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Pédiatre du people
Le téléphone n?arrête pas de sonner à la consultation du Dr Maigrot, à la rue Lees à Curepipe. Et pour cause : elle a invité par voie de presse ses quelque 2 000 patients réguliers à récupérer leur fiche médicale afin qu?ils puissent être suivis par d?autres médecins. Ainsi pour pouvoir nous accorder toute son attention, elle nous reçoit à domicile.
On a du mal à croire qu?elle est septuagénaire, Julia Maigrot. D?une sveltesse que lui envieraient de nombreuses femmes, elle est pleine de vitalité, allant du salon à la cuisine d?un pas agile, pour préparer le café. «Ah bon ? Vous me trouvez bien conservée? J?ai pris la peine de faire des exercices, de marcher et de manger comme il le faut. Cela tient peut-être à ce style de vie.»
Contrairement à ce que certains pourraient penser, cette Anglaise n?est pas issue d?une famille aisée. Son père abandonne sa mère et les enfants alors qu?elle n?a que deux ans. Sa mère doit alors trimer et élever seule ses trois enfants. Ce qui expliquerait sa sévère dépression qui a nécessité un internement long de cinq ans. C?est à cause de l?état de santé de sa mère qu?elle décide de faire médecine, explique Julia Maigrot.
«Huit jeunes sur dix voulant faire la psychologie choisissent cette voie en raison de problèmes personnels. Les deux autres sont bien dans leur peau et veulent le faire par choix. Je lisais beaucoup sur la psychiatrie et la psychologie en raison de l?état de santé de ma mère. Lorsque j?ai évoqué mon désir d?être psychologue ou psychiatre au Beckenham County Grammar School for Girls que je fréquentais, on m?a conseillé de faire plutôt médecine. Et même si ce n?était pas mon premier choix, je ne l?ai jamais regretté.»
C?est à l?université de Birmingham qu?elle fait ses études de médecine générale avant de décrocher un diplôme en pédiatrie. Dans cette institution d?études supérieures, elle rencontre le Mauricien, René Maigrot, qui s?est spécialisé en cardiologie. Lorsqu?elle le suit à Maurice en 1957, elle est le seul praticien qualifié à détenir un diplôme en pédiatrie. Elle se marie un mois après son arrivée dans l?île et décide d?exercer sa spécialité. Dans la santé publique. «J?avais toujours travaillé dans les hôpitaux en Angleterre. Je ne connaissais que la médecine publique. Et puis, je désirais me familiariser avec la médecine tropicale et la langue créole.»
Elle est affectée tantôt à l?hôpital Victoria tantôt à celui d?A.G. Jeetoo. Maurice étant, à l?époque, un pays tout juste en voie de développement, la santé des habitants et celle des enfants laisse terriblement à désirer.
«Le taux de natalité était élevé. Je voyais des mères de famille qui me disaient : monn gaign 12 piti e Dieu mersi, troi inn mor ! Les enfants se présentaient à l?hôpital avec des maladies, avatars de la pauvreté comme on en voit chez les enfants du Biafra et que je n?avais jamais vues en Angleterre, telles que la malnutrition, la diphtérie, le tétanos, la typhoïde, la méningite, la tuberculose et la fièvre rhumatismale qui attaquait le c?ur. Après mon arrivée, j?ai dû faire à sept reprises une trachéotomie d?urgence à des enfants et ils ont tous survécu», se remémore avec un sourire Julia Maigrot.
<B>«Li pa pou sape»</B>
Un spécialiste en pédiatrie venu de Grande-Bretagne pour une étude recommande l?aménagement d?une salle spéciale pour le traitement de la gastro-entérite chez l?enfant. Julia Maigrot y est rattachée. «Dans cette salle, le taux de mortalité était de 25 % chez les enfants souffrant non seulement de gastro-entérite mais aussi de malnutrition.» En sus de ses journées, elle fait aussi des nuits de garde et se dévoue sans compter. Elle accepte de faire des consultations au dispensaire de Curepipe qui se trouvait à Phoenix pour mieux comprendre le vécu des médecins qui examinaient une centaine de patients en une journée.
Elle pense que ce faisant, elle parlera mieux le kreol. Sa maîtrise approximative de cette langue donne d?ailleurs lieu à des quiproquos. «Je disais aux mamans qu?il fallait faire une injection à leur enfant et ki li pa pou sape en voulant dire qu?il n?y avait pas d?excuse pour éviter l?injection. Je trouvais étrange qu?une fois dans la salle, la mère et l?enfant avaient disparu. C?est après que j?ai compris ma méprise à propos de l?expression li pa pou sape.»
Elle note une légère amélioration dans la situation des enfants lorsque le pays se met à l?ère du contrôle des naissances. Elle accepte même de poser des stérilets aux femmes fréquentant un des dispensaires. Julia Maigrot s?implique dans les syndicats des médecins. Après 1967, elle fait partie du groupe travaillant sur la constitution d?un conseil de l?ordre des médecins. Constitution qui dort de longues années dans les tiroirs.
Lorsqu?elle accouche de Dominique, son unique fille, qui travaille maintenant comme ingénieur de l?environnement en France, sa santé lui joue des tours. A tel point qu?elle est contrainte d?arrêter de travailler. Et lorsqu?elle va mieux, elle se lance dans la consultation privée mais «très en douceur».
Sa réputation de médecin dévouée est faite. Si bien que ce sont de petites gens qui viennent la consulter en privé. Ils n?ont pas toujours les moyens de s?acquitter de la consultation à Rs 5. «Lorsque je leur faisais remarquer qu?ils m?avaient rendu visite à quatre ou cinq reprises et qu?ils ne m?ont payée qu?une fois, ils répliquaient : Ayo dokter, inn fini paye ou premie foi. Bondie pou rann ou sa. De toutes les façons, depuis mon enfance, j?étais habituée à peu d?argent. Et puis mon mari gagnait bien sa vie.» Ce n?est qu?au bout de cinq ans de consultations en privé qu?elle gagne pour la première fois Rs 100, en une matinée de travail.
Julia Maigrot se met à animer ses «consultations populaires» le matin et travaille sur rendez-vous l?après-midi. Elle finit par apprendre à garder son calme envers les patients qui accusent une heure de retard sur l?horaire parce qu?ils habitent très loin.
Elle est heureuse de voir que l?état de santé des enfants s?améliore à partir de 1975. Mais elle est consciente que les «très mal nourris et les très pauvres» ne peuvent se payer une consultation. Elle fait aussi du bénévolat auprès de la Croix Rouge où elle se lie d?amitié avec d?autres bénévoles, dont Patsy Rountree. Celle-ci lui confie que beaucoup de parents se présentent à la Croix Rouge avec leurs enfants malades dans l?espoir de trouver de l?argent pour aller se faire opérer à l?étranger. Le fruit de leurs réflexions communes jette les bases de ce qui deviendra quelques années plus tard la Society for Aid to Children Inoperable in Mauritius (Sacim).
En plus de 40 ans d?existence, la Sacim a réussi à envoyer entre 600 et 700 enfants inopérables à Maurice à l?étranger, beaucoup pour des opérations, d?autres pour des examens poussés. Mais la Sacim vit probablement ses derniers jours, ayant de moins en moins de demandes d?interventions à l?étranger.
<B>«S?en tenir à deux enfants»
«On dispose aujourd?hui à Maurice de nombreux moyens d?investigation sophistiqués et d?un plus grand nombre de praticiens qualifiés. Ensuite, les parents n?acceptent toujours pas que nous décidions dans quel pays leur enfant ira se faire opérer. Ils veulent pouvoir envoyer l?enfant dans un pays où ils ont de la famille. Nous avons des accords avec des centres spécifiques pour des problèmes de santé particuliers», explique Julia Maigrot.
Le ministère de la Santé a aussi mis sur pied un comité évaluant les cas de malades inopérables et fournit Rs 200 000 aux personnes jugées inopérables. Julia Maigrot, qui ne fait plus partie du comité exécutif de la Sacim, estime que cette ONG «a fait son temps. La décision finale de fermeture ou de continuation sera prise bientôt».
Au cours de sa carrière, Julia Maigrot accumule les satisfactions. «J?ai été contente de constater au fil des ans une amélioration dans la santé des enfants, de voir que les maladies précitées ont disparu, que les femmes contrôlent leur fécondité, qu?elles s?en tiennent à deux enfants. Mais il y a encore du chemin à faire pour atteindre l?égalité. Le taux de vaccination est très bon. Mes amis sont devenus mes clients mes clients des amis. J?ai eu une relation extraordinaire avec les malades.» Sa plus grande satisfaction : avoir gagné «la confiance des familles de différents ethnies et milieux socioprofessionnels. C?était un privilège de soigner autant de personnes.»
Depuis cinq ans, Julia Maigrot a ralenti la cadence en raison d?un engagement plus prononcé auprès d?ONG défendant l?environnement et des voyages en France pour voir sa fille et ses petits-enfants. «Je vais profiter de la retraite pendant que je suis encore en état», explique Julia Maigrot, qui peut être jointe au 675 51 03 - puisqu?elle ne figure plus dans l?annuaire.
A 74 ans, une deuxième vie commence. Julia Maigrot mettra à profit ses journées pour lire, faire du piano, peindre, écrire, marcher et voyager...
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