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L?âge de monsieur est avancé
Nous devisions, Casimir et moi, à propos de l?approche inévitable de la vieillesse. ?Cette appréhension?, me dit-il, ?a commencé à m?effleurer lorsque, pour un anniversaire, un membre de la famille m?a offert des babouches qui ressemblaient étrangement à des savates d?intérieur. Et je me suis aperçu brusquement que j?étais devenu, aux yeux des autres, un pantouflard?.
?Subodorant l?arrivée prochaine du gâtisme?, continua-t-il, ?je me suis mis à examiner mes réactions dans la vie de tous les jours. Un soir, évoluant dans un de ces coquetèles où l?on s?ennuie à mourir, sans trépasser pour autant, j?ai passé en revue mes contemporains qui s?y trouvaient. J?ai noté avec satisfaction qu?ils avaient l?air beaucoup plus mal fichus que moi. Ça me poussa à me rengorger, contractant les muscles qui me restent, bombant le torse et tout ce qui est bombable et tout prêt à affronter l?an nouveau, d?autant plus qu?il finit par 007 et est donc prédestiné à un Bond en avant?.
Et Casimir d?ajouter : ?Mais j?ai ressenti quand même un léger désarroi quand je me suis surpris, pour le situer, à demander à un jeune, non pas : ?Tu es le fils de qui?? mais ?qui est ton grand-père ?? Pour dire vrai, je ne suis pas encore au stade de ce sexagêneur grand papa malgré lui, qui prétendait que cela ne l?affectait guère, sauf, disait-il, que dormir avec une grand-mère?.?
Prenant le relais, je mentionnai l?opinion des toubibs qui disent qu?un symptôme significatif c?est quand on commence à confondre ou à oublier le nom de famille des gens. Ce n?est pas encore la sénilité mais on s?en approche à grandes enjambées. C?était quand même plus simple du temps d?Adam et d?Eve, quand un prénom suffisait pour être connu de toute la population mondiale.
Dans mon cas particulier, je fais usage d?un médicament pour la mémoire dont le nom m?échappe momentanément, sans doute parce que j?ai omis de l?ingurgiter ce matin. Il faut toujours avoir quelqu?un sous la main pour vous rappeler de les prendre, ces petits machins-là. J?ai ainsi apprécié la présence d?une hôtesse de l?air, prévenante comme un ange gardien, qui, en pleine nuit, m?a sorti d?un profond sommeil en me secouant le bras: ?Monsieur, Monsieur ! réveillez-vous, c?est l?heure de votre somnifère.?
Pour en revenir à l?âge, la première fois que j?ai flairé quelque chose d?anormal, c?est en allant voir, ou plutôt essayer d?entendre mon oreillologue qui a son cabinet à l?étage d?un bâtiment moderne. J?ai attaqué les premières marches et, à ma grande stupéfaction, j?ai constaté que ce banal escalier en ciment montait plus vite que moi !
Permettez-moi de glisser ici une parenthèse au sujet de l?ouïe : je ne suis pas agent matrimonial, mais les jeunes gens durs de la feuille ne savent pas ce qu?ils perdent en demeurant célibataires, car la surdité est le moyen de défense absolu des maris, qui les sauve de bien des situations.
Je me souviens que, dans la boîte où je gagnais ma croûte à l?époque, trois des top men, atteints de cette infirmité, envisageaient de se faire couvrir par une police deaf in service, mais les assureurs ont cru à une faute de frappe.
Mais reprenons notre propos. Sur l?insistance de la famille, lasse de me hurler des amabilités, je suis donc allé visiter le spécialiste, en espérant qu?il me dégagerait la trompe d?Eustache en m?offrant le coup de l?étrier, de préférence à celui du marteau, ou de l?enclume.
Bilingue accompli, il m?a demandé: ?When did you notice that you were becoming deaf??
Polyglotte non moins averti, je lui ai répondu : ?Two ears ago.?
Et depuis, nous nous entendons très bien.
VOLCY
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