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Le cinéma sur un fil

9 avril 2007, 00:00

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Samedi soir sur terre? En vérité ça ne fait que commencer, il n?est que 20h30. La grande salle d?un cinéma réputé se vide lentement. Namaste London, honorable film indien, confirme ici son bon score au box-office de Bollywood. Il y a foule, même si elle est compacte, et qu?elle se dissipe rapidement. C?est le sommet de la soirée. Juste à côté, une salle jumelle est restée, dans le même laps de temps, pratiquement vide. On vient pourtant d?y projeter un autre film, américain cette fois, The Holiday. Mais le projecteur y a renvoyé une image bien triste, celle de sièges désertés par les ?cinéphiles?.

?Et encore, Bollywood ou Hollywood, ce ne sont pour la plupart que de grosses productions commerciales, qui se laissent regarder.? L?homme qui s?exprime n?est pas un spectateur déçu, mais un homme pour qui le cinéma est synonyme non seulement de passion mais aussi et surtout d?action. Car Gopalen Chellapermal, à la tête de Caméléon Productions avec le réalisateur David Constantin, est un vrai acteur du cinéma. Sa tâche c?est rendre possible l?idée et la création : dans le jargon, c?est le métier de producteur.

On le rencontre entre le tournage d?un film d?entreprise et la finition d?un documentaire de 52 minutes sur la pratique et la fabrication des accordéons diatoniques à Rodrigues.

Idée séduisante que celle d?aller sur les traces des anciens marins qui jadis débarquèrent avec cet ?orgue des pauvres? pour y fonder une tradition de métissage et de création authentique, que le fabricant d?accordéons Phillipe Imbert, sur l?initiative de l?Ambassade de France est venu soutenir en communiquant son savoir aux hommes de musique de cette île au feeling baudelairien, soufflée par la mer.

?Attention, nous prévient Gopalen, faire un doc, ce n?est pas juste filmer des gens qui ont une histoire, qui chantent ou qui dansent. À mon avis, un documentaire est valable par le regard qu?il propose.? Un propos, pas un enregistrement, ce que les spectateurs de Bisanvil, fiction de Gopalen et David, ont pu apprécier.

Mais parfois même, le plus inspiré des projets échoue sur des brisants négligés. ?Il y a beaucoup de jeunes premiers qui se ruent à la réalisation, alors que faire du cinéma ou des documentaires, c?est mettre en branle une multitude de chaînons.? Dont témoigne un générique : ?on gagnerait à trouver plus de gens qui se spécialisent dans des métiers comme cadreur, preneur de son, régisseur.? Il ne sert à rien de courir?

Quoi que l?enthousiasme ouvre bien des portes. C?est elle qui semble-t-il a guidé nos deux compères en 2000 lorsqu?ils se lancent dans la production et la réalisation indépendante. ?On a monté ensemble Caméléon Productions pour que David puisse tourner une histoire (son premier court-métrage, Colas).? À l?époque, on leur conseille de s?adresser pour trouver des fonds à la défunte Agence internationale de la Francophonie, devenue l?Organisation internationale de la Francophonie. D?ultérieures recherches sur Internet leur permettent de monter un dossier. ?Après, presque par hasard, on a appris qu?il existait un fonds de la Commission européenne. Nous avons pu ainsi obtenir de l?aide.? Ce qui n?était pourtant guère évident.

Car pareil ?coup de chance? n?abolit pas plus le hasard que l?indigence d?institutions qu?on croirait censées diffuser l?information sur de telles possibilités. Comment savoir si on peut être aidé à monter un projet si la Mauritius Film Development Corporation (MFDC) semble l?ignorer elle-même. ?Mais le rôle de la MFDC est d?abord d?apporter une aide logistique aux productions étrangères qui font des docs et fictions à Maurice. Ses statuts, ni ses fonds limités, ne la destinent à une implication très active dans la promotion du cinéma mauricien et la formation des professionnels de l?audiovisuel à Maurice.?

On se dit alors qu?il faut bien commencer par quelque chose, avec les moyens du bord. C?est bien le point de départ de Caméléon Productions en 2000. Mais vite, Gopalen, qui s?y connaît déjà dans la réalisation, préfère se consacrer davantage à l?aspect production : ?c?est une sacrée tâche : dans tout projet, il faut que quelqu?un trouve les moyens, mette en place les contacts, engage les équipes, convainque, gère les finances, bref créé l?environnement propice pour que le réalisateur fasse sereinement son travail.? Le travail du producteur ressemble ainsi à celui de l?équilibriste.

?Attention, faire un doc, ce n?est pas juste de filmer des gens qui ont une histoire (...). À mon avis, un documentaire est valable par le regard qu?il propose.?

Ce qui ne veut pas dire qu?il n?y a pas d?échange entre David et lui ? ?On discute beaucoup dès la conception jusqu?au produit fini.? Mais sans moyens, on n?arrive à rien. Ainsi, pour ?tenir? et pouvoir projeter plus avant, Caméléon Productions réalise aussi des films d?entreprises. ?Cela s?avère plus riche qu?on pourrait le penser. On fait des rencontres avec des gens qui sont intéressants, qui ont un savoir-faire. Ce qui est dommage, c?est la situation dans le domaine de la production elle-même, où chacun fait du chacun pour soi, communique peu, de peur qu?on lui vole une idée, un projet. Cela n?est pas propice à l?éclosion des talents.?

Mais que faire lorsqu?à la base même, les spectateurs même font du cocooning devant leur DVD et snobent le grand écran. Quand l?offre ne cherche même plus à créer une demande de l?autre et que la poule aux ?ufs d?or des Gaumont et autres Cinéma des Trois Continents est trop famélique pour laisser éclore l??uf fatigué de la diffusion moribonde. ?Ce qu?il faudrait, à la base, c?est une culture, des références, que peut nous apporter une meilleure connaissance du cinéma indépendant.? Que fait l?école des Mauriciens en plus ?

?J?ai bien fait de la télé éducative au Collège des ondes (MCA) de 1988 à 1995. Mais j?ai fini par en avoir assez, malgré la stabilité de mon emploi. À la MCA, tout se passe comme si on ne pouvait faire autrement une émission sur les mathématiques qu?en fixant paresseusement sur la pellicule un prof lisant son cours. On pourrait imaginer plus ludique pour un public jeune. C?est ridicule !?

Une autre idée à considérer : ?la MCA devrait être consciente qu?elle a une responsabilité en termes d?initiation à l?image et à la culture audiovisuelle. Or elle néglige totalement cette dimension de sa mission?.

On est loin de l?enthousiasme, de l?émulation qui saisissent Gopalen lorsqu?il évoque le séminaire Produire au Sud, auquel il a participé en novembre 2006. Encore plus loin de cette époque où les Mauriciens en masse allaient à des matinées cinéma pour trois fois rien pour découvrir John Ford, Alain Delon, Z de Costa-Gavras, et le souffre du Portier de Nuit ou la tendresse de Bertolucci.

Cela vous semble incongru de lier un homme de cinéma mauricien à un public de salles mauriciennes ? Mais alors pour qui Gopalen produirait-il, lui, l?équilibriste ? Pour le vide ?

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