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Comment Jeetah a tué Desbro

14 avril 2007, 20:00

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C?est la séquence des événements qui a prêté à suspicion. En refusant pendant des mois à Desbro toute augmentation du prix de vente des barres de fers qu?il fabrique, Rajesh Jeetah est passé pour être un ministre intransigeant. Cherchant à tout prix à éviter une énième augmentation aux consommateurs. Puis l?enchaînement des « coïncidences » a amené beaucoup d?observateurs à poser la question autrement. On a soit tout fait pour enterrer Desbro, ou alors on n?a rien fait pour l?empêcher de mourir. Le coupable idéal semble avoir été trouvé par ceux qui suivent le dossier : Rajesh Jeetah.

C?est l?avant-dernier épisode du feuilleton Desbro qui a le plus perturbé le secteur privé. Le fabricant de fer ainsi que les organisations du secteur privé réclamaient depuis des mois la libéralisation du prix du fer. Mais la décision n?interviendra que le 6 avril, soit trois jours après qu?un accord de vente eut été conclu entre Desbro et Murray and Roberts, puissant groupe de construction sud-africain, déjà présent à Maurice à travers Misco, une joint-venture avec l?entreprise Lam Po Tang engagée dans l?importation de fer de construction.

Depuis l?annonce de cette décision, Rajesh Jeetah ne manque aucune occasion de rappeler que le rachat de Desbro n?est finalement qu?une étape dans la vie des entreprises et qu?il n?est en rien responsable de cette situation.

Mais le ressentiment envers le ministre est grand. « Je fais partie des 181 employés licenciés de Desbro. Maintenant que le cours des événements a été exposé d?une façon claire, les sentiments qui m?animent sont ceux de la révolte et du chagrin. Car aucun de ces employés n?a contribué à cet état des choses. L?histoire retiendra à qui incombe la responsabilité de la fermeture ! », fulmine Ranjiv Ramdoo, le directeur général de Desbro.

« On a volontairement refusé de dialoguer »

Pourquoi affirme-t-on que la responsabilité de Jeetah est engagée dans la fermeture de Desbro ? Dans l?entourage du ministre on évoque d?abord son intransigeance forcenée au dialogue avec Desbro. « Nous avons déjà eu des situations similaires dans le passé. L?entreprise demande une forte augmentation. Le ministère prône le minimum. Et bien souvent on arrive à lui faire comprendre qu?il faut couper la poire en deux, notamment pour des raisons politiques liées au coût de la vie. Mais dans le cas Desbro on a volontairement refusé de dialoguer », explique un membre de l?entourage de Jeetah.

Le défaut de dialogue entre Jeetah et Desbro est en effet patent. Le ministère, malgré des lettres explicites de Desbro expliquant que les prix de ses matières premières ainsi que le coût de fabrication à Maurice sont à la hausse prendra tout son temps avant d?organiser une réunion de travail réellement productive. En effet, lors d?une première réunion fin août, un haut cadre du ministère se contentera de dire à Desbro que des sources d?approvisionnement de matières premières bien moins chères existent. Malgré les demandes répétées de l?entreprise, les coordonnées de ces fournisseurs ne leur seront fournies que fin octobre. (voir chronologie)

Ce n?est que fin novembre, après une première cessation d?activité de Desbro, que le ministère consentira à une hausse des prix de 20 %. Mais dans le secteur privé on précise rapidement que c?est au même moment que Misco, ayant tout juste fait venir une cargaison de fer d?Égypte, demande une augmentation des prix de vente de 17 %. Cette demande, cette fois, ne tombe pas dans les oreilles sourdes du ministère.

Très vite les relations entre Misco, et plus précisément Murray and Roberts et le ministère du Commerce commencent à intéresser tous ceux qui suivent l?affaire Desbro. « Nous étions en présence de fortes hausses de nos matières premières. Les prix de nos produits importés sont toujours influencés par les cours mondiaux. Mais il faut savoir qu?à la suite de l?octroi de cette augmentation, nous n?avons augmenté nos prix que de 17 % comme nous l?avons demandé », explique Rob Noorman, le porte-parole de Murray and Roberts en Afrique du Sud.

Un sérieux coup de pouce à Murray and Roberts

Mais le timing dérange. Et bien vite chacun se met à chercher l?élément dissonant de cet épisode. Il sera trouvé. Le mécanisme de contrôle des prix du fer à Maurice obéit au règlement 217 de 1983 ? Locally Manufactured Goods (Price and Supply Control). Murray and Roberts, à travers l?importateur Misco, avait-elle donc la possibilité de demander une augmentation dans le cadre du contrôle des prix et l?obtenir ? Cette question ainsi que les autres évoquées dans cet article ont été communiquées à Rajesh Jeetah, mais le ministre a choisi de ne pas y répondre.

Ensuite, c?est l?opacité que le ministre maintiendra autour du tant convoité rapport du Management Audit Bureau (MAB) qui agacera. Desbro, reprend sa production fin novembre. Avec une garantie. Le ministère indique à l?entreprise que le MAB va effectuer une étude sur ses coûts de production et si les conclusions sont favorables, une augmentation supplémentaire sera alors octroyée à Desbro. Elle attendra ce rapport en vain, se demandant même s?il existe.

Cette semaine, dans un entretien à Radio One, Rajesh Jeetah a révélé que le rapport du MAB préconisait bien une hausse de 20 %. Or, une source proche du ministère nous a affirmé que le MAB est en fait arrivé à la conclusion qu?une hausse supplémentaire de 10 % du prix était souhaitable.

À la question Jeetah a-t-il voulu supprimer Desbro, d?autres répondent par l?affirmative en citant certains éléments. Le ministre du Commerce affirme que la décision de libéralisation des prix a été prise collégialement par un comité composé notamment des ministres Xavier Duval, Rama Sithanen ainsi que de plusieurs hauts fonctionnaires.

Or, on entend un autre son de cloche de ceux qui sont proches du dossier. Selon eux, Jeetah a longtemps bataillé pour une formule où les tarifs douaniers sur le fer passeraient de 30 % à zéro tandis que le contrôle des prix serait maintenu. Ce sont certains membres du comité qui ont poussé le ministre au bout de sa logique. En prônant plutôt un taux douanier de 15 % (afin de protéger la production locale) et de libéraliser les prix.

L?abolition totale des droits de douane aurait eu un effet assez bénéfique sur les activités d?importation de Murray and Roberts vers Maurice. Pour l?heure, seul le fer en provenance du Common Market for Eastern and Southern Africa bénéficie de préférences douanières : gages de sa compétitivité. En les enlevant, l?Afrique du Sud deviendrait soudainement le fournisseur le plus compétitif de Maurice grâce notamment à des économies considérables sur le coût du fret.

« L?abolition totale des droits douaniers ne serait pas nécessairement bénéfique à Murray and Roberts, car nous avons la ferme intention de produire du fer à Maurice. Sans une forme de protection tarifaire, ce serait impossible », précise Rob Noonan. Mais un proche du dossier estime toutefois que les 15 % de réduction demeurent un sérieux coup de pouce à la compétitivité de Murray and Roberts par rapport à son approvisionnement en matière première.

Aucune théorie du complot

« De plus, qui a dit que l?entreprise restera indéfiniment à Maurice ? Très bientôt les barrières tarifaires dans notre zone seront rabaissées. L?usine de Desbro pourra alors facilement être démantelée et les équipements rapatriés en Afrique du Sud », estime notre interlocuteur. Qui ne manque pas de rappeler que Murray and Roberts se trouverait alors en situation assez avantageuse, ayant déjà consolidé son assise à Maurice. Et surtout grâce à l?accord passé avec Mittal Steel en Afrique du Sud. Qui confère à Murray and Roberts l?exclusivité de la vente du fer dans certains pays de la région, dont Maurice.

Jeetah affirme qu?il n?existe aucune théorie du complot dans un entretien accordé à un hebdomadaire de ce vendredi. Mais dans le milieu des affaires, certains des documents qui circulent tendent à démontrer que Murray and Roberts a été avantagée. Ainsi nous nous sommes procuré des résultats des Yield Tests (un test de qualité) effectués par le Mauritius Standards Bureau (MSB) sur une cargaison de Misco. Ceux-ci démontrent que plusieurs échantillons ont été rejetés par ce test. Mais que le MSB a eu recours à une confidence interval de 95 % au lieu des 100 % normalement prescrits pour les accepter.

« Propagateurs de fausses nouvelles »

« Des batchs entiers de cargaisons de Joonas ou de Desbro ont déjà été envoyés pour ce genre de manquement. Là on apprend que le MSB a recours à ce nouveau confidence interval. Or, ce type de changement est toujours effectué en concertation et après avoir informé les acteurs du secteur. Cela n?a pas été le cas », explique une cadre d?une entreprise importatrice de fer. Le porte-parole de Murray and Roberts nous a toutefois indiqué que ces mêmes échantillons ont été testés conformes par des organismes de contrôle de qualité en Afrique du Sud.

Dans le milieu des affaires, on n?hésite pas à tirer des conclusions. L?implication d?un proche conseiller du ministre Jeetah dans la montée en puissance de Murray and Roberts est ainsi évoquée avec insistance. Le ministre, dans un entretien au Mauritius Times, a estimé que celui-ci est devenu « une cible facile » à cause des « propagateurs de fausses nouvelles » et de l?opposition.

Murray and Roberts se garde bien d?entrer dans cette controverse. « Nous ne pouvons dire que nous avons été privilégiés par le gouvernement. Nous pouvons seulement réitérer le fait que notre avis a été sollicité. Mais de là à dire que nous avons influencé les décisions n?est que spéculations », précise Rob Noonan. On dira qu?on les croit sur parole...

Rabin BHUJUN et Lindsay PROSPER

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