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Marins au sang chaud
«C?est pas l?homme qui prend la mer, c?est la mer qui prend l?homme »? quand ce ne sont pas les bagarres. Sur les bateaux de pêche étrangers, on ne sait jamais comment une campagne va se terminer. Elle se solde souvent en règlements de compte sanglants entre marins de différentes nationalités.
« Un bateau qui mouille dans la rade sans qu?on ait à comptabiliser les victimes d?actes de violence et parfois les cadavres, c?est assez rare », laisse entendre un policier affecté au port. Chaque jour apporte son lot d?agressions, de heurts et de rixes. La montée de violence a un lien direct avec le nombre de bateaux de pêche dans la rade, une centaine par mois depuis juillet. C?est connu, plus on est de fous? plus on se bat !
« Cette situation me préoccupe terriblement », soupire l?ancien President & Port Chaplain de l?Apostolat de la mer, Jean Vacher, en se massant les tempes. Dans la salle d?attente, huit marins indonésiens attendent qu?il les conduise dans un lieu où ils seront en sécurité. Ils reviennent du bureau du Mercantile Marine Superintendent, qui est censé faire respecter les lois maritimes, et à qui ils ont soumis leurs doléances. « C?est le dernier cas dont nous nous occupons actuellement. »
Assis serrés les uns contre les autres, les hommes expliquent laborieusement ce dont il est question. En mer depuis cinquante jours sur le Rui Chin Fa, un bateau de pêche battant pavillon taïwanais, ils ont protesté contre le fait que leur nourriture était préparée dans les mêmes ustensiles utilisés pour les mets à base de porc.
« Ils allèguent que le cuisinier, qui est chinois, et ce en dépit de l?avoir informé qu?ils sont de foi musulmane, a continué à leur servir des plats cuisinés dans les mêmes récipients », poursuit Jean Vacher.
On en vient aux mains
Les protestations fusent alors sur le bateau, puis suivent les éclats de voix, et l?on en vient alors rapidement aux mains. Mais, fait étonnant, la situation se calme jusqu?au mouillage dans le port il y a un mois.
Ils n?imaginent toutefois pas la tournure des événements en racontant leur mésaventure, la semaine dernière, à des compatriotes qui travaillent pour le compte d?une autre compagnie. Leurs nouveaux amis décident en effet de se venger en saccageant, à 80, le bateau.
La Hung Min Shipping, compagnie à laquelle appartient le navire, estime aujourd?hui les dégâts à Rs 150 000.
Et depuis, les huit Indonésiens refusent de remettre les pieds sur le bateau, de peur des représailles de l?équipage constitué de neuf Chinois, d?un Philippin, d?un Taïwanais, et d?un marin originaire de Cape Town.
Jean Vacher a une vision globale de la situation, car il a, dans un passé pas très lointain, fait une étude dans la région sur le phénomène de la violence sur les bateaux de pêche. « C?est beaucoup plus compliqué qu?il n?y paraît », confie-t-il. Il compare le navire de pêche à une prison sur l?eau. Le bateau, avec ses différents quartiers, sa population grouillante et hétérogène, a tout d?une micro-société.
« C?est la loi de la jungle, le règne du plus fort. Les agents recruteurs embauchent des marins de différentes nationalités pour une simple et bonne raison : il faut diviser pour mieux régner », dit-il.
Et pour certains, comme les Philippins, ils sont grugés dès le départ. Les agents recruteurs ne se mettent pas martel en tête pour qu?ils aient des papiers en règle. Souvent, les futurs marins quittent le pays avec un visa de touriste. Direction un port de pêche à Singapour, où ils embarqueront sur un navire. Ils toucheront 120 à 200 dollars par mois, pour un job qu?ils ne maîtrisent pas, pour la plupart.
Des différences culturelles
La besogne est rude. Sur le bateau, le marin pêcheur met à l?eau et relève les palangres. Il trie les captures, les vides, les conditionne, les manutentionne lors des déchargements. Il effectue des tours de quart, des rondes de surveillance et maintient la propreté du bateau. À terre, il entretient l?embarcation et répare le matériel utilisé. « Les jeunes marins doivent apprendre très vite, s?ils ne veulent pas que leurs compagnons, plus expérimentés, leur tombent dessus en cas d?erreur », dit encore Jean Vacher. Et c?est ce qui arrive souvent.
Des différences culturelles, un grain de sable dans un rouage, une mauvaise interprétation d?un ordre du capitaine, et c?est l?escalade. Neuf fois sur dix, les agressions ont pour toile de fond des salaires impayés. Mais il faut aussi compter les mauvais traitements, le manque de nourriture ou d?eau potable, la promiscuité, car ils sont une demi-douzaine dans une cabine inconfortable, et les longues heures de travail, à savoir entre 18 et 22 heures d?affilée lorsque le poisson mord.
La campagne de pêche dure en moyenne trois mois mais peut s?étaler sur trois ans ! Les prises sont alors transbordées sur un autre navire. « Les marins sont des gens simples, et lorsqu?ils mettent pied à terre, ils n?ont qu?une seule envie : se défouler », explique le co-négociateur de la Maritime Transport & Port Employers?Union, Ibrahim Moossa. Ils s?aventurent alors dans des lieux malfamés de la capitale, où ils sont pris pour cible. Agressés, ces derniers ne se laissent pas faire et c?est alors le drame, déplore-t-il.
Le syndicat intervient surtout pour régler des problèmes industriels tels que le non-paiement des salaires. Et les plus mauvais élèves sont les bateaux de pêche battant pavillon taïwanais. « Lorsqu?une compagnie de pêche commet une faute grave, par exemple, le non-paiement des salaires, nous rapportons le cas à l?International Transport Federation, qui prend alors les mesures nécessaires. Souvent, ces compagnies se retrouvent sur une liste noire. Mais malgré cela, il y a toujours des marins qui ne perçoivent rien pendant deux ans. La compagnie ne se soucie guère de leur famille laissée sans le sou », poursuit Ibrahim Moossa.
C?est un monde bien dur dans lequel le syndicat et l?Apostolat de la mer tentent d?apporter un peu de réconfort. Mais faute de moyens, les marins ne peuvent aspirer à plus. « Nous aurions, par exemple, aimé leur offrir un espace où ils pourraient venir librement pour parler, se restaurer et confier leurs soucis. À Taïwan, un tel endroit existe et plusieurs interprètes sont embauchés à plein temps », affirme Jean Vacher. Un rêve inaccessible?
SUR LA QUESTION DE LA SECURITE
Hemraj Ghina, le président de Bank Fishing Operators, a sa petite idée pour améliorer la sécurité dans le port. « En ce moment, les bateaux coréens et taïwanais débutent leur campagne de pêche. Tous les mois, une centaine d?entre eux mouilleront au port avec à leur bord 30 à 40 marins chacun? Je pense qu?il faut limiter tout simplement l?accès au port, comme à Singapour. » En effet, là-bas, les bateaux de pêche n?entrent pas dans la rade, ils sont ancrés à des bouées en dehors du port. Les marins sont ensuite amenés à terre par petits groupes sur un bateau taxi. Le temps passé sur le plancher des vaches est limité.
Le deuxième groupe doit attendre le retour du premier pour partir à terre. « Je pense qu?un tel système, calqué sur celui de Singapour, peut nous aider à avoir plus de contrôle sur le nombre de marins qui débarquent dans la capitale. Moins ils seront nombreux, moins nous aurons de problèmes à gérer. »
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