Publicité

Ben Gontran, passionnément Rodrigues

28 octobre 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Une série de pourquoi. Tout autant de comment. Sur le passé révolu. Sur le présent jamais définitif. Sur le Rodrigues d?hier. Sur la mémoire de l?aujourd?hui.

75 ans. Des souvenirs intacts. Soigneusement consignés en deux tomes. Le premier sera lancé aujourd?hui. Après l?émouvant anniversaire-lancement qui s?est tenu samedi à Port-Mathurin.

?Sir? Ben...Raconte Rodrigues. Ben Gontran, accordéoniste et conteur, a pris soin de ne rien oublier. De ses origines modestes. Des modestes débuts de son île aujourd?hui autonome.

C?est là que réside la magie de ce récit d?une vie simple. C?est que l?île n?y est pas que paysage. Arrière-plan pour cocasseries du quotidien. Mais bien personnage. Car au carrefour des besoins de l?homme, Ben Gontran énumère ceux de son Rodrigues. Racontés sans bégaiements. Avec cette honnêteté née de l?expérience. Qui sait transformer même les plus mauvais quart d?heure en revanche durable sur l?existence. Donnant l?aura du romanesque à ce qui aurait pu n?être que l?ironie du sort.

Tout commence le premier jour à l?école. Benjamin (qui est l?aîné) attend que Nita, une cousine de son père vienne le chercher. Description parlante. Du petit bonhomme attifé de neuf, du deux-pièces au toit en feuilles de lataniers. De la paillote qui sert de cuisine. De la mère couturière. Du père pêcheur.

?Diverses facettes de la vie rodriguaise?

Cela aurait pu n?être que des clichés. C?est là qu?intervient la gouaille de ?sir? Ben, fait Member of the Order of the British Empire en 1989. Il raconte avec sincérité. Sans rien gommer des anecdotes parfois tristes, voire même tragiques. Le ?bonhomme? de 75 ans se permet de tutoyer ses malheurs passés. Et ceux des autres par la même occasion. Cela va des coups de règle donnés par une religieuse pour corriger son bégaiement. Au morceau de craie qu?il chipe à la boutique de M. Xavier. En passant par ?le fameux ?faire cabri??, qui ?consiste à faire les travailleurs payés de deniers publics, exécuter des travaux pour le compte du chef?.

A sa manière, il consigne des faits de société, des zistwar qui ont fait l?Histoire. Comme celle du ?kass pavyon?, pour l?hostilité manifestée le jour du lever du drapeau en mars 1968 ou encore la ?guer pom deter?, révolte contre la pénurie. Des épisodes souvent inconnus des Mauriciens.

Diverses facettes de la vie rodriguaise sont là : des Us et coutumes aux préparatifs de mariage, au ?développement agricole controversé? aux ?cyclones et premiers pas en politique? en passant par l?après guerre.

Sauf que la volonté de Ben Gontran de vouloir parler de tout, d?y mettre autant son histoire personnelle que celle de son île stoppe brusquement le récit. Nous perdons la trace de l?homme quand Ben Gontran aborde le chapitre de Religion et congrégation. Sa vie cède le pas aux théories, à l?analyse. Le récit y perd au change, notamment en termes de fraîcheur. Les commentaires, ceux de l?adulte qui a pris du recul orientent le regard du lecteur vers des sujets ?sérieux?. Comme la construction de barrages et de petits réservoirs, les élections de 1967. Des thèmes graves, après les récits d?école buissonnière qui étoffent le récit mais qui font un contraste marqué dans le ton du début et celui de la fin du tome.

Et dire que ce conteur né, n?avait jamais pensé écrire son histoire. Que depuis 30 ans, il se plaît à la raconter aux touristes, à esprits éveillés de passage. Tous ceux qui le temps d?un séjour veulent en savoir plus sur comment les gens ont vécu. Sur l?essence du vécu rodriguais.

Comme à toute chose première fois il y a, c?est avec une équipe de télévision néerlandaise ( venue voir ce qu?il est advenu d?une ancienne colonie) que Ben Gontran essaye le cocktail. Aux ingrédients si personnels, au piquant si rodriguais. Réaction immédiate. ?Vous devriez l?écrire?, s?entend-t-il dire. Nouvel encouragement quand les ?tables d?hôte et les pensionnats envoie des gens qui ont des questions chez moi?, avant la concrétisation avec le soutien de Jean Marie Richard et ZM Edisyon.

EXTRAIT

Premières années à l?école

C?était enfin le jour de mes cinq ans et j?attendais que ?Nita? vienne me chercher. ?Nita?, une écolière d?une douzaine d?années, était une cousine de mon père. Elle allait m?emmener à l?école de Ste-Famille, à Lataniers, à deux kilomètres ou plus de chez nous et où j?allais être admis. A cette époque, tout enfant pouvait se faire admettre le jour même de ses cinq ans, quelle que soit la date. Dans mon cas, c?était trois semaines environ avant les vacances de Noël et du Nouvel An.

A cette occasion, ma mère, m?avait confectionné du tout-neuf de la tête aux jambes, un petit chapeau en toile, une chemise à manches courtes, un short avec bretelles mais sans braguette et enfin, un sac en toile porté en bandoulière dans lequel il y avait une ardoise et un crayon. Rien aux pieds.

Pas de slip, non plus.

Ainsi accoutré, j?attendais ?Nita? sous un soleil éclatant, quoique levé depuis trois heures à peine. Mon impatience m?avait poussé à faire une dizaine de mètres dans le sentier qui, de chez nous, traversait deux autres cours avant de déboucher, 100 mètres plus loin, sur la grand-route (...)

Quoique j?avais les yeux plutôt fixés là où ?Nita? allait apparaître, il m?arrivait de regarder vers la maison derrière moi. J?ai en mémoire cette image que je n?ai jamais oubliée : celle de ma mère debout devant la maison, à l?ombre du badamier encore jeune. Il me semblait qu?elle pleurait ! elle s?essuyait les yeux d?un revers de mains.

La maison elle-même était un deux-pièces. Elle était bordée de planchettes superposées à claie à l?extérieur et planchéiée car préfabriquée et ancrée solidement au sol .

Elle était recouverte de feuilles de lataniers, attachées à des tiges d?aloès fendues, clouées à intervalles réguliers sur des chevrons qui formaient l?ossature du toit.

L?une des pièces abritait le salon avec au milieu, une table et six chaises de Vienne. Dans un coin, un gramophone avec sur une autre table avec tiroirs dans lesquels les disques de ?78 tours? étaient gardés (?) Suspendue au plafond, une très grosse lampe à pétrole qu?on n?allumait que dans de grandes occasions.

Dans l?autre pièce, la chambre : il y avait un grand lit en métal, un ber et une armoire. Dans celle-ci, tout en haut, un accordéon auquel on ne m?avait jamais permis de jouer ? Ce n?est pas l?envie qui me manquait ! (?)

Sur une autre terrasse en contrebas (?), il y avait une paillote entièrement en feuilles de lataniers avec les poteaux et écharpes plantés dans la terre. Séparée en deux, une pièce abritait la cuisine avec quelques ustensiles minables dans un panier en bambou posé sur une table où trônaient également marmites et carailles en fonte.

Publicité