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L?incivisme des adultes dessert la cause

18 mars 2007, 20:00

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Avant la mise en place d?un éventuel service civique national où après les études secondaires, les jeunes sont entre autres appelés à s?investir dans le service communautaire, il importe de saisir la place de ceux qui ont terminé leurs études à Maurice. Pour une grosse majorité d?entre eux et surtout pour ceux qui ont les moyens, la tête est ailleurs. ?Ils sont nombreux à penser que l?herbe est plus verte ailleurs et ils n?ont pas toujours tort?, lance d?emblée Isabelle Yvon, 19 ans, qui attend une inscription universitaire.

Dilesh Chuttoo, 19 ans aussi, qui attend une admission à l?université de Maurice et qui travaille entre-temps dans un centre d?appels, confirme : ?Aujourd?hui plus de trois quarts des jeunes quittent ou veulent quitter le pays alors que normalement ils auraient dû être mus du désir de servir le pays.?

Développer un sens d?appartenance au pays, réveiller le souffle patriotique, grandir dans le service à l?autre surtout les plus vulnérables, telles pourraient être les déclinaisons philosophiques d?un programme de service civique. Ce dernier, estime Dilesh Chuttoo, est inspiré du National Youth Achievement Award (voir hors-texte). ?Ce serait donc une bonne chose car les jeunes développent de moins en moins le sens patriotique. Ils ont besoin de mieux connaître leur pays?, ajoute-t-il.

<B>L?éveil citoyen</B>

Abondant dans le même sens, Uma Bhurtan, directrice de la jeunesse au ministère de la Jeunesse et des Sports, trouve que le National Youth Achievement Award propose déjà des activités d?encadrement aux jeunes mais qu?il faut aller plus loin. Commentant les propositions actuelles, elle constate qu?il faut davantage cibler les régions à risque. ?Même si on existe depuis 1966, il faut admettre qu?on n?a pas touché beaucoup de régions par manque de personnel. Désormais, il y a une nouvelle orientation. Le pays est divisé en dix régions et l?action sera dirigée vers les jeunes les plus menacés par les fléaux sociaux. De même, je pense qu?un service civique national doit mettre l?accent sur une sensibilisation à partir des régions à risque. L?important est d?amener le jeune à s?approprier des moyens qui lui permettent de contribuer à son propre développement, au développement de sa région et enfin de son pays?, explique Uma Bhurtan.

Les intentions sont bonnes mais l?échec des structures de promotion des valeurs civiques commande une autre approche. Les centres de jeunesse en sont l?illustration. Mais il n?est pas seulement question de structures. Il s?agit aussi d?une affaire de mentalité. ?Le jeune n?est plus autant éveillé à son comportement de jeune. Il faut retourner à la source du problème. L?érosion des valeurs sociétales découle probablement d?une évolution économique qui a engendré des problèmes sociaux d?un nouveau type?, analyse Uma Bhurtan.

En effet, on devrait aujourd?hui parler d?un autre type de conflit générationnel. On est sorti des schémas classiques. Même si, comme le disent certains, le monde peut changer mais il est des valeurs qui ne changent pas, il est un fait que désormais la problématique de l?incommunicabilité ne se pose plus dans les mêmes termes qu?auparavant. ?On veut nous inculquer le sens civique et de la citoyenneté. Mais je me demande comment on fait pour ne pas être égoïste dans un contexte où tout pousse à l?individualisme. C?est une grande contradiction. Si on veut éveiller le sens civique et citoyen, il faudrait d?abord repenser le modèle de société dans lequel on vit?, tonne Isabelle Yvon.

<B>Etre Mauricien

Rehaz Lalbahadur, 43 ans, membre du mouvement civique de la Tour Koenig et Chef scout, pousse la réflexion plus loin. Avant d?envisager toute introduction d?un service civique national, il se demande s?il ne faut pas commencer par se poser la question de savoir si les Mauriciens pensent et agissent en Mauriciens? ?On ne peut viser uniquement les jeunes. C?est un cliché qu?il faut dépasser. D?une part, le civisme, la citoyenneté et le patriotisme ne sont pas seulement l?affaire des jeunes. D?autre part, un programme décidé par des adultes a une dimension trop paternaliste pour passer. L?idée d?un service civique national est bonne. Mais qu?en est-il des politiques, des partenaires sociaux, des religieux et de la société civile ? Certes, il faut commencer par les enfants mais combien de temps encore tolérera-t-on des baïtkas, des madrassah et des écoles de catéchèse qui ne se consacrent qu?à l?enseignement des cultes et qui occultent l?éducation civique ?? s?interroge Rihaz Lalbahadur.

C?est un regard tout autant critique qu?Isabelle Yvon porte sur le monde adulte. ?Dans l?éducation, ils sont en train de jouer avec nous. Ils veulent créer une société d?élite et ils veulent que tous les jeunes créent un même esprit citoyen. C?est contradictoire comme tant d?autres choses dans ce pays?, lâche froidement la jeune fille. Cette dernière ne s?embarrasse pas d?inviter les autres jeunes à ?élever la voix quand il y a quelque chose qui ne va pas et ne pas être fataliste. Il faut dire?.

?Si on veut des leaders de demain, il faut donner aux jeunes d?aujourd?hui plus de pouvoirs et plus droit à la parole. L?île Maurice de demain a besoin de leaders dynamiques. Le système actuel ne favorise pas cet état d?esprit?, enchaîne dans le même souffle Dilesh Chuttoo.

?Le jeune n?est plus autant éveillé à son comportement de jeune. Il faut retourner à la source du problème. L?érosion des valeurs sociétales découle probablement d?une évolution économique qui a engendré des problèmes sociaux d?un nouveau type?

Avant de devenir des porte-voix de la citoyenneté et du civisme mauriciens, des jeunes veulent d?abord prendre la parole. ?Certes, il y a un grand nombre qui ne veut pas énoncer leurs opinions. Mais il y a aussi ceux qui se battent pour une société plus juste et, cela, contre les politiques qui ne me donnent pas de raisons valables de les aimer?, conclut Isabelle Yvon.

Encourager les services civils est aujourd?hui devenu une obsession des sociétés contemporaines tant l?érosion des valeurs civiques est inquiétante. De simples consommateurs de la logique mondialiste, on tente d?éveiller les jeunes et les générations futures à devenir des acteurs d?une nouvelle éthique. Le débat est lancé à Maurice. D?abord la parole aux jeunes?

<B>Nazim ESOOF</B>

<B>National Youth Achievement</B>

Lancé en 1966 sous le titre initial de ?Duke of Edinburgh?s Award Scheme?, le programme d?activités destinées aux jeunes devait être rebaptisé le ?National Youth Achievement Award? après l?accession du pays au statut d?Etat indépendant. C?est un programme organisé au niveau des collèges et des régions visant les jeunes âgés entre 14 et 25 ans. Il est divisé en quatre parties : 1) le service ; 2) le développement des compétences ; 3) les activités récréatives et sportives ; et 4) les excursions. Le jeune est soumis à trois sections : le bronze durant 6 mois, l?argent durant 12 mois et l?or durant 18 mois. Pour chaque section, il est soumis à des activités faisant partie des quatre sections. S?il réussit toutes les épreuves, il obtient un ?Gold Award?. ?C?est un programme qui n?est pas à caractère compétitif. C?est une compétition contre soi-même. Le jeune y participe afin d?acquérir le sens de la responsabilité et de développer sa contribution au progrès du pays. Le double objectif est d?inciter à une participation à la vie communautaire et à parvenir à une réalisation de soi?, explique Uma Bhurtan, directrice de la jeunesse au ministère de la Jeunesse et des Sports. À ce jour, 10 000 jeunes mauriciens ont participé aux trois awards. C?est un programme auquel participent 111 pays à travers le monde.

<B>Ce que dit la Banque mondiale</B>

Dans les pays en développement, en Europe aussi bien qu?en Asie, il y a débat sur les différents moyens d?encadrement des jeunes. La Banque mondiale y a consacré une partie de son rapport 2007. Elle traite des pays dont la population des 12 à 24 ans se situe à un niveau record. Actuellement, on compte 1,3 milliard de jeunes dans les pays en développement. Un chiffre inédit. Le rapport note que même si la plupart des gouvernants savent que les jeunes auront une grande influence sur les destinées économiques et sociales de leur pays, c?est un dilemme de savoir comment mieux investir dans ce groupe. Les auteurs du rapport plaident pour une meilleure instruction des jeunes. Mais il n?est pas seulement question d?éducation. Le rapport aborde la question de la citoyenneté et du civisme comme un élément essentiel d?intégration sociale. La participation à des mouvements politiques de jeunes et l?implication dans les organisations sociales sont également essentielles pour ce qui est d?encourager les jeunes à prendre part en tant que citoyens à la vie de leur communauté, et ce sont en outre des éléments déterminants pour une bonne gouvernance. Si les jeunes n?ont pas la possibilité de participer de manière productive à la vie civique, leurs frustrations peuvent, faute d?exutoire, aboutir à des tensions économiques et sociales et engendrer des différends qui fermenteront pendant longtemps. ?Les jeunes d?aujourd?hui sont plus éduqués, ils vivent dans un climat de plus grande ouverture politique et ils ont davantage de contacts avec le monde extérieur que tous ceux qui les ont précédés, grâce à la télévision, à l?internet et aux migrations, et cela peut faciliter la transition qu?ils ont à faire pour devenir les citoyens engagés et respectueux des lois de demain?, conclut Mamta Murthi, co-auteur du rapport et économiste principale au Département Europe et Asie centrale de la Banque mondiale.

QUESTIONS A?

Jonathan Ravat actif dans une dizaine d?organisations sociales

?Nous avons une belle aventure à vivre?

Comment accueillez-vous la possibilité de la mise en place d?un service civique national destiné aux jeunes ?

Je tiens d?abord à attirer l?attention sur le fait qu?un tel service vise un créneau sensible concernant les jeunes. Soit ce moment où ils sont à la croisée des interrogations, à la croisée des chemins. Ce moment où, après les études secondaires, ils vont donner une nouvelle orientation à leurs vies. Ce moment où ils décident un autre sens à leurs vies. En ce sens, le service civique leur offre la possibilité d?exploiter les potentialités qu?ils n?ont pas pu exploiter à l?école. Je suis, à cet effet, en faveur, d?un service civique. Je crois qu?on ne peut pas vivre dans un pays et cracher sur ses réalités. On ne peut rester indifférent à la question des pauvres, aux enjeux sociaux et caritatifs. Un programme de sensibilisation aux problématiques communautaires permet de remuer les gens jusqu?à leurs consciences, jusqu?à leurs racines.

L?option d?un service civique présuppose aussi que les jeunes ne sont pas éveillés à leurs responsabilités citoyennes. Partagez-vous cet avis ?

On ne peut pas généraliser. Il y a des jeunes qui aiment leur pays au point de s?y engager aux plans politique, social et civique. Mais il reste une grande majorité qui rêve à l?eldorado. Beaucoup envisagent d?émigrer après les études. Moi, je suis pour ceux qui restent ou qui reviennent pour bâtir une meilleure manière de vivre mauricienne, une meilleure manière de penser.

Comment cela est-il réalisable ?

Je crois en la rencontre inter-religieuse. C?est un champ énorme de recherche et de partage. Nous avons devant nous une belle aventure à vivre. Mais s?il y a un exode des cerveaux, les perspectives se rapetissent. C?est en cela aussi que je crois que la question d?éveil à la citoyenneté est indissociable à une éducation aux valeurs. Il y a une dimension d?aventure intérieure qui est liée à la conscience nationale.

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