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Lorsqu?une cité se prend en charge
Lorsqu?une cité se prend en charge, ce sont des histoires de femmes et d?hommes qui ont compris qu?il n?y a pas de fatalité à vivre dans une cité ouvrière. La vie d?un quartier, ce sont ses habitants qui en sont les animateurs. Ils ont donc pris les rênes de leur localité. Et cela donne des contes d?un engagement difficilement comparable. Des jeunes jusqu?aux moins jeunes, ils ont lancé un défi. Devenir des acteurs qui donneront un autre visage à Barkly. Graduellement, le résultat devient tangible.
Berty Juckreelall a 41 ans. Il est l?un des membres du Beau-Bassin Athletic Club. Sa mission : initier à des disciplines sportives les jeunes qui traînent les rues. Cette passion, il l?a découverte un peu par hasard voici une dizaine d?années. En tant qu?athlète, il prend conscience du fait qu?il peut aider les jeunes de son quartier. Tout commence lorsque quelques jeunes émettent le souhait de l?accompagner pour son jogging quotidien.
Depuis, c?est devenu un rituel à Barkly. Là où se trouve Berty Juckreelall, il y a toujours un groupe de jeunes, en baskets et survêtements, pour les longues enjambées sur les terrains inoccupés de la région. Désormais, de nombreux parents l?approchent pour s?occuper de leurs progénitures et pour les délivrer de l?oisiveté. ?Le travail se fait. Les jeunes découvrent la passion du sport. Aujourd?hui, ils sont une centaine à m?accompagner. Dès qu?ils me voient, irrésistiblement, ils lancent : nou alle galoupé.? Et Berty, immanquablement répond toujours par ?oui?. Désormais, même sa femme s?occupe des filles. Une occasion pour le couple d?aider les jeunes lorsque ces derniers évoquent les problèmes familiaux. ?A présent, ils participent à des tournois, remportent des médailles et sentent le besoin de repousser les limites. C?est la meilleure façon d?éviter les pièges que constituent les problèmes sociaux.?
Les problèmes familiaux, Marie-Michelle Fanfan les côtoie. Présidente de SOS Familles de Barkly, elle s?est investie depuis une dizaine d?années au sein de l?association. Celle-ci a débuté en proposant des cours d?alphabétisation, de couture et de cuisine aux femmes. Par la suite, elle a concentré son action sur les enfants. Aujourd?hui, des instituteurs de Barkly aussi bien qu?en dehors de la région apportent leur soutien aux élèves en termes de soutien scolaire et d?activités académiques.
?L?objectif de l?association est de permettre aux enfants de réussir sur le plan académique. Parallèlement à l?aide proposée par les instituteurs, nous proposons un encadrement en mettant à la disposition des enfants du matériel scolaire et des sessions de lecture, entre autres?, souligne Marie-Michelle Fanfan. L?association s?occupe, cette année, d?un groupe de quelque 45 enfants. Souvent, ceux qui réussissent leur CPE reviennent accompagner, l?année d?après, les plus jeunes.
L?encadrement académique est un souci prioritaire des jeunes et des adultes de la région qui font du social. Au Centre of Learning, un jeune visage est désormais familier à toute la localité. Joëlle Rabot a 22 ans et elle est assistante manager au centre. Son aventure commence en 2002 où elle anime l?école de danse du centre. Graduellement, elle franchit les échelons et finit par assumer, depuis 2006, les fonctions qui sont désormais siennes. Elle veut offrir un encadrement aux jeunes. ?Il faut aider les jeunes à se responsabiliser. Jusqu?ici, c?est la maison après l?école. On tente maintenant de les sensibiliser aux enjeux sociaux. Il faut se mettre au service des autres et sortir de la seule mentalité de consommateurs.?
Joëlle Rabot est convaincue que c?est en prenant des initiatives qu?on peut faire avancer les choses. Elle refuse de rester là à attendre que les choses adviennent. ?Il y a toujours du potentiel chez les jeunes. Mais encore faut-il pouvoir les encadrer. Barkly, comme d?autres cités, n?est pas un ghetto. On n?est pas condamné à combattre indéfiniment l?enfer de la drogue. Notre vie ne se limite pas à cela?, dit-elle avec force. Pour donner l?exemple, elle a mis à la disposition des jeunes de son quartier une salle où trois ordinateurs permettent aux uns et aux autres de ?faire leurs petits travaux?.
?La dignité se trouve dans le travail. C?est ce qui éloigne les jeunes de la délinquance et de la criminalité. Nous avons tous un don mais encore faut-il que la société nous permette de l?exploiter.?
C?est le cas de l?association des Handicapés sans Frontières, des travaux herculéens auxquels s?adonnent les animateurs de ce groupe. Roselyne Adinaden, secrétaire de l?association, avec les autres membres du groupe, tente d?apporter un peu de vie aux enfants de la localité frappés d?un handicap physique. La tâche n?est pas aisée. Pour diverses raisons dont les aides financières insuffisantes et des ressources humaines limitées. Mais cela n?empêche pas que d?autres personnes que les handicapés émettent le souhait de participer aux activités de l?association, notamment des personnes âgées.
A 76 ans, Lewis Antoo fait définitivement partie de la catégorie des personnes âgées. Mais il est, lui, de l?autre côté de la barrière. Depuis 1951, il participe, en ce sens, aux activités de l?association des brancardiers. Ici, on visite les malades. On accompagne les vieux aux lieux de culte et aux fêtes religieuses. On apporte à manger aux personnes âgées dans des centres.
A présent, Lewis Antoo se pose des questions. Pas sur son engagement au sein de l?association mais sur le nombre croissant des drogués. Même au sein de son association,on tente d?apporter sa petite pierre à l?édifice du combat contre la toxicomanie. ?Toutes les associations et autres groupes bénévoles essaient de communiquer l?envie de vivre aux drogués. Mais c?est aussi vrai qu?à chaque fois qu?on parvient à récupérer l?un d?eux, on est presque sûr de voir quelqu?un d?autre succomber à la tentation?, affirme notre interlocuteur.
Lewis Antoo ne peut s?empêcher de lancer quelques critiques à l?encontre de la classe politique. Il lui reproche surtout de ne pas faire suffisamment d?efforts pour aider les plus jeunes à trouver un emploi. Car il a compris une chose : ?La dignité se trouve dans le travail. C?est ce qui éloigne les jeunes de la délinquance et de la criminalité. Nous avons tous un don mais encore faut-il que la société nous permette de l?exploiter.?
A Barkly, lorsque les solutions pratiques proposées ne suffisent pas, on peut toujours se tourner vers le spirituel. Suzette Aza, 52 ans, est responsable du Renouveau charismatique, un groupe réunissant une centaine de personnes de tous les groupes d?âges. ?Nous dirigeons nos actions vers tous ceux qui ne savent plus où se tourner pour résoudre leurs problèmes. Nous sommes là comme une bouée de sauvetage. Nous tentons de rappeler aux gens qu?il y a toujours une espérance possible. Ce n?est pas évident car dire à une personne qui souffre que Dieu est avec elle, cela peut paraître creux. Donc, dans ce cheminement vers Dieu, il importe d?abord de lui redonner confiance en elle-même?, explique Suzette Aza.
Retrouver la confiance en soi, c?est ce que toutes ces personnes tentent de communiquer à l?ensemble de la cité Barkly. Une expérience humaine où solidarité se conjugue avec engagement social.
A l?écoute des toxicomanes
?Avant de prendre connaissance de l?existence d?ERB, je n?aurais jamais pu croire qu?un tel groupe puisse exister. Avant, on se sentait rejetés. Aujourd?hui, ces jeunes nous démontrent que tout le monde ne nous juge pas. Ils vous font sentir que vous avez vos mérites. Que vous êtes un être humain. A partir de là, nous sommes plus à même de développer une envie de quitter cet enfer de la drogue.? Christopher, 35 ans, soudeur de son état, ne tarit pas d?éloges à l?égard des jeunes animateurs d?Espoir Revivre Barkly (ERB).
?A chaque fois qu?il y a un toxicomane qui délaisse la drogue, c?est un message d?espoir qu?il envoie aux autres?, explique, en effet, Bryan Pitchen, 29 ans (photo), l?un des animateurs du groupe.
?Depuis que ce groupe existe, j?ai pris conscience que je pouvais m?en sortir. Ici, il est question d?une intégration sociale qui passe par la chaleur humaine, la foi que des jeunes démontrent à votre égard. Ils ont cru en moi. Ils ont libéré ma parole. Ils ont fait de moi un interlocuteur. Zordi mo konn mo valer?, confirme Paya, peintre en bâtiment de 40 ans. Ils ont environ 20 ans de passé de toxicomanes et ils luttent toujours pour s?en sortir. D?autres ont un peu plus de 20 ans ? Ils se sont promis qu?ils extirperaient de cet univers de la drogue deux toxicomanes par an. En 2006, ils ont réussi leur premier pari. Deux personnes ont renoncé à leur vice. ?C?est dans leur approche que ces jeunes font la différence. On peut les appeler à n?importe quelle heure. Ils sont toujours là pour nous. C?est comme si notre chute était un échec pour eux. Ils nous amènent à réaliser qu?il y a une autre vie possible. Je ne connais pas beaucoup de personnes qui peuvent s?investir ainsi. C?est ainsi que, chose inimaginable, on finit par commencer à s?aimer?, confie Christopher.
Composé d?une vingtaine de jeunes, le groupe ERB a été lancé en août 2006. Aujourd?hui, ils tirent la satisfaction de voir que le nombre de toxicomanes qui veulent s?en sortir augmente. ?Pour nous, c?est l?expérience d?une vie. Nous engageons le dialogue avec des gens qu?on croisait sans les voir vraiment. C?est un changement de regard et de mentalité des deux côtés. Des barrières et des préjugés tombent?, explique Bryan Pitchen. Ce dernier lance un appel pour plus de soutien humain et financier à leur entreprise. ERB travaille avec la Hindu House et le Centre de Solidarité pour le volet de désintoxication.
Brigitte Sunasee, la femme courage
En 1988, Brigitte Sunasee a 49 ans. Depuis des années et des années, elle doit subir l?alcoolisme de son mari. C?est à cette époque qu?elle entend parler de l?Association Alcooliques Anonymes (AA). Elle prend l?initiative de s?en enquérir. Dès les premières réunions, elle commence à voir le bout du tunnel. C?est là qu?elle obtient la solution à son problème. Si elle veut aider son mari, elle doit pouvoir changer d?attitude. Prendre de la hauteur, devenir presque une sage. ?J?ai compris qu?il fallait dédramatiser. L?important est de vivre le moment présent, de retrouver sa force à soi, de devenir libre dans sa tête pour pouvoir aider l?autre?, témoigne Brigitte Sunasee. Bien vite, elle verra que le regard de son mari également change sur elle aussi bien que sur le monde. C?est alors qu?elle décide de lancer une cellule AA à Barkly. Trop de couples se détruisaient. Trop de femmes s?abandonnaient. Elle reproduit le modèle AA, destiné aux hommes, Alanon pour les femmes, et Alatine pour les enfants. ?Les problèmes n?en finissent jamais. La différence, c?est qu?aujourd?hui au lieu de se laisser gagner par le désespoir, nous assumons notre sort et essayons de le combattre pour le meilleur?, assure Brigitte Sunasee. Elle en est d?ailleurs l?exemple vivant. Quand on n?est plus l?otage de l?abîme, on est plus à même de changer de destin quel que soit son âge. Elle l?a effectivement prouvé l?année dernière lorsqu?à 67 ans, elle a réussi son ?Certificate of Primary Education? (CPE).
Questions à Viken Vadeevalloo
Universitaire et membre du Conseil d?administration du ?Centre of Learning?
● Comment s?est développé votre engagement en faveur de Barkly?
En 2003, avec d?autres amis, on a lancé l?association Développement communautaire de Barkly. Cette initiative partait d?un constat. On ne pouvait rester indifférents au sort de tous ceux qui vivent dans la cité. Nous avons ainsi travaillé avec l?Ecole pour la solidarité et la justice (ESJ) et le ?Centre of Learning?. C?est en octobre 2006 que nous vient l?idée de lancer un journal. On a commencé avec sept jeunes. Des articles sont prêts pour cette publication qui s?appellera ?L?éclaireur?. Il vise à ?éclairer?, ?guider? et ?orienter? les gens d?ici et d?autres localités sur les moyens de se prendre en charge, de se donner une voix. On peut faire quelque chose si on est animé d?un sens de solidarité.
● Plusieurs jeunes s?engagent à Barkly. Comment expliquer cet engouement?
Les anciens ont ouvert le chemin. Et les jeunes ont valorisé le travail des anciens. Le travail social a toujours existé mais le renouvellement est nécessaire si on veut lui donner une nouvelle impulsion. C?est en ce sens que nous lançons un journal, que nous organisons des micro-trottoirs, des débats, et que nous nous évertuons à faire parler les gens. Et aussi que nous prenons le temps de les écouter.
● Quelles sont les orientations de votre travail sur le terrain?
Il y a plusieurs associations et groupes pour encadrer les jeunes. Mais il est aussi vrai que les non-scolarisés se laissent gagner par la fatalité du désespoir. Ils s?auto-excluent. Notre travail est de les amener vers nous. Il faut être structurés dans son approche et solliciter le soutien des professionnels. Car seul l?amour ne suffit pas.
● Vos plus grandes satisfactions?
L?école complémentaire est un grand succès. L?accent sur l?éducation pour sortir de la pauvreté et de la précarité est un facteur clé.
A cet effet, il faut souligner que Barkly a un avantage parce qu?il y existe beaucoup de ressources volontaires. Aujourd?hui, des personnes qui croulaient sous les problèmes sont devenues des acteurs de la vie et de l?animation sociales dans la cité. Les autres cités méritent également leur chance. Pour s?en sortir, quelque part, il faut combattre l?individualisme.
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