se montre méfiant à l?égard de l?obsession commémorative de notre époque. Il y voit une confusion de l?historique et du commémoratif, le modèle mémoriel se substituant au modèle historique. Il déplore la récupération de la notion des «lieux de mémoire» , proposée par Pierre Nora, par la boulimie commémorative : «Etrange destinée de ces lieux de mémoire : ils se sont voulus, par leurs démarches, leurs méthodes et leurs titres mêmes, une histoire de type contre-commémoratif, mais la commémoration les a rattrapés.» En effet, les ?lieux de mémoire? sont devenus des lieux de commémoration ! Paul Ricoeur rattache cela à ce qu?il appelle la patrimonialisation de la mémoire. Il ne voudrait surtout pas qu?on dise qu?il est contre la commémoration, mais il maintient que c?est un lieu d?abus.

En bref, Paul Ricoeur, troublé par «l?inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d?oubli ailleurs, pour ne rien dire de l?influence des commémorations et des abus de mémoire ? et d?oubli», milite pour une politique de la juste mémoire.

On l?aura compris : le livre de Paul Ricoeur est de brûlante actualité à Maurice, un pays déjà en proie à la frénésie commémorative, où l?expression «lieux de mémoire» -- qui ne dénote pas seulement des lieux physiques -- que j?avais utilisée en 1998, lors d?un colloque sur l?esclavage, au Théâtre de Port-louis, a été détournée, comme ailleurs, et où il nous faut, plus que jamais, une politique de la juste mémoire.

par Issa Asgarally

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