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Politesse ?
Le verbe « polir » définit l?action de rendre plus lisse, de réduire les rugosités d?un objet. D?où le polissage, qui rend plus brillant, plus doux au toucher. L?âge de la pierre taillée, au silex éclaté a donné l?âge de la pierre poli, qui supposait une certaine recherche, un affinement du goût, au prix d?un travail beaucoup plus soutenu. Ainsi, presque tous les objets qui facilitèrent et agrémentèrent le quotidien de l?homme, ont toujours cherché, à travers l?art et la technique, à devenir plus séduisants, plus décoratifs, grâce à l?exigence et à l?adresse de l?artisan, du Compagnon, de l?ingénieur. Notre environnement nous paraît naturel, évident. Il a pourtant fallu des siècles d?intelligence appliquée et de labeur pour en arriver là.
Dans le domaine du comportement moral et social, la politesse est l?aboutissement d?un polissage comparable : la politesse, cette « complication » du simple, à travers l?urbanité, la courtoisie, le choix du langage et des manières d?être, constitue la base de ce qu?on a appelé la « civilisation ». D?un grossier personnage, on dira qu?il est mal dégrossi, mal « poli ». Méconnaissance des usages, d?un rapport à l?autre plaisait, civilisé.
En France, puis en Europe, ce « polissage » des m?urs commença autour du XIIIème siècle avec l?avènement de la « courtoisie », illustrée par le troubadour et le développement de l?esprit chevaleresque. Au centre du roman courtois règne la Dame, celle pour qui le soupirant, chevalier ou page, affine son langage et sa tenue, écrit et chante des poésies d?amour. Au service de sa Dame, il offre ses prouesses guerrières, sa bravoure, prêt à donner sa vie pour celle qu?il aime et vénère... L?Occident découvre une société de la séduction et de la délicatesse. L?homme grossier, le rustre devient objet de dérision. Cette « étiquette » de l?élégance et du raffinement ? (la championne de cette esthétique en pays d?Oc, dans le sud, en est la belle Aliénor d?Aquitaine) ? ira s?affirmant et se codifiant à travers les siècles pour culminer sous le règne de Louis XIV.
De cette politesse de cour et de châteaux, que reste-t-il aujourd?hui ? Naturellement, les comportements se sont modifiés au fil du temps, tirant vers la facilité, c?est-à-dire le relâchement. Prenons l?exemple du vêtement : l?uniformisation par le « jean » a ramené, pour beaucoup, l?élégance vestimentaire à une tenue de déménageur. Les femmes, heureusement, maintiennent, dans cette mode de l?uniformité, une certaine fantaisie personnelle. Les conditions de vie, le souci de simplification ont ramené au minimum la recherche vestimentaire. Le vêtement reste malgré tout le reflet d?une civilisation. Comme le langage et les comportements il est le signe d?un relâchement, de la négation du Beau.
Ce qui n?est pas sans conditionner la qualité des rapports humains, ce qu?on appelle « l?élégance du c?ur »... Ainsi Nietzsche note : ... « Aux yeux des natures vulgaires, les sentiments nobles et généreux paraissent tous manquer de pertinence... Ils soupçonnent l?être noble comme s?il cherchait son bénéfice par un détour. La nature vulgaire se reconnaît à ce qu?elle ne perd jamais de vue son avantage... »
(« Le gai savoir »). Il est clair qu?à une époque où le « bizness » est un roi tyrannique, l?intérêt bien calculé passe avant les élans du c?ur. Primauté du bénéfice contre le « style ».
On reconnaît l?esprit aristocratique à ce qu?il est capable d?agir contre ses intérêts.
Contre l?idée de politesse, on objecte parfois qu?elle n?est que de l?hypocrisie, sourire par devant, grimace par derrière. C?est là s?arrêter à la formulation, en oubliant que la vie en société n?est possible que dans le respect d?un certain code qui comporte des droits et des devoirs. Une famille, une entreprise, un quartier dans lesquels tout le monde se déteste, chacun médisant de l?autre, sans respecter les individualités, deviennent vite irrespirables ; vivre entre soi suppose tolérance, un minimum de sympathie et une politesse au moins formelle... Sinon, mieux vaut retourner vivre dans la cabane au fond du bois ! Rappelons-nous ce vers du bon Sully-Prudhomme, poète bien oublié aujourd?hui :
« Nul ne peut se vanter de se passer des hommes. »D?ailleurs, à fréquenter nos semblables, on s?aperçoit vite que la politesse est s?ur de l?intelligence ; laquelle ne fleurit guère dans l?incivilité, la muflerie, l?arrogance... Le goujat n?est jamais fin ; le lourdaud, guère séduisant.
La politesse ? C?est l?école du savoir-vivre tout simplement. On a, de nos jours, tendance à l?oublier...
Michel BEDU
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