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« Paradoxalement, la violence est causée par la peur elle-même »

14 janvier 2007, 00:00

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On a souvent l?impression que les raisons qui motivent les crimes sont futiles. Quel est ce mécanisme qui se déclenche lorsqu?on perd son sang-froid pour commettre un crime ?

C?est un mécanisme qui relève de l?émotionnel. Si cette violence nous semble soudaine, c?est qu'en fait sa source est profondément abstraite et invisible. On a tendance à ignorer les causes émotionnelles et psychologiques au profit des causes plus concrètes. On privilégie les raisons conscientes aux causes inconscientes, or toute cause est avant tout inconsciente.

Le vol basé sur la pauvreté ou la gourmandise paraît plus acceptable, puisqu?il ne nous interpelle que de l?extérieur. Le crime crapuleux peut être expliqué, classifié, rangé ? il devient tranquillement du ressort des autres. Le crime non crapuleux est plus troublant parce qu?on l?explique mal, surtout qu?il ne se prévoit pas. Il surgit de nulle part et il pourrait s?agir de votre ami, de votre enfant, de votre parent, de vous.

Au-delà des détails, on retrouve dans la plupart de ces cas une dynamique récurrente qui déclenche le passage à l?acte. Il s?agit avant tout d?un déphasage émotionnel entre ce qu?on voudrait et ce qui est, entre ce qu?on aimerait et la réalité autour de soi. Il s?agit donc d?une frustration quelconque et d?un désir très puissant de changer la donne, d?aligner ce qui est à ce qu?on souhaiterait. La violence serait donc l?acte ultime qui permet, on l?imagine ainsi, de combler ce hiatus.

Selon vous, d?où vient ce déphasage émotionnel, cette frustration ?

Le déphasage émotionnel est créé à la fois indirectement par des causes générales de société ? comme l?injustice sociale et économique (perçue ou réelle), le rééquilibrage de la relation homme-femme (une liberté et une autonomie féminines exacerbant surtout les insécurités masculines) et les hypocrisies bourgeoises (les petites arrogances, les exclusions, les regards hautains) ? et directement par des causes individuelles de nature similaire (injustices perçues ou réelles ; le rééquilibrage de la relation homme-femme ; les hypocrisies).

Souvent, ceux qui agissent avec violence imaginent qu?ils sont des victimes, non des agresseurs. Ils estiment qu?ils ne font que réagir à une provocation première, une violence première souvent symbolique qui en appelle une autre. Leur violence est une réponse de dernier recours.

On a aussi l?impression que le passage à l?acte est plus fréquent aujourd?hui. Êtes-vous d?accord ?

Oui et non. Le biologiste Stephen Jay Gould définit le temporel en deux dynamiques complémentaires : le cercle et la flèche. Donc, il y a à la fois le récurrent et le nouveau. La violence a toujours existé, mais sa nature change continuellement. Donc, dans un sens, elle est moins fréquente et dans un autre, elle serait plus fréquente.

La nature elle-même est violente.

La violence de l?homme est aussi vieille que l?humanité. Une des plus anciennes collections de cadavres humains bien conservés, datant de l?Âge de pierre et qui a été découverte en Irlande, révèle que ces gens-là avaient été tués à coups de massue sur la tête.

Que ce soit une crainte vérifiable ou pas, il demeure que nous percevons actuellement que nous vivons dans un monde de peur. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la violence est causée par la peur elle-même. C?est une réaction d?appréhension, de même que le serpent s?en prend à nous que de peur que nous l?attaquions en premier. La sensation que le passage à l?acte est plus fréquent est aussi perceptuelle ? on en parle plus, elle rentre dans les médias, elle devient une statistique. Et plus on a peur, plus on montre les dents pour effrayer l?autre. Et ainsi de suite.

La violence est un cercle vicieux.

Aussi vieille ou récurrente qu?elle puisse être, la violence nous surprend toujours?

Ce qui surprend aujourd?hui, c?est qu?on ne s?attendait pas à ce que les choses empirent. On a hérité d?une impression que l?histoire est une échelle progressive qui va en s?améliorant. Or, l?histoire n?est jamais ainsi ordonnée ? elle est complexe et même souvent ambiguë. Nous arrivons justement à un moment de l?histoire particulièrement tendu, où les ethnies, les sexes, les classes ou les individus ont tendance à se réévaluer, et à réévaluer leurs relations avec l?autre. Dans l?état de l?entre-deux, nous cherchons le réconfort dans ce qui conjure notre peur : la violence.

L?influence de phénomènes comme le « happy slapping » où on filme sur un portable une agression, ou l?humour violent du« Jackass » promettent pire encore à venir. En même temps, cette surexposition tend à rendre l'acte violent à la fois fascinant et banal, donc accessible et valorisant, doublement dangereux.

« Nous avons tous, sans exception, des pulsions destructrices et ces pulsions cohabitent avec tout le reste. »

Cela arrive qu?on ait envie de tuer quelqu?un. Nous sommes donc tous des délinquants virtuels ?

Chacun a sa limite, son point de rupture et les causes de nos actions dépendent énormément d?eux. Ce sont très souvent des dissonances dans la normalité même des choses qui y mènent. On vit à Maurice, comme ailleurs, sa bourgeoisie tellement au premier degré que l?on est souvent pris au dépourvu par les horreurs latentes de la vie dite « normale ». Nous sommes mal préparés à reconnaître bon nombre de signes, puisqu?il faudrait une compréhension plus nuancée de la nature humaine pour les déceler. De plus, une diète solide de télénovéllas, de films bollywoodiens et hollywoodiens nourrit encore plus cette myopie perceptuelle.

Nous avons tous, sans exception, des pulsions destructrices et ces pulsions cohabitent avec tout le reste. Nous avons tous des fantasmes homicides. Mais, et c?est tant mieux, nous n?arriverons, pour la plupart, pas à les réaliser.

Quel est le risque qu?on passe à l?acte ?

On peut isoler trois sortes de facteurs qui précipiteraient l?externalisation de nos pulsions meurtrières. Le premier est interne ? il s?agit de plusieurs prédispositions latentes dont, souvent, nous ne sommes qu?à peine conscients. Il inclut notre histoire personnelle, nos pulsions, nos faiblesses et les dynamiques qui nous permettent de les surmonter.

Ces prédispositions trouvent un terrain fertile dans un deuxième facteur, externe celui-là. Il s?agit des dispositions sociales prises pour combattre les prédispositions. Ces dispositions incluent les structures morales collectives comme la religion, les provisions légales, etc.? qui sont autant d?éléments inhibitifs. Le troisième facteur est la circonstance. Il inclut les motivations concrètes, l?opportunité, le degré de peur d?être pris en flagrant délit.

Ces trois facteurs rassemblent toute la différence entre nous et ceux qui « passent à l?acte ». Si nous nous rendons compte que nous avons tous des pulsions dont nous ne sommes pas conscients, le risque de « passer à l?acte » est en nous tous. C?est le jugement bourgeois qui nous convainc que ces pulsions n?appartiennent qu?aux autres.

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