Publicité
Des notes à la mode culturelle
Culture. Terme qui ne figure pas souvent dans nos budgets. Encore moins a-t-on l?occasion de voir un ministre des Finances évoquer la nécessité d?une vie culturelle foisonnante. Pourtant, la méfiance et la réticence demeurent. Les métiers de la création autant que ses agents n?ont jamais fait l?objet d?une attention particulière de nos gouvernants. Reste à savoir désormais comment les intentions vont se traduire dans les faits.
?À l?écoute des parties consacrées à la culture dans le budget, je me suis posée des questions. Je m?étais dit qu?il y a quelque chose d?anormal. Quel est cet intérêt subit pour la culture ? Car on le voit bien dans notre vie de tous les jours, la culture n?a jamais été une préoccupation. En fait, je suis arrivée à la conclusion que même dans ce budget, la culture demeure un appoint aux projets économiques?, soutient d?emblée Marousia Bouvéry, artiste-musicienne. Pour elle, les projets évoqués dans le budget visent, entre autres, à consolider des secteurs qui concernent le marché touristique. ?On cherche à développer le tourisme culturel comme une valeur ajoutée au projet économique?, insiste-t-elle.
La critique est plus acerbe chez l?écrivain-dramaturge Bhishmadev Seebaluck. Il faut comprendre que les créatifs ont suffisamment de raison de douter de la parole politique. ?Ce n?est pas la première fois qu?on entend parler de projets et d?intentions. De la rénovation du Plaza ou d?autres projets de réaménagement?, confie Bhishmadev Seebaluck. L?essentiel, plaide-t-il, est de développer un projet culturel intégré et non des actions ponctuelles. ?Il faut également travailler avec tous les partenaires culturels sur ce projet?, précise-t-il. Il cite, à cet effet, le festival culturel et culinaire Chinatown qui devrait inspirer d?autres projets de la même nature à caractère national. ?La culture, ce n?est définitivement pas une fois l?an?, insiste-t-il.
Il n?est pas seulement question de rénovation, assure l?écrivain-dramaturge mais aussi de mise en place de nouvelles infrastructures culturelles. ?Est-ce qu?on se rend compte qu?on est en 2007 et que Maurice ne dispose toujours pas d?une salle de concert où les artistes-musiciens peuvent évoluer ? Que le piratage continue toujours à sévir ? Que des interprètes bradent les prix dans les hôtels ? Qu?il n?existe aucune plate-forme qui permette l?identification de nouveaux talents ? Il faut un espace destiné aux artistes et aux Mauriciens?, souligne, pour sa part, l?auteur-compositeur-interprète Eric Triton.
Ce dernier plaide aussi pour un développement culturel qui permettra de donner au pays un nouvel imaginaire. ?Il ne s?agit pas seulement d?animation et de création voire de mesures incitatives pour aider les artistes. Il s?agit de donner à ce pays une possibilité de vivre sa culture dans toute sa pluralité. Il faut sortir des clichés et réaliser un changement culturel?, affirme avec force Eric Triton.
Abondant dans le même sens, Marousia Bouvéry évoque la nécessité d?un projet de rayonnement culturel. D?une nouvelle ambition. ?Il faut prendre conscience que c?est la culture qui fait avancer un pays. Le ministère de la Culture n?a rien fait en ce sens?, déclare-t-elle. ?L?action politique de la culture, c?est aussi tout ce qui encourage la lecture à travers des actions concrètes?, enchaîne, de son côté, Bhishmadev Seebaluck.
Loin des antiennes connues, des vieilles rengaines, et des sempiternelles lamentations, il demeure que la révolution des mentalités passe par une révolution culturelle. Le seul souhait à émettre est que c?est l?un des objectifs fixés par Rama Sithanen.
Nazim ESOOF
Mesures budgétaires
■ Le budget 2007-08 entend donner une nouvelle dimension à la protection du patrimoine culturel et historique. ?Malheureusement, plusieurs de nos monuments sont dans un état de décrépitude pour cause d?investissement insuffisant dédié à la maintenance?, disait Rama Sithanen dans le budget. Le gouvernement entend donc lancer un programme sur dix ans avec une enveloppe de Rs 750 millions. Il investira dans la réhabilitation du Plaza et de la cathédrale St-Louis à Port-Louis à hauteur de Rs 50 millions et Rs 7 millions respectivement. La vie culturelle ne s?arrête pas aux monuments. Rama Sithanen espère également voir Port-Louis se développer en une ville animée. Les métiers créatifs ne sont pas non plus oubliés. Le gouvernement se réjouit ainsi de l?émergence de jeunes talents dans le domaine musical. À cet effet, des produits comme les microphones, les casques, les écouteurs, les haut-parleurs, amplificateurs, MP3 et baladeurs sont détaxés. L?Entertainment Tax est aussi abolie.
Questions à Issa Asgarally, Critique littéraire
● Quelle est votre analyse de la partie dédiée à la culture dans le budget 2007-08 ?
Depuis sa création en 1982, il manque toujours au ministère de la Culture une grande ambition, un projet pensé, proposé et discuté avec les électeurs avant les élections générales, et des moyens appropriés pour le mettre en ?uvre. C?est dans le but de susciter un débat autour de cette question que j?avais fait en octobre 2000 une étude Un ministère de la Culture, pour quoi faire ?. À la demande d?Eric Ng, j?ai récemment consacré un article à L?économie de la culture dans le numéro 20 ( avril 2007) de Conjoncture. Toute mesure budgétaire, qu?elle soit une abolition de taxe ou une dotation de fonds, est la bienvenue dans le secteur de la culture. On ne peut donc que se réjouir des mesures contenues dans le discours du budget 2007-08 : les trois mesures sous la rubrique Creative Arts Industry et celles sous la rubrique Tourism.
● Qu?est-ce qui aurait pu être fait davantage ?
Je note que les mesures concernent surtout la musique. Mais qu?en est-il des autres arts, de la peinture, de la photographie, de la sculpture?? Sait-on, par ailleurs, qu?un auteur doit dépenser une petite fortune pour envoyer son livre ou son magazine à l?étranger en 2nd Class Air Mail ? En outre, si le patrimoine matériel n?a pas été oublié puisqu?on alloue des fonds à la rénovation du Plaza, de La Citadelle et de la cathédrale St-Louis, d?autres types de patrimoine, par exemple le patrimoine audiovisuel, disparaissent au fil du temps. Je ne note rien à propos des centres culturels et de certains Trust Funds. Que deviennent-ils ? Je pourrais continuer longuement cette liste... Voilà pourquoi j?avais réclamé un véritable IRS de la culture en 2006!
● Et à la place qu?a-t-on eu ?
Il aurait fallu réduire d?autres taxes et surtout augmenter considérablement le budget du ministère de la Culture, mais seulement après l?élaboration d?une politique culturelle digne de ce nom qui serait au service d?un grand dessein. Non plus ce ?fragmented and ad hoc approach? ? pour reprendre les mots critiques du ministre des Finances à la section 89 sur le tourisme ! ? que nous connaissons depuis 1982. On prendrait alors, après bientôt 40 ans d?indépendance, le ?virage? dans le domaine culturel. Il faudrait surtout que le décideur en chef au ministère de la Culture n?y soit plus à cause de son appartenance ethnique ou sexiste ? ce qui découle de la politique multiculturelle de Maurice ? mais qu?il soit avant tout porteur d?une grande ambition pour la culture et animé de la volonté de la réaliser. Est-ce vraiment un rêve ?
Propos recueillis par N.E.
Publicité
Publicité
Les plus récents