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Les pratiques culturelles sont-elles de plus en plus individualistes ?

20 août 2007, 00:00

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Bernard Lahire bouleverse les idées reçues sur la culture. Alors que les enquêtes sur les pratiques culturelles en France insistent depuis quarante ans sur les inégalités d?accès à la culture, ?La Culture des individus? met l?accent sur les différences interindividuelles. Réflexion originale, nourrie d?un impressionnant travail d?enquête, ce livre revisite ?La Distinction? de Pierre Bourdieu vingt-cinq ans après.

L?apport le plus précieux de ?La Culture des individus? c?est qu?il démontre à quel point, contrairement à ce qu?on avait toujours tendance à postuler, au moins implicitement, les pratiques culturelles sont hétérogènes et peu cohérentes. Révélant les ?nuanciers culturels individuels? de personnes longuement interviewées, cette enquête laisse apparaître le brouillage de la frontière traditionnelle entre ?haute? et ?basse? culture, grand art et culture populaire, légitime et illégitime. L?on s?aperçoit que comme le philosophe Wittgenstein, qui adorait les westerns, ou Jean-Paul Sartre qui préférait lire des Série Noire plutôt que Wittgenstein, on peut très bien prendre plaisir à lire ?Pierre Bourdieu ( lui-même grand lecteur de polars) avant (ou après) une bonne série télé !

Comment s?expliquent ces ?nuanciers culturels individuels dissonants?, c?est-à-dire des pratiques hétérogènes mêlant culture ?légitime? et ?illégitime? ? Par la pluralité des influences socialisatrices auxquelles les individus ont été exposées et par la pluralité des contextes dans lesquels ils sont amenés à ?pratiquer?. Le premier type qui vient à l?esprit concerne les cas de mobilités sociales. Les personnes qui ont vécu de telles mobilités ont eu à s?adapter à des milieux culturellement très différents et portent en elles des contradictions ou des complexités culturelles. Selon les domaines ( cinéma, lecture, musique, télévision, etc. ) et selon les contextes de la pratique ( seul, en famille ou avec des amis, en vacances ou non, etc. ), ils vont tendre vers les pôles culturels les plus légitimes ou, au contraire, vers les pôles les moins légitimes.

Il y a aussi une situation globale qui est liée aux conditions de travail et de vie familiale modernes. Nombre d?enquêtés parlent de leur ?besoin de divertissement?, de ?défoulement? et de ?délassement? après des journées et des semaines scolaires, professionnelles ou familiales harassantes et stressantes.

Bernard Lahire souligne aussi des causes internes au système scolaire. En privilégiant certaines matières telles les mathématiques et l?informatique comme moyen de sélection, l?école a ainsi contribué à fabriquer des élèves et des étudiants ?brillants? mais qui n?ont qu?un goût faible pour la culture littéraire ou artistique classique. En fonction de leurs origines sociales, ils vont plus ou moins accéder à certaines sorties culturelles légitimes (théâtre, musée d?art?), mais ne vont pas particulièrement aimer lire, ou quand ils lisent, vont préférer les polars, la science fiction ou la BD ( et pas forcément les plus légitimes).

Un fait central qui n?avait pas été souligné jusqu?ici : les pratiques culturelles en privé affaiblissent les effets de légitimité : ?On parle d?autant plus correctement que l?on est en public, dans des situations plus tendues. C?est la même chose pour la culture. Les consommations en privé sont souvent des consommations de relâchement, de détente et de moindre exigence culturelle. Au caractère privé de la consommation s?ajoute le caractère gratuit de l?offre. C?est ainsi que même les plus cinéphiles peuvent regarder des films nuls à la télévision, films pour lesquels ils ne payeraient pas au cinéma.?

Les artistes eux-mêmes ont déployé dans leur création des stratégies de mélange de genres maintenus séparés auparavant. Bernard Lahire rappelle que plus le domaine réservé de la culture légitime s?étend ? jazz, photographie et cinéma hier, BD, rock ou séries télévisées aujourd?hui -?, plus la foi en la légitimité culturelle s?étiole : ?Plus le nombre de dieux légitimes auxquels on est autorisé par les institutions de la culture à vouer un culte augmente, plus le degré de croyance culturelle diminue.?

La télé a joué un rôle crucial dans le mélange des genres, car ce n?est pas seulement une machine de divertissement. Elle propose depuis plusieurs années des dispositifs qui visent à mélanger les registres et les genres pour capter l?attention de publics différents et accroître son audience, mais aussi avec l?intention déclarée d?attirer des téléspectateurs amateurs de divertissement vers des registres culturellement plus ?nobles? ou plus ?élevés?.

En somme, Bernard Lahire pense que la notion de distinction n?est opératoire en sociologie de la culture qu?à condition que l?on cesse de faire comme si on avait affaire à un espace culturel homogène du point de vue de la légitimité, c?est-à-dire structuré par une opposition légitime / illégitime univoque:

?Et puis les processus de distinction ne concernent pas seulement les classes sociales : dans des sociétés hautement différenciées, on constate que la culture permet à chacun de se distinguer des plus proches socialement (et pas seulement des classes subalternes).?

A Maurice, où les enquêtes sur la culture sont inexistantes, hormis celle sur les pratiques culturelles réalisées dans le cadre de ?L?Etude pluridisciplinaire sur l?exclusion à Maurice? (1997), une enquête comme celle de Bernard Lahire ne manquerait pas, à mon avis, de souligner l?importance croissante des différences interindividuelles par rapport aux différences interclasses ou interethniques.

par

Issa ASGARALLY

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