Publicité
Paradis ?
«Paradis » est l?un de ces mots qui font rêver. Séjour des bienheureux, mais séjour perdu depuis la nuit des temps, et pourtant gravé dans nos chromosomes-mémoire. Son évocation permet toutes les hypothèses, du Jardin d?Eden aux Iles Fortunées, (Eden vient d?un mot hébreu signifiant « délices ») lieu idéal ou serait abolie toute misère, et qui rendrait à la descendance d?Adam le bonheur des premiers jours? À défaut de cette perfection, la notion de progrès et d?entente universelle s?est substituée à cet idéal inaccessible. Beaucoup de nos comportements procèdent de cette recherche à aller vers un mieux, à convoquer le sort : souhaits de bonheur, rêves de réussite, goût d?être aimé, apprécié, efforts tendant vers autre chose? Il y a dans tout cela cette nostalgie d?un « âge d?or » évanoui, d?un « avant » primitif dont la trace serait gravée dans notre mémoire. Cet état édénique « d?avant la chute », comme dit la Bible, semble correspondre à ce manque qui fait qu?à un bonheur, une réussite, il manque toujours quelque chose. C?est un idéal à atteindre, mais qu?on sait hors de portée : l?état d?innocence sans souci où se trouvait l?homme à l?origine du monde.
D?où l?usage du mot paradis intervenant dans une foule d?expressions qui essayent d?illustrer cet état de béatitude que parfois l?homme a le sentiment d?approcher : échapper à notre condition humaine faite de limites et d?insatisfaction. Chacun a en mémoire cet épisode de la Genèse dans lequel Adam et Ève perdent la clef de cet état de félicité naïve à cause de leur curiosité : tout savoir a un prix. Eux payèrent le leur, ce désir luciférien de rivaliser avec Dieu.
Fini l?état d?innocence bienheureuse, tourments et finitude entrent dans leur vie. Exit le paradis? Lieu de rencontre du Ciel et de la Terre, du divin avec la créature, séjour des immortels, situé d?après la tradition, entre le Tigre et l?Euphrate, on ne parlera plus dès lors que de « paradis perdu ». D?autres localisations le situèrent du côté des Hespérides, « à l?ouest du monde », ou dans l?Hyperborée des Grecs, autre lieu mythique, séjour d?Apollon, et d?où seraient descendus les Achéens, premiers occupants des îles grecques?
Cette lointaine mythologie explique certainement qu?à travers les âges, une aspiration tenace évoque souvent ce désir d?un retour aux sources d?un Paradis, lieu de délivrance et de joie sans nuages. Cette image est toujours liée à celle d?un Jardin, réserve d?arbres, de fleurs et d?animaux compagnons de l?homme. Refuge de bien-être idéalisé à la manière de Rousseau et des romantiques, pour qui la nature parle aux hommes et les protège.
Cet « état de nature » est un thème que l?on retrouve également chez Bernardin de Saint-Pierre, Daniel Defoë : le mythe du « bon sauvage ».
De nos jours, le paradis a pris la forme d?une échappée, fuite devant l?agitation des cités asphyxiantes, retour vers des conditions de vie naturelles et saines, loin des impératifs de la croissance, de la production industrielle, de la pression du « toujours plus »?L?homme moderne, stressé, insatisfait permanent, livré à la concurrence, sent le besoin de réintégrer, par moments, sa nature première, celle d?un roi de la nature paisible et accueillante. Ainsi attend-il, l??il sur son agenda, cette échappée des « vacances », qui vont lui permettre de se rendre « vacant », c?est-à-dire ouvert vers des activités de loisirs et de détente? Un retour? aménagé vers une vie naturelle et vivifiante, loin des contraintes et des rythmes exténuants de tous les jours.
Car, de plus en plus, chacun perçoit qu?il n?est plus qu?un rouage dans la vaste machine à produire, produire et consommer toujours davantage. Et toujours menacé par la conjoncture? Et il se souvient qu?il n?a pas été programmé pour ce style de vie-là. Le « retour à la nature » en a d?ailleurs séduit plus d?un. Nous connaissons de ces couples qui, se jugeant abrutis par le progrès, mais lucides, « plaquent tout » un beau jour, se « reconvertissent » au calme d?une campagne, dans un « boulot à échelle humaine » : cultivateur, restaurateur, artisan, libraire, etc.
Ceux -là ont retrouvé, à leur façon, un paradis perdu, en vivant plus simplement, mais plus humainement.
Quant aux « paradis artificiels », chers à Baudelaire, ils atteignent très vite leurs limites, faute d?avoir trouvé : « L?innocent paradis plein de plaisirs furtifs ».
Publicité
Publicité
Les plus récents