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L?impossible consensus
Il y a certaines idées que l?on préfère abandonner en chemin. Ces dernières semaines, celle d?un consensus entre le gouvernement, les syndicats et le patronat autour des nouvelles lois du travail est entrée dans cette catégorie. « On cherche le consensus, mais on ne va pas passer notre temps à essayer de trouver un terrain d?entente.
À un moment ou à un autre, il faudra trancher. C?est ce que nous allons faire », explique une source proche du gouvernement qui suit en ce moment même l?évolution des nouvelles lois du travail.
Et c?est sur la question des salaires et des compensations que les débats ont été les plus houleux. Peu à peu, l?idée d?un salaire minimum garanti national a même fait son apparition.
Il faut dire que toutes les centrales syndicales ont accordé leurs violons sur le sujet, chacune prenant comme étalon la même référence : le multipurpose household survey du Central Statistics Office. Ces études régulières ont déterminé qu?un salarié mauricien devrait gagner environ Rs 10 000 pour prétendre se maintenir à flot en fonction du coût de la vie dans le pays.
Une demande qu?Ariff Currimjee, directeur de Vieo, entreprise textile ayant environ 1 000 employés (directs et indirects), trouve farfelue. « Il ne s?agit pas de dire que l?ouvrier doit gagner Rs 8 000 ou Rs 10 000 par mois. Il faut se demander si la productivité est suffisamment élevée pour que cela nous permette de pratiquer ces niveaux de salaire. De même, il faut se demander si ces barèmes seraient toujours synonymes de viabilité pour une industrie textile déjà fragile », confie notre interlocuteur.
Mais la question semble avoir déjà été tranchée en haut lieu. Ainsi, une source de l?hôtel du gouvernement confirme qu?un salaire minimum de Rs 10 000 n?est plus à l?agenda et que le gouvernement penche plutôt pour un toilettage en profondeur des remuneration orders (RO) qui ne seraient plus aussi normatifs qu?aujourd?hui, en déterminant aussi bien les conditions de travail que les salaires et allocations auxquels chaque catégorie de travailleur peut prétendre.
Et contrairement à la pratique actuelle, ce ne sont plus le ministère du travail, le Pay Research Bureau et le National Research Bureau qui modifieront ou complètent les RO, mais le National Wages Council (NWC).
Ce dernier sera institué avec le vote du Labour Market Reform Bill et l?amendement de l?Industrial Relations Act, les deux pans essentiels du nouveau cadre juridique du travail à Maurice. Con-crètement, le NWC, organisme qui re-groupe les représentants du gouvernement, du patronat et des travailleurs déterminera plusieurs, et non plus un seul salaire minimal pour des catégories d?emplois dont les descriptions seront rendues moins rigides.
Ne pas pénaliser les industries
L?idée d?un salaire unique semble donc avoir été abandonnée pour ne pas pénaliser les industries. Un revenu minimal se rapprochant de la capacité à rémunérer du textile pénaliserait ainsi injustement les employés du tourisme par exemple. Et à l?inverse, rehausser le plafond pour le faire coïncider avec les minima pratiqués dans le tourisme équivaudrait à gonfler, du jour au lendemain, les charges salariales d?usines textiles ou sucrières. Du coup, elles s?englueraient dans des situations financières malsaines.
Mais le NWC, avant même sa création officielle, a déjà une cohorte de détracteurs : les syndicats. Chacun y va de sa critique, plus ou moins justifiée, pour demander à ce que ce ne soit pas cette institution qui détermine les salaires des différents secteurs de l?économie. Beaucoup relèvent l?affaiblissement de la position des travailleurs.
« On leur demande de négocier les salaires et les compensations dans le cadre du NWC. Mais dans l?éventualité où nous ne serions pas d?accord avec sa décision, on nous refusera le droit de grève, en privilégiant un arbitrage obligatoire synonyme de suppression de ce droit pour nous », explique Jane Ragoo, de la Federation of Progressive Unions.
L?autre sujet d?inquiétude des syndicats concerne l?abandon du seul facteur de l?inflation pour calculer le taux de compensation salariale annuelle. Du côté du patronat la position est claire : l?inflation n?est pas le seul critère à prendre en compte. Les indices de productivité, les perspectives du secteur mais aussi la capacité de payer des entreprises doivent êtres pris en comp- te. Une position qui attise la colère des syndicats qui prédisent que les entreprises utiliseront tous les subterfuges imaginables pour noircir leurs performances financières.
Mais la Mauritius Employers?Fede-ration (MEF) et le gouvernement assurent que ces exercices se feront en toute transparence, ce qui permettra aux em-ployés de mieux découvrir les enjeux économiques de leurs secteurs respectifs. Ainsi, c?est presque admiratif qu?un membre de la MEF raconte son voyage au Japon. Là-bas, lui et des représentants syndicaux de Maurice ont découvert, avec stupéfaction, que les syndicats du géant Toyota ont accepté volontairement un gel de salaire pendant trois ans alors même que la compagnie affichait des profits !
« Cela démontre une solidarité ! Les employés ont accepté de se serrer la ceinture pour permettre à Toyota de faire face à une concurrence accrue », se félicite notre interlocuteur. Qui s?empresse de préciser que les salariés auraient tort de s?attarder uniquement à la compensation salariale. Car dans certains cas, les entreprises qui sortent du rouge dans les secteurs sinistrés, pourraient être amenées à signer des conventions de participation aux profits pour leurs employés. Synonymes, notamment, du paiement du 14e mois de salaire les années où l?entreprise réalise des profits intéressants.
Flexibilité : un mot qui fait peur
Il n?y a pas que le salaire, mais aussi les conditions de travail, de recrutement et de licenciement. À ce chapitre le mot de flexibilité, énoncé depuis le budget de Rama Sithanen, le ministre des Finances, en juin dernier fait peur.
Alors que pour le patronat la flexibilité est la pierre angulaire d?une compétitivité et d?un dynamisme retrouvé dans plusieurs secteurs de l?économie, les syndicats ne veulent pas en enten-dre parler. « Nous sommes contre toute forme de flexibilité qui permette aux em-ployeurs d?embaucher et de licencier à leur guise, en ne versant qu?une prime minimale », s?insurge Toolsyraj Benydin, le président de la National Trade Unions Confederation. (NTUC).
Le patronat, lui, y voit la possibilité de changer une personne de poste dans l?entreprise sans devoir modifier son contrat, d?employer des personnes à des taux horaires afin de bénéficier d?une main-d??uvre d?appoint en période de surchauffe. Cela éviterait de recruter par le biais de procédures lourdes et de ne plus pouvoir libérer ces employés sans devoir payer de lourdes compensations de licenciement.
Réconcilier les uns et les autres
Les positions sont tranchées. Avec, notamment, les syndicats de fonctionnaires qui s?inquiètent de l?éventualité de voir la notion de flexibilité gagner la fonction publique. Ils craignent que le gouvernement n?utilise le nouvel arsenal juridique pour procéder à des licenciements et des redéploiements dans le cadre de la restructuration des services de l?État.
Mais en attendant que la première ébau-che des nouvelles lois du travail soit rendue publique, syndicat, patronat et gouvernement espèrent tous qu?un consensus soit trouvé.
Une démarche à laquelle le ministre du Travail, Vasant Bunwaree, essaie de participer activement. Sans toutefois arriver à réconcilier les uns et les autres. Sinon, comme le préviennent les syndicats, un forcing du gouvernement sur ces lois mènerait à un inévitable bras de fer qui pourrait être marqué par une grève générale. Une perspective peu réjouissante pour l?économie, qu?on cherche à revigorer à travers les nouvelles lois du travail.
■ Rabin BHUJUN et Elwyn CHUTEL
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