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Le culte de bonnes recettes manageriales

25 octobre 2007, 00:00

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Le culte de bonnes recettes manageriales

Ce sont des managers à succès. Voire des analystes qui ont théorisé sur le management, le marketing, le leadership, la pensée stratégique? Maurice a déjà accueilli certains d?entre eux, dont Philip Kotler, Shiv Khera ou encore Deepak Chopra. Le mécanisme est simple. Devant des assistances se conjuguant à des centaines de personnes, ils évoquent des expériences personnelles et rendent accessibles le contenu de leurs ouvrages. Chaque participant paie quelques milliers de roupies... Phénomène de mode ou exercice utile ? Difficile de le dire, mais la pratique se répand. Tout comme foisonnent les experts. C?est aussi un business qui marche.

?J?ai assisté à l?un de ces séminaires. Le gourou m?a interpellé lorsqu?il a avoué qu?il a pas mal d?idées mais qu?aussi longtemps qu?il ne fait pas payer pour les partager, on ne le prend pas au sérieux. Cela indique l?état d?esprit dans lequel se tiennent ces séminaires?, confie d?emblée Ashraf Joomun, directeur de formation à la Chambre de commerce et d?industrie (CCIM). Tout a, certes, un prix, surtout les idées. Mais le phénomène des gourous rend compte d?une nouvelle mode.

Dans le monde contemporain, il y a une obsession de qualité et de compétitivité qui fait que les professionnels ne négligent aucune possibilité. Autant donc profiter de la ?bonne parole? des experts étrangers. Ces derniers se signalent surtout par la somme de connaissances et d?expériences acquises au fil des années et qu?ils ont transcrit dans des ouvrages. La nouveauté vient du fait qu?ils exposent désormais leurs idées et leurs théories à travers des cours magistraux où le sérieux côtoie un ton plus familier. Où, aussi, ils se différencient de ces experts d?un autre temps qui évoluaient dans des théorisations abstraites.

?Je crois qu?il y a et qu?il y aura toujours des spécialistes de différentes questions. C?est bien qu?on puisse recevoir des gens qui sont à l?apogée de leurs compétences dans leurs domaines respectifs. Il n?y a aucun problème de vouloir bénéficier de cela?, explique l?économiste Pierre Dinan. Si cette lecture des choses représente l?avers de la médaille, il y a aussi un revers qu?il ne faut pas occulter. Ce revers, c?est une tentation de céder à la mode. ?Dans le management, on a des gourous un peu comme une mode. Dans le fond, tout dépend du message dans ce qui est dit. On sent qu?ils ont des recettes ou des apparences de recettes miracles sur lesquelles ils savent faire du marketing?, poursuit Pierre Dinan.

Approche personnalisée

L?autre élément à tenir en compte se trouve du côté de l?auditeur. On peut payer des milliers de roupies pour écouter une personne parler pendant des heures sans en sortir avec une idée intéressante. ?Ce qui me gêne, c?est que souvent l?auditoire croit que le simple fait d?écouter une personne livrer des recettes va lui permettre de réaliser des miracles?, fait ainsi ressortir Pierre Dinan.

Pourtant, il faut ramener les choses à leur juste mesure. Une parole n?est chargée de sens que lorsqu?elle s?appuie sur du concret. ?Si les gourous proposent une synthèse de leurs propres expériences, c?est une bonne chose. Mais si c?est pour théoriser, cela ne vaut pas la peine. On est gourou lorsqu?on propose une pensée qui restructure la société ou des idées qui ont permis ou qui vont permettre de sauver une entreprise?, assure, à cet effet, Li Kwong Wing, directeur d?une société offshore et économiste. Ce dernier insiste sur le fait que ce dont on a besoin à Maurice, c?est l?apport et l?expérience de personnes qui ont agi afin d?améliorer le bien-être de la population. ?On parle déjà énormément de performance et de compétitivité. On établit toutes sortes de recettes en ce sens mais l?important, c?est la vie des employés. Un véritable gourou doit pouvoir répondre à cette question fondamentale. Or, ce dont ils parlent, c?est de stress management et de productivité. Ce qui a souvent pour effet d?accroître le stress. On reste dans un schéma figé. Parfois, il est bon de revenir à l?essentiel. Soit tout ce qui nous permet de mener une vie raisonnable et simple et non pas devenir des agents du matérialisme ambiant?, poursuit l?économiste.

Il y a, en ce sens, une certaine mystification des techniques de management. C?est la course à plus d?innovation, à plus de performance. Or, le management, c?est aussi une question d?approche personnelle. ?C?est une science qui a le mérite d?être pratique. Il est aussi important que soi-même, on puisse se mettre au fourneau. On aura beau lire les meilleurs livres de cuisine, mais on n?est pas assuré de devenir un bon cuisinier si on n?y met pas du sien?, explique Pierre Dinan.

Une lecture confirmée par Ashraf Joomun. ?Il y a certaines entreprises qui croient qu?on peut se baser sur le dire et la pratique des gourous. Il faut aussi savoir que le management se pratique selon des dispositions personnelles, même s?il y a des principes cardinaux qu?il faut tenir en compte. Il y a différentes façons de gérer son entreprise et son personnel autant qu?il y a des gens qui réussissent sans faire de bruit?, témoigne le directeur de formation à la CCIM.

Simples auditeurs

Les techniques et outils de gestion se retrouvent, d?autre part, déjà dans des livres. Et souvent, ce que racontent les gourous, c?est ce qui est écrit dans leurs livres. ?En management, lorsqu?on prend les livres, écrits souvent par des gens qui sont devenus des gourous par la suite, on retrouve les mêmes grands principes. Ce sont des personnes qui ont su structurer des concepts de management. En tant que lecteur, à la lecture de ces livres ou à l?écoute des gourous, on retrouve des choses qu?on pratique de manière automatique. Leur utilité vient du fait qu?ils permettent de mieux saisir des comportements. Il y a ainsi un exercice de rationalisation?, analyse, pour sa part, Ashraf Joomun qui insiste sur le fait que les séminaires des gourous n?apportent pas plus que ce qui est écrit dans les livres.

C?est également dans leur forme que les séminaires des gourous inspirent des réserves à Ashraf Joomun. ?Ce n?est nullement intéressant de se retrouver parmi quelque 300 personnes sans avoir la possibilité de poser des questions. J?ai assisté à la conférence de Kotler. C?était pertinent. Il avait des choses à dire. On sentait que son analyse procède d?une réflexion. Mais la formule d?une grande assistance écoutant une personne sans possibilité d?interaction n?est pas appropriée?, fait-il remarquer.

Il est rejoint dans son analyse par Pierre Dinan. Sans aucun radicalisme dans sa critique, ce dernier estime qu?il ne faudrait pas abuser de ce phénomène. ?L?effort doit être dirigé dans l?action et les idées qui nous permettent de trouver des solutions aux problèmes de notre pays. Si les gourous peuvent aider en cela, tant mieux. De mon côté, je plaide pour une participation à la résolution de nos problèmes plutôt que d?être de simples auditeurs?, confirme-t-il.

Tout est dans le discours et sa finalité. Si c?est pour nous sortir des antiennes sur la nécessaire compétitivité, les gourous n?apportent rien de neuf. Si c?est pour demeurer dans l?anecdotique, on ne resterait que dans le phénomène des compétences qui ont su rendre leur message accessible. ?Je préfère ceux qui viennent nous aider pour mieux comprendre le monde et à agir sur lui. Tout ne se résume pas à comment faire pour remporter la mise. Le défi, aujourd?hui, c?est de changer de mentalité car il ne s?agit pas seulement de tenter d?être plus rusé que l?autre. On est dans une course effrénée qui ne fait pas toujours du bien au monde. A nous de trouver le juste équilibre et de revenir à l?essentiel?, souligne Li Kwong Wing.

Les opinions sont partagées. Il y a tout de même une constante. Elle a trait au fait que c?est d?abord dans l?effort personnel qu?un individu développe ses capacités manageriales.

PHENOMENE RECENT

Des penseurs et des analystes sont devenus des ?gourous? depuis quelque 20 ans. Le choix du terme est révélateur. Il sort le management des cadres rigides et fixistes. La gestion n?est plus quelque chose d?austère. Avec les gourous, la gestion devient inventivité. Mais, en même temps, le nouveau phénomène rime pour beaucoup avec charlatanisme. N?est-ce qu?une manière de se faire de l?argent facile ? Pour ceux qui le pratiquent et ceux qui y croient, la pratique des gourous sort le management d?un cadre contraignant pour en faire un art. Le management est désormais l?élément déterminant dans la réussite d?une entreprise. Du moins, est-ce l?effet qu?ont produit les gourous? Le nouveau principe veut que les meilleures idées ne servent à rien si elles ne sont pas soumises à un management efficace. Le terme même de ?manager?est désormais plus à la mode alors qu?il y a quelque temps, on parlait encore de directeur ou de président. Car, quelque part, la personne n?aime pas trop être ?managed?. Si le concept de management a pu faire un si long chemin et qu?il a emprunté différentes formes, c?est également dû au fait qu?il s?appuie sur des techniques qui relèvent davantage de l?inspiration que d?une quelconque science. Le phénomène s?est développé voici une centaine d?années. Aujourd?hui, certains dénoncent même le règne des managers. Entre-temps, il revient aux gourous de sillonner la planète afin de propager la bonne parole, mettant notamment l?accent sur les recettes qui ont du succès à travers le monde.

L?EXPERIENCE DE MALEM

De l?année dernière à ce jour, la Mascareignes Academy of Law, Economics and Management (Malem) a fait venir six gourous à Maurice dont, entre autres, Philip Kotler et Deepak Chopra. L?expérience a été plus loin puisque Malem s?est aussi lancé dans des partenariats avec des promoteurs étrangers pour organiser des séminaires en Malaisie et à Singapour. Le créneau est, là, très porteur puisque les séminaires sont organisés à un rythme plus régulier. D?autre part, Malem se réjouit de faire venir des gourous qui figurent sur la liste des ?dix meilleurs gourous mondiaux?.

QUESTIONS A?

ANAND APPANAH, MANAGING DIRECTOR MALEM

?C?est un business avec une éthique?

Vous faites venir des gourous. Quelle est la pertinence de cette initiative ?

Nous avons l?université conventionnelle et elle ne peut transmettre tout ce qu?il faut relatif à l?éducation. Il y a une carence bien réelle concernant la formation. Parallèlement, en termes d?accès à l?information, nous avons l?Internet. L?université contribue à 40 % dans la formation académique et dans la préparation à la vie active d?un jeune. Le ?corporate training?, soit les séminaires, ateliers de travail, formation en interne?, contribue, lui, à 30 %. Dans ce dernier, les entreprises ne sont pas toujours réceptives à ce type de formation car cela coûte du temps et de l?argent. C?est là qu?interviennent les séminaires d?un jour animés par des gourous. C?est la solution pour pallier à certaines carences institutionnelles. Mais même ces séminaires ne représentent que 20 % de la formation des cadres et des jeunes. Il reste les 10 % qui doivent être fournis par un travail individuel.

Quelle est la particularité de ces séminaires ? Qu?est-ce qu?ils apportent de plus ?

Les gourous évoquent des anecdotes, des petites histoires et leurs expériences personnelles. Cela est très important pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Est-ce suffisant pour justifier qu?une personne investisse des milliers de roupies afin d?écouter ces gourous ?

Il faut savoir que lorsqu?on sort d?une lecture d?un gourou, on ne devient pas un gourou soi-même. En fait, une personne doit participer à plusieurs séminaires de différents gourous pour développer des aptitudes précises dans certains domaines. Des séminaires sur des thèmes différents comme le marketing, l?innovation, la créativité, le leadership? L?important, c?est de parvenir au développement de son potentiel, à une plus grande ouverture d?esprit et d?investir dans un système où on a une énorme exposition à plein de choses. Soit, en fin de compte, changer sa façon de lire le monde. Donc, il ne faut pas avoir trop d?attentes sur un seul séminaire mais multiplier les participations. Il est aussi recommandé que ce soit la même personne qui participe aux différents séminaires. Actuellement, les entreprises changent de personnes à chaque séminaire.

N?est-ce pas, finalement, une recette pour faire de l?argent ?

Il ne faut pas se leurrer. C?est un business. C?est un créneau où les gourous réclament beaucoup d?argent. Aux Etats-Unis et ailleurs, c?est un business qui rapporte des milliards de dollars. Mais c?est aussi vrai qu?on a des gourous qui assistent à des séminaires d?autres gourous. C?est dire la pertinence de cet exercice. Même Bill Gates y assiste. Il est important, toutefois, de préciser que c?est un business avec une éthique et des principes.

Les Mauriciens sont-ils réceptifs à ce phénomène ?

Avant de faire venir Philip Kotler, nous avions réalisé une étude pour savoir si les gens allaient nous suivre. L?étude a démontré que nous n?allions pas recevoir plus de 25 participants. Nous avions fixé le prix à Rs 19 500. Si nous nous étions basés sur l?étude, nous ne serions pas allés de l?avant. Or, il s?est avéré que quelque 450 personnes ont participé au séminaire. J?ai pris ce risque parce que j?ai agi par conviction. J?ai foncé sans prendre en compte les mises en garde.

Personnellement, vous avez côtoyé des gourous. Quels enseignements en tirez-vous ?

J?ai appris beaucoup de choses. Mais j?ai surtout compris qu?à l?écoute d?un gourou, on peut, si on sait le faire, profiter d?une ou de deux bonnes idées. Une idée, cela peut être un business en soi.

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