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Le prix du rêve
● <B>Les relations sont actuellement tendues entre le gouvernement et une partie du secteur privé : vous sentez-vous concerné ? </B>
Je me sens concerné; On a tous le même destin et je ne comprends pas pourquoi deux parties prenantes de ce même destin se mettent à se chamailler pour des raisons politiques. Alors que notre destin est lié, par exemple à nos exportations qui font vivre Maurice. Ce qui se passe actuellement est une querelle de personnalités. Depuis 40 ans, on dit : eux le secteur privé et eux le gouvernement. Nous avons toutes les raisons d?être ensemble pour créer de la richesse dans le pays.
● <B>Observateur engagé de la vie mauricienne d?où vous est venu cet intérêt pour la chose publique ? </B>
A vingt ans, j?ai lu Le Capital de Karl Marx. Puis, La richesse des nations de Adam Smith. A partir de ces deux livres, j?ai su ce que je voulais faire de ma vie. Et en 32 ans, je l?ai consacrée à travailler, en observant la société. J?ai cru comprendre ce qu?était le mécanisme de la création de la richesse et en même temps, le mécanisme de la condition humaine, de la pauvreté ; et depuis, je sais que la pauvreté n?est pas, n?est jamais une fatalité. Pour s?en débarrasser il y a des méthodes, il y a des solutions.
● <B>Elle n?est pas fatalité, mais elle n?est pas un choix non plus?
Non, elle n?est pas choix : la pauvreté est comme le tabagisme et l?alcool ; il faut d?abord avoir la volonté de s?en sortir. Soi-même d?abord et puis chercher un peu d?aide. Je ne vois pas pourquoi la richesse n?est pas à la portée du plus grand nombre. Vous voyez, c?est pour ça que je vous dis que ce qui se passe actuellement entre l?Etat et le secteur privé n?est pas normal. Nous avons tous ce défi de la compétitivité à relever. Chacun a son rôle. Si on ne se met pas ensemble à travailler, la qualité de la vie à Maurice dans 10 ans sera pire. Déjà que ce n?est pas très brillant.
● <B>La société d?aujourd?hui vous inquiète ?
Les hommes de ma génération savent comparer comment c?était il y a vingt ou trente ans. Surtout la qualité de la société. Il y a 20 ans, nous n?étions pas matériellement aussi riches, mais nous avions une vie caractérisée par une paix sociale relative. L?insécurité, il faudra que nous la regardions en face. Aujourd?hui, il faut savoir qu?il y a des gens qui ne sortent pas ; dans les années 70, on pouvait marcher au Champ de Mars sans problème à 7 heures du soir. L?insécurité devrait être, pour moi, une de nos priorités aujourd?hui. C?est lié au problème de la drogue et il faut s?attaquer à cela. Il faut de la volonté. Je pense que les marchands de la drogue eux-mêmes doivent être sensibilisés sur le mal qu?ils sont en train de faire à la société.
● <B>Vous êtes conscient de votre angélisme ? </B>
Tous les grands projets, les grands défis sont d?abord des rêves. Le plus grand de tous les défis, c?est comment transformer ce rêve en réalité.. Et puis mobiliser toutes les ressources pour concrétiser son rêve. Depuis que le monde existe, c?est comme ça. La grandeur d?un homme se mesure à ses rêves. C?est ce rêve qui fait avancer le monde. Si nous rêvions aujourd?hui ce que pourrait être Maurice dans 20 ans, nous en ferions un pays fantastique. Singapour, pays pauvre a été transformé en 40 ans en un pays extrêmement riche.
● <B>Mais certains rapports affirment que c?est aussi le pays où existe un des plus fort taux de suicides au monde?</B>
Il faudrait savoir pourquoi : je ne suis pas sûr que ce soit lié à la qualité de la vie. Quand vous allez à Singapour, il n?y a pas de pauvreté, il y a un feel good factor dans la population. En surface, on voit des gens qui paraissent heureux. Ils sont polis, souriants, ont de bonnes manières. On ne peut pas dire que ce sont des indications qu?ils sont malheureux.
● <B>Après avoir ingurgité Marx à 20 ans, quel était votre rêve ? </B>
Créer. Créer des entreprises, créer de la richesse pour moi-même d?abord et surtout pour le pays. Je voulais aussi aider le pays à être mieux géré dans sa conquête de la richesse. Je suis le père de quelques projets dans des secteurs qui sont devenus les plus prometteurs. Le leasing, par exemple. J?ai été un des fondateurs de la Mauritius Leasing, la première société de leasing; j?ai toujours su qu?il fallait, à Maurice, diversifier les sources de financement des entreprises. J?ai été chargé, en tant que chairman, de la mise en place de la Bourse de Maurice dans les années 80. Et puis, une chose dont je suis aussi fier, c?est d?avoir pu permettre à la MBC, par un système que j?ai trouvé, de récupérer les redevances, ce qu?on arrivait pas du tout à faire. C?était anticonstitutionnel de faire payer ceux qui avaient un poste. J?ai donc demandé à ceux qui n?avaient pas de téléviseur d?aller faire une déposition pour le dire. Ainsi, il devenait logique que les autres en avaient. Et on pouvait donc leur faire payer. Sans être anticonstitutionnel. J?étais à l?époque conseiller au ministère des Finances. Je suis aussi très fier d?avoir présidé aux destinées de cet organisme très important qui, est la EPZDA. Toutes ces choses, je les ai faites sans jamais demander d?être rémunéré. C?étaient des choses que je voulais faire pour le pays et qui me semblaient faire partie de ce rêve dont je vous parlais tout à l?heure. Et c?est pour cela que j?ai pu travailler avec des ministres de tous les bords politiques sans jamais être perçu comme étant d?un côté ou de l?autre. Comme on le voit aujourd?hui, ce n?est plus tout à fait la même chose?
● <B>Cela vous gêne quand vous voyez une partie assez conséquente du secteur privé afficher ainsi ses couleurs politiques quasi-ouvertement ? </B>
Je crois que l?on donne souvent des connotations politiques à des actions qui sont motivées par le bon sens économique et la logique. Il faudrait que ce genre de choses cesse. A mon avis, on doit être plus généreux dans son approche et ne pas ostraciser les gens par rapport à la qualité de leurs décisions en donnant à cela une couleur politique. Cela dit, c?est vrai que les journalistes eux-mêmes ont quelquefois des agendas politiques.
● <B> C?est votre longue incursion de 20 ans dans la presse qui vous fait affirmer cela ? </B>
La presse a des pouvoirs insoupçonnés à Maurice ; en un week-end, on vend plus de 300 000 journaux. Elle est une force nécessaire. Mais je crois qu?il faut la professionnaliser davantage. C?est sans doute le seul secteur qui ait autant d?influence et où on peut entrer sans formation.
● <B>Vous avez fondé l?hebdomadaire 5 Plus, vous auriez pu avoir mis en place cet encadrement?</B>
Je crois que cette initiative devrait venir des rédacteurs en chefs qui ont, de par leur fonction, une rédaction sous leur responsabilité et devraient donc se sentir concernés. C?est dans leur intérêt.
● <B>Cette incursion dans la presse semble vous avoir laissé un goût amer?</B>
J?ai subi une forme d?ostracisme. En presque 20 ans dans le monde de la presse, aucun propriétaire de journaux - comme je l?étais moi aussi - n?est venu m?adresser la parole.
● <B>Pourquoi pensez-vous avoir été ostracisé ? En raison de votre goût pour l?innovation ? </B>
Bien sûr que non. A cause de ma différence.
● <B>Vous voulez dire quoi : votre différence de communauté ? </B>
Ma différence comprend aussi ma différence de communauté. Différence de source même : Ah ! c?est un nouveau, il n?a pas de passé de presse, qu?est ce qu?il fait là ? On m?a attribué des motifs insensés. Mais pour moi, la presse était un projet d?entreprise comme une autre.
● <B> Etes-vous heureux de cette incursion dans la presse ? </B>
Oui, beaucoup. Je me suis rendu compte du pouvoir réel de la presse. Après le pouvoir politique, c?est la presse qui a le plus de pouvoir. Un pouvoir d?influence. C?est dommage que l?ensemble de la presse ne soit pas à 100 % responsable de ce qu?elle écrit.
● <B> Quand un homme d?affaires ? il en est ainsi dans le monde entier ? s?intéresse à la presse, ce n?est pas forcément pour une question de rentabilité, mais surtout pour avoir une parole influente, un levier de pouvoir. </B>
La presse est un métier difficile, qui subit des pressions chaque jour. J?ai trouvé que cette vie ne me plaisait pas. En même temps, j?ai eu une offre que je ne pouvais pas refuser pour 5 Plus. J?ai vendu. J?étais content de partir, mais je ne regrette pas d?y être passé. Mon incursion dans la presse m?a donné encore une autre vue de la société mauricienne.
● <B>Elle vous fait peur quelquefois ? </B>
Un peu, par les tendances qu?elle a prises depuis ces dernières 15 années. Elle ne me fait pas peur parce que je pense que ce sont des tendances réversibles et que cette société a d?énormes ressources. Toute société a les moyens de se reprendre. Si demain les travailleurs étrangers nous quittent, si nous continuons avec le même comportement au sein de l?entreprise, je crois que, dans quelques années, nous serons dans un marasme économique vraiment mauvais. Le comportement des hommes-ouvriers, des cadres - cette entité-là, accuse un retard considérable de vision dans le cadre des nouvelles donnes de la globalisation. Nous n?avons pas compris qu?il faut un changement radical. Il y a 20 ans l?Inde était une société fermée, pareille pour la Chine qui ne dépendait que de l?économie interne. Rapidement ces deux pays ont compris que l?avenir était dans une ouverture vers l?extérieur. En 20 ans, ils ont fait un bond fantastique en compétitivité. Nous à Maurice, nous sommes ouverts depuis 40 ans et le progrès de l?entreprise comme entité n?est nettement pas assez pour rivaliser avec ces deux pays. C?est un problème de vision des chefs d?entreprise avant tout. Quand vous regardez le secteur privé mauricien, à part quelques exemples, il n?y a pas vraiment eu d?innovation. Donnez-moi quelques exemples où le secteur privé a fait preuve d?innovation? Vraiment on n?en trouve pas beaucoup? Le sucre est resté tel quel depuis 300 ans. Le tourisme fait la même chose depuis 20 ans. Non vraiment on ne peut pas dire qu?il a beaucoup d?imagination.
«La grandeur d?un homme se mesure à ses rêves. C?est ce rêve qui fait avancer le monde. Si nous rêvions aujourd?hui ce que pourrait être Maurice dans 20 ans, nous en ferions un pays fantastique.»
● <B>D?où vient selon vous cette sclérose de l?esprit ? </B>
De notre côté insulaire peut-être? On parlait de Singapour. C?est une économie ouverte et innovante. Parce que son secteur privé est ouvert sur le monde, ouverte d?esprit. L?avenir de nos enfants dépendra de notre capacité de nous ouvrir vers le monde. Sur ce plan, c?est un échec lamentable.
● <B>Au cours de sa visite en 1997, Margaret Thatcher disait à un dirigeant très en vue du secteur privé mauricien : je suis choquée de voir à quel point le secteur privé mauricien est toujours en train de tout attendre du gouvernement. Je ne m?imagine pas recevoir régulièrement, à Downing Street, le secteur privé pour l?encourager. Il n?a qu?à faire ce qu?il y a à faire?</B>
Si j?étais à le tête d?un organisme du secteur privé, je combattrais tous les obstacles qui m?empêcheraient d?innover. Je ne demanderais certainement pas un sou pour innover. Je dirais aux pouvoirs publics simplement : laissez- moi innover. Enlevez-moi les obstacles administratifs, moi je m?occupe du reste. L?innovation est le maître mot de notre avenir. La classe politique y compris.
● <B>Observateur, quelquefois acteur engagé de la société mauricienne, on peut se demander ce qui vous a retenu de franchir le pas politique?</B>
Pour une personne comme moi, il y a trop d?obstacles pour faire de la politique.
● <B>Vous voulez parler de votre communauté ? </B>
Je vous l?ai dit tout à l?heure. Quand on est différent à Maurice on part avec des handicaps insurmontables. Et je ne suis pas prêt à me lancer dans des activités où mes activités principales seraient d?abord de combattre parce que je suis différent. Or, ma nature, ma différence font que je ne serais jamais en equal terms. Mais je fais de la politique à ma manière. J?emploie 250 personnes et je m?occupe de leur bien-être. Cela aussi c?est faire de la politique.
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